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Le rapport alarmant de la Fédération internationale des Droits de l’Homme sur la situation du peuple yézidi

Le rapport alarmant de la Fédération internationale des Droits de l’Homme sur la situation du peuple yézidi

Le peuple yézidie est-il en train de subir un génocide dans l’indifférence de la communauté internationale ? L’organisation de documentation irakienne Kinyat et la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH) ont enquêté sur les crimes sexuels subis par cette communauté. Le constat dressé est glaçant.

A l’occasion de la publication d’un rapport sur les « crimes sexuels contre la communauté yézidie », une conférence de presse s’est tenue jeudi matin dans les locaux de la FIDH à Paris. Le président de la fédération, Dimitri Christopoulos ainsi que le président d’honneur, Patrick Baudoin, étaient présents. A leurs côtés, Bahzad Fohram de l’organisation Kinyat et Amal Nassal, représentante de la FIDH auprès de la Cour Pénal Internationale (CPI) étaient également là pour présenter le rapport. La récente lauréate du prix Nobel de la Paix, Nadia Murad, s’est jointe à la conférence en tant qu’invitée. Une présence hautement symbolique car au-delà dupPrix Nobel qu’elle co-détient avec Denis Mukwege, elle est aussi et surtout une des Yézidies victimes de la barbarie perpétrée par l’État islamique (EI).

Un massacre qui dure depuis 2014

L’atmosphère de cette conférence de presse est lourde tant le sujet est grave. Et la présence de Nadia Murad, empruntée et épuisée, renforce ce sentiment. Avant même que la conférence n’ait réellement commencé, on comprend déjà que ce que contient le rapport est dramatique et que la situation des Yézidis réclame une intervention urgente de la communauté internationale. Malgré le visage marqué par une longue période de calvaire, de souffrance, et une fatigue évidente, elle veut continuer la lutte. « Cela fait quatre ans qu’on se bat pour faire entendre les voix des nombreuses victimes yézidies de Daesh », déclare Nadia Murad. Cette lutte a commencé depuis l’arrivée, en 2014, de l’EI dans le nord de l’Irak, où vivent les Yézidis. « Mais ce n’est pas évident, car les victimes ont peur, peur pour leurs vies. » A cela le président de la FIDH ajoute qu’il ne « peut y avoir de paix durable sans justice ». Ainsi, le ton de la conférence de presse est donné.

En août 2014, durant la seconde guerre civile irakienne, les troupes de Daesh envahissent le Kurdistan irakien. Les peshmergas qui vivent dans la régions n’opposent aucune résistance et abandonnent rapidement la ville de Sinjar. La voie est libre pour l’organisation djihadiste qui envahit la région. Aussitôt, l’organisation Kinyat se saisit de l’affaire et tente d’obtenir des témoignages de victimes. Le mode opératoire de l’EI est aussi barbare que simpliste. Les hommes sont exécutés tandis que femmes et enfants sont capturés et réduits à l’asservissement et l’esclavage. Les enfants sont confiés à des cellules d’endoctrinement. Les femmes, plus précisément, deviennent des servantes ou des esclaves sexuelles. La FIDH recueille une multitude de témoignages racontant l’horreur que ces femmes ont vécue. Elles peuvent aussi bien être échangées contre un bien, offertes ou encore tout simplement vendues. Un des témoignages mis en exergue dans le rapport raconte qu’elle n’a « pas toujours été vendue pour de l’argent. Quelque fois, j’étais offerte gratuitement. Une fois, j’ai été échangée contre un pistolet ». Les femmes yézidies peuvent aussi être revendues à leurs familles. Un autre témoignage raconte qu’une des captives avait été vendue aux enchères à sa propre famille.

Selon Bahzad Forham, membre de Kinyat, la communauté internationale « n’a rien fait » pour aider les Yézidis à se sortir du joug des djihadistes. « Aujourd’hui, plus des deux tiers de la population yézidie a été déplacées et vivent dans des conditions déplorables », raconte-t-il. Les enfants sont séparés de leurs familles et déscolarisés. Les gens n’ont pour la plupart pas de logement.

L’attaque orchestrée par l’EI contraint 130 000 personnes yézidis à fuir les villes de Dohouk et Erbil. Entre 35 000 et 50 000 personnes de la communauté ont été trouver refuge dans les villages du mont Sinjar. 3 000 personnes sont encore aujourd’hui portées disparues.

Des djihadistes étrangers fortement impliqués

L’un des points les plus importants du rapport concerne les djihadistes étrangers. Ils seraient d’ailleurs « les premiers bénéficiaires » du système esclavagiste mis en place par l’EI, explique Patrick Baudoin, président d’honneur de la FIDH. En consultant le rapport, on observe que les femmes ayant témoigné disent avoir été « offertes ou achetées par des combattants de Daesh d’origines saoudienne, libyenne, tunisienne, libanaise, jordanienne, palestinienne, yéménite, française, allemande, américaine et chinoise ». Durant la conférence de presse, on apprend que les combattants étrangers impliqués dans ces crimes sexuels proviennent de 33 pays différents. A la louche, on compterait un peu moins d’un millier de djihadistes français. En effet, lorsqu’un journaliste demande à Patrick Baudoin combien de français sont impliqués, ce dernier répond : « Environ 700″, tout en reconnaissant que le chiffre n’est absolument pas précis ni certain. Des chiffres datant de 2015 et révélés par le rapport estiment entre 27 000 et 31 000 le nombre de djihadistes de nationalité étrangère en Syrie et en Irak.

« Les femmes yézidies de Sinjar ne parlent généralement pas l’arabe, mais connaissent les rudiments de la langue à l’oral (…) pour tenter d’identifier d’où venaient leurs ravisseurs, puis leurs propriétaires, ces femmes pouvaient s’aider du vocabulaire commun au kurde et à l’arabe », explique le rapport. Les surnoms comportant le pays d’origine d’un combattant comme Al-Almani (l’Allemand) ou Al-Tunisi (le Tunisien) pouvaient également servir à identifier le pays d’origine des djihadistes. D’autres « propriétaires » se confiaient directement comme l’explique un des témoignages : « Il m’a dit que je ne devais pas retourner dans ma famille parce qu’ils étaient infidèles, lui aussi avait quitté sa famille en France parce qu’ils étaient infidèles. » Plus globalement, le commerce des femmes yézidies se faisaient au sein d’une même communauté, c’est ce qu’expliquent certaines rescapées ayant accepté de se confier à la FIDH et à l’organisation Kinyat.

De nombreux autres témoignages ont également permis de savoir quels étaient les rôles de ces djihadistes étrangers. Ils peuvent aussi bien s’occuper de l’ »endoctrinement des enfants, ou encore être responsables des armes. « Je voyais mes deux fils par la fenêtre qui suivaient la formation. Je le voyais (le ravisseur français) donner des ordres à d’autres djihadistes sur comment éduquer les enfants. » Un autre serait aussi surnommé « l’amputateur », selon un des témoignages.

Sur ces femmes captives, les djihadistes étrangers étaient, nous le rappelons, aussi bien acheteurs que vendeurs. Mais surtout, ils se sont rendus coupables de violences psychologiques, physiques et sexuelles d’une violence inouïe. « Il m’attachait sur le lit et me violait pendant que mes enfants étaient à côté (…) Il me disait que si je ne le laissait pas faire, il violerait ma fille de dix ans », raconte le témoignage d’une rescapée à propos de son ravisseur libyen. Une autre témoin, rescapée d’un ravisseur yéménite, confie que ce dernier la violait ainsi que sa fille de dix ans. On apprend aussi que d’autres femmes, lorsqu’elles étaient par exemple enceintes au moment de leur captivité, étaient mises aux tâches ménagères. Le rapport expose ainsi plusieurs témoignages allant dans le même sens, relatant l’horreur que ces femmes ont vécu sous le joug de ravisseurs français, franco-tunisiens, saoudiens et ainsi de suite…

Sortir du cadre du terrorisme pour aller vers celui du « crime contre l’humanité » et du « génocide »

« Vous avez raison d’élargir le sujet, mais les violences sexuelles dans le cadre de conflits permettent déjà (selon le statut de Rome de la CPI) de qualifier ces faits de crime contre l’humanité », c’est ce que Patrick Baudoin a répondu à une question que Le Média lui a posé pendant la conférence de presse. Selon une avocate travaillant à la fédération des droits de l’homme, l’enjeu est que ces règles du droit international soient désormais intégrées dans les systèmes judiciaires nationaux, que ça soit en France, en Irak ou en Syrie. L’autre problématique qui se pose est la prise en charge des poursuites. « L’État irakien est trop faiblement pourvu institutionnellement et ne permet pas l’ouverture de procès équitables. De plus, il y a la peine de mort, ce à quoi nous (la FIDH) sommes opposés », explique Patrick Baudoin.

En somme, tout doit être mis en œuvre pour poursuivre les combattants étrangers et les rapatrier dans leurs pays d’origine pour qu’ils y soient jugés ; non pas dans le cadre du terrorisme mais dans le cadre du crime contre l’humanité. « C’est plus facile de traiter l’affaire lorsqu’il s’agit de qualifier les faits reprochés par des actes de terrorisme. Les autorités (françaises) doivent aller jusqu’au bout pour considérer la parole des victimes et poursuivre les auteurs de crimes sexuels », a déclaré le président d’honneur de la FIDH.

Le rapport met en exergue l’idéologie de l’État islamique pour motiver la qualification des faits. « Après les massacres de Sinjar, l’EI a développé une idéologie à propos des Yézidis et l’a révélée au monde. » Plusieurs publications attesteraient de cette idéologie qui place le peuple Yézidi au rang de « peuple infidèle ». Daesh expliquerait en outre que les Yézidis sont une communauté remontant à l’époque pré-islamique, n’ayant jamