Select Page

Lueurs d’Espagne – A Madrid, expulsables mais pas vaincus

Lueurs d’Espagne – A Madrid, expulsables mais pas vaincus

« Voisin, réveille-toi, on exproprie devant ta porte », scandent les madrilènes qui militent contre les expulsions. Conséquence de la crise de 2008, de nombreux espagnols sont aujourd’hui encore menacés lorsqu’ils ne parviennent plus à payer leur crédit immobilier. Face aux banques et à un cadre légal en leur faveur, les activistes de la PAH promeuvent depuis dix ans la désobéissance civile. Reportage.

2009, à Barcelone. Depuis plus d’un an, l’Espagne s’enlise dans une crise économique majeure, suivie d’une crise sociale sans précédent. L’éclatement de la bulle spéculative de l’immobilier plonge de nombreux propriétaires, endettés parfois sur plus de quarante ans et incapables de payer, dans la tourmente. Ce 22 février 2009, plusieurs militants décident de mettre sur pied la Plataforma de Afectados por la Hipoteca [Plateforme des personnes affectées par les hypothèques]. Parmi les fondateurs, une jeune activiste de trente ans, Ada Colau, aujourd’hui maire de Barcelone. Les militants de la PAH alertent sur l’urgence sociale et lancent la campagne « Stop Expulsions ». Le mouvement, horizontal et démocratique, promeut l’entraide et la désobéissance civile. Ses membres se massent devant les portes des immeubles dont les locataires doivent être expulsés, et empêchent l’entrée des forces de police et des représentants judiciaires. Le 3 novembre 2010, le première expulsion est empêchée. Quelques mois plus tard, lorsque les Indignados prennent les places lors du mouvement du 15 mai 2011, la PAH fait partie des plateformes qui soutiennent et impulsent le mouvement. Le mouvement dispose aussi d’une « œuvre sociale », qui se charge, par l’occupation, de récupérer des logements vacants afin qu’ils soient affectés aux familles démunies. Il s’étend progressivement à plus de 160 villes espagnoles, selon les chercheurs Eva Alvarez et Patrick Zapata. Et notamment à Madrid.

En dix ans d’existence, la PAH revendique 2045 expulsions empêchées. Un chiffre conséquent à mettre cependant en parallèle avec la poursuite des expulsions, au nombre de 33059 pour le seul premier semestre 2018 selon le Conseil Général du Pouvoir Judiciaire. En ce sens, la PAH milite pour une réforme de l’encadrement juridique du logement, mais aussi des modalités du prêt immobilier. « Les lois espagnoles sont très favorables aux prêteurs. Certains contrats contiennent des clauses permettant une forte augmentation des intérêts en cas de retard de paiement. […] En cas d’incapacité de paiement de l’hypothèque, la loi espagnole oblige non seulement les propriétaires à céder le bien à la banque, mais également à continuer à rembourser une partie du prêt », relèvent Alvarez et Zapata.

En compagnie d’autres associations investies dans la lutte pour le logement, la PAH milite, notamment à Madrid, pour une loi d’urgence. Elle demande un régime d’accès au logement social proportionnel au revenu, des mesures d’urgence pour les personnes en situation délicate, la salubrité des logements, des sanctions et amendes contre les entreprises qui spéculent sur l’immobilier, ou encore l’obligation pour les banques de fournir une alternative lorsqu’elle expulsent des personnes vulnérables.

« On va t’apprendre à te défendre »

Dans un local discret de la rue Francisco Silvela, à quelques centaines de mètres de Las Ventas, les célèbres arènes de la capitale espagnole, le centre social Lista regroupe une banque alimentaire, un restaurant social où des repas quotidiens sont servis à bas prix, un salon de coiffure abordable, une bibliothèque, et organise débats, conférences et expositions. On peut également y consulter un psychologue, un conseiller financier ou bénéficier gratuitement d’une aide juridique. Ce mardi soir d’octobre (9 octobre), dans une petite salle aux rideaux verts pâles défraîchis, une trentaine de personnes s’installe sur les rangées de chaises qui viennent à manquer. Chaque semaine, une partie des militants madrilènes de la PAH se retrouve ici pour échanger sur les différents dossiers en cours, les étudier juridiquement, et donner corps à leurs prochaines actions. Menacés d’expulsion, anciens menacés à l’issue heureuse, militants politiques ou du droit au logement, tous guettent dans les nombreux cas qui affluent les vices de procédure ou les raisons juridiques qui permettraient de contester la décision des tribunaux et des banques avant le moment fatidique. Les militants endurcis expliquent aux nouveaux venus les enjeux politiques du combat et leur travail d’influence auprès des partis politiques. C’est le cas d’Ernesto*, qui vient pour la première fois aux assemblées de la PAH. Lorsque vient son tour de parole, ce père de deux enfants parle d’une voix hésitante. Ancien employé du secteur de la sécurité, il a cessé de payer la banque en novembre 2016, « parce que nous n’arrivions plus à manger », explique-t-il. Depuis plusieurs années, déjà, il versait chaque mois à la banque 500 euros sur les 800 de son crédit immobilier : impossible de faire plus, puisque sa femme était au chômage, détaille-t-il. Un jour, son employeur le convoque pour lui annoncer son licenciement. « J’ai eu envie de l’attraper par le col et de… », s’emporte-il, avant de s’interrompre. Depuis deux ans, son fils ayant été licencié lui aussi, il ne paie plus, et la banque menace maintenant de l’expulser. Elle lui réclame vingt mille euros de manière immédiate, sur les 162 000€ de créance, pour espérer un sursis.

« Ce que tu dois faire, c’est te défendre », annonce sans ciller Luis Chamarro, l’un des principaux animateurs de la section madrilène du mouvement social. « Il ne te vireront pas, on va t’apprendre à te défendre », poursuit le coordinateur. « Ici, tu apprendras à comprendre ce qu’il se passe et à parler avec la banque. » Chamarro lui apprend notamment l’existence d’un moratoire de cinq ans, « qui permet aux familles de respirer ». « Ils abusent tant de nous qu’on fini par apprendre », s’amuse une personne de la salle. Face à la désillusion des nouveaux venus, l’ambiance est combative et résolue : « les banques ne sont pas des entreprises, mais des vautours », dénonce un militant. Un peu plus tard, un couple, menacé d’expulsion avec ses deux enfants mineurs, raconte également ses mésaventures. Les militants de la PAH les rassurent en évoquant le moratoire, et en expliquant qu’ils pourront bénéficier d’une aide judiciaire gratuite et d’un avocat commis d’office.

Les tours de parole passés, une femme demande à intervenir. Visiblement émue, Maria* remercie « de tout [son] cœur » les militants de la PAH Madrid. Le matin même, ils ont pour la troisième fois consécutive empêché son expulsion en se massant devant les portes de l’immeuble.

Après presque trois heures d’échanges et de conseils, nous posons la question de l’influence des « mairies du changement » – ces coalitions municipales, portées par les mouvements sociaux et soutenues par Podemos. En 2015, la mairie de Madrid, au terme d’une campagne haletante, est remportée par la coalition « Ahora Madrid ». L’expérience municipaliste, soutenue à ses débuts par la PAH, laisse pourtant un goût amer à certains militants de la plateforme.

« Ce qui fait mal, c’est la trahison »

Le bilan de Manuela Carmena, ancienne juge devenue maire de Madrid ? « Une grande déception », pour Luis Chamarro. « Sérieusement, on leur a déjà demandé de ne pas suivre ce chemin », poursuit le coordinateur. En septembre 2017, la mairie de la capitale espagnole avait pourtant annoncé l’arrêt des exclusions de la part de l’EMVS, l’agence municipale de logement. Pourtant, plusieurs personnes ont été depuis exclues de leur logement au nom de l’agence municipale, sans que leur soit toujours proposée une alternative de relogement, selon une enquête de nos confrères du Salto Diario. « Ce qui fait mal, c’est la trahison », poursuit Chamarro. Il affirme que « pour les banques, avec Colau [Ada Colau, maire de Barcelone] et Carmena, rien n’a changé » et dénonce la timidité de leurs interlocuteurs politiques.

De fait, l’expérience municipaliste que vit Madrid depuis trois ans a causé des troubles au sein même de la PAH, et a abouti à une scission. Une partie des militants, menée par Chamarro, accusait les autres de perdre tout sens critique devant les actes de la majorité municipale. En face, le second groupe, qui est désormais le seul reconnu par la Coordination nationale pour le logement, une coalition militante, considère que le fonctionnement démocratique de la première structure n’est pas garanti. Les militants de l’ancienne PAH portent un regard amer sur l’expérience Podemos. « Il sent qu’il a trahi la classe ouvrière », peut-on entendre, à propos de Pablo Iglesias, tête d’affiche du parti-mouvement issu du 15-M. La récente acquisition d’une propriété estimée à 600 000 euros dans la banlieue XX de Madrid, par le couple Iglesias-Montero, figure de Podemos et ancienne militante active de la PAH, heurte les militants, qui assurent avec ironie qu’il les aideront s’ils rencontrent un problème avec leur prêt immobilier. Dans la salle, un militant fait tout de même remarquer qu’ils disposent de soutiens engagés dans les partis politiques.

Shares
  • facebook
  • twitter
  • googleplus
  • linkedin

Légende :  A l’Ouest de Madrid, les militants de la PAH viennent d’empêcher une expulsion // Crédits : Téo Cazenaves

« Vous allez virer une famille avec une enfant handicapée ! »

Métro Casa de Campo, à l’Ouest de Madrid, neuf jours plus tard. Entre l’immense parc, ancienne forêt royale, que l’on aperçoit à perte de vue, et les voies rapides qui filent vers l’Estrémadure, plusieurs rangées d’immeubles de briques rouges s’alignent près de l’église de Notre-Dame de Lourdes. C’est au cinquième étage d’un de ces bâtiments ternes que vivent Laura*, son mari et leurs trois enfants, dont une fille handicapée à plus de 79 %. Ce matin d’octobre, alors qu’ils font face à une deuxième tentative d’expulsion, les militants de la PAH se sont donnés rendez-vous. En bas de l’immeuble, ils sont huit à patienter dans le froid et à observer la voiture de police stationnée à proximité. Quelques dizaines de minutes plus tard, un groupe de douze personnes – comptant une greffière, un représentant de la banque, cinq policiers municipaux, quatre policiers nationaux, dont deux en civil – s’approche de la porte de l’immeuble, tandis que les militants se mettent en opposition. La greffière s’avance et lit son acte de réquisition judiciaire. Pendant dix minutes, les militants, la greffière et le représentant de la banque s’échangent des arguments juridiques. « Vous allez virer une famille avec une enfant handicapée ! » dénonce Cristina*, l’une des militantes. « Vous aussi, vous avez un syndicat, vous ne devriez pas faire ça ! », lance-t-elle à la greffière. Celle-ci se décharge de la responsabilité : « la moins fautive, ici, c’est moi. Je suis en fin de ligne. » « Non, la moins fautive, ici, c’est cette femme avec son enfant malade », rétorque Cristina en pointant l’appartement du cinquième dans lequel attendent Laura et ses enfants. Les esprits s’échauffent : « On monte ? », demande la greffière aux personnes qui l’accompagnent. « Non, vous ne montez pas. » « Qui êtes-vous pour me dire de ne pas monter ? », s’énerve le représentant de la banque.

« Ils contournent toutes les règles », commente discrètement Eduardo*, militant de la PAH et photographe de profession, qui filme l’intégralité de l’échange. « Ils viennent virer les citoyens, et viennent employés par les banques. »

« Il faut continuer à lutter »

A quelle fréquence se mobilisent-ils ? « A chaque fois qu’on est mis au courant. C’est désespérant : mardi [cinq jours plus tard – NDLR], nous en avons un autre », admet le militant. Lui aussi est remonté contre certaines figures de la gauche : « Montero nous a oublié. Elle vient d’avoir deux enfants. On voudrait lui rappeler que nous en avons aussi, et qu’ils nous mettent à la rue », déplore Eduardo. Après une heure de négociation, alors que quelques voisins quittent l’immeuble et regardent la scène d’un œil étonné, la greffière, le représentant de la banque et les policiers s’écartent. Pendant ce temps, les militants de la PAH donnent de la voix et entonnent leurs habituels slogans : « Voisin, réveille-toi ! On exproprie devant ta porte », « Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? Ils volent notre maison ! », ou encore : « Nous ne permettrons pas une expulsion de plus. » La police revient et procède à des contrôles d’identité. Ils menacent d’emmener au commissariat les deux personnes qui ont oublié leurs documents. Les militants négocient. Avec la Ley Mordaza, la « loi bâillon », entrée en vigueur en juillet 2015 à l’initiative du gouvernement Rajoy, et dénoncée par les mouvement sociaux et les associations de défense des droits humains, les critères de verbalisation ont été assouplis. « Ils font ce qu’ils veulent », commente une militante, qui a du s’acquitter dernièrement d’une amende de sept cent euros. Finalement, la greffière s’avance et annonce aux militants que l’expulsion est repoussée au 15 novembre, mais jure que « ce jour-là, nous le ferons ». Tandis que les policiers et le représentant de la banque rejoignent leurs véhicules, les militants sourient de soulagement et entonnent le traditionnel « Si se puede » [« Oui, c’est possible » – NDLR], mantra des Indignados en 2011, repris plus tard par les files de Podemos. Une nouvelle victoire – certes temporaire – pour la PAH, qui ne surprend pas Eduardo : « Quand ils veulent vraiment nous expulser, les rues sont bouclées dès 7 heures du matin par de nombreux véhicules de police. » Les huit militants, accompagnés du mari de Laura, montent les marches jusqu’au cinquième étage, et rejoignent celle qui a échappé pour la seconde fois à une expulsion, ses enfants et d’autres militants restés dans l’appartement pendant la négociation. Dans un salon exigu, décoré de nombreuses photos de famille, le parquet craque tandis que l’on fait passer des verres de jus d’orange. « Il faut continuer à lutter », lance Cristina à ses camarades, souriants. Sur les photos, ils miment le V de la victoire. Cinq jours plus tard, il faudra recommencer.

Shares
  • facebook
  • twitter
  • googleplus
  • linkedin

Légende : « Non à la gentrification », Quartier Malasaña, Madrid // Crédits : Téo Cazenaves

La flambée du locatif : à Lavapiès, tourisme et gentrification

« Tu n’es pas cool, tu n’es qu’un con » : tel est le titre de l’article de la romancière Lucia Etxebarria, qui dénonce la gentrification du quartier Lavapiès, devenu centre touristique majeur de la capitale espagnole, et récemment consacré « quartier le plus cool du monde » par le magazine Time Out. « Je réside jusqu’à côté de la Tabacalera [une usine de tabac aujourd’hui désaffectée, creuset des mouvements sociaux – NDLR], et à ce jour je suis l’une des trois résistantes d’un immeuble dont la majorité des appartements a été achetée par un fonds vautour », écrit-elle. Elle raconte : « Les cafés à quatre euros, les verres de vins à six, les prix au supermarché qui flambent, toute la disparition du petit commerce. » « Notre quartier est la zone de Madrid avec la plus forte hausse du locatif, encouragée par Airbnb. Il est devenu dangereux […]. On ne voit plus passer de petites vieilles. Celles qui ont eu de la chance ont vendu leur appartement. Celles qui louaient ont été expulsées », poursuit-elle, amère.

En un an, le prix des loyers en Espagne a ainsi augmenté de 12,6 %, selon les chiffres fournis par l’opérateur immobilier Idealista, dans un pays qui ne compte que 2,5 % de logements sociaux, loin de ses voisins européens, d’après l’agence Housing Europe, citée par l’AFP.

Airbnb est une aubaine pour les spéculateurs : d’après les chiffres du sociologue Javier Gil, les 75 % des utilisateurs de la plateforme qui ne disposent que d’un logement ne représentent que 45 % du marché. A contrario, 3 % des utilisateurs contrôlent 14 % du marché (entre 6 et 20 logements chacun). Enfin, 0,48 % des logeurs contrôlent 8 % de l’ensemble de l’offre, soit plus de vingt logements chacun. « Ce n’est pas de l’économie collaborative : c’est de la spéculation sur le logement », relève Javier Gil.

Pourtant, plus de 95 % de ces locations sont illégales : une décision de la majorité municipale portée par Manuela Carmena interdit désormais de louer un bien touristique qui n’aurait pas d’accès indépendant à la rue, excluant de fait les appartements.

Pour remédier à l’instabilité locative, l’accord de budget conclu il y a peu entre le gouvernement socialiste et Podemos prévoit d’augmenter la durée minimum du bail locatif de trois à cinq ans, revenant ainsi à la durée prévue avant la réforme menée par le gouvernement de Mariano Rajoy. Il envisage aussi d’accorder aux villes la compétence d’encadrer le prix des loyers. Une « petite avancée », pour le Syndicat des Locataires, équivalent de la PAH pour le locatif, qui milite pour la réquisition des logements vides, la lutte contre la spéculation et l’arrêt des expulsions.

(*) Certains prénoms ont été modifiés.

Crédits : Téo Cazenaves pour Le Média

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Devenez Socio

Derniers Tweets

Pin It on Pinterest

Share This

Partagez cet article

Avec vos amis !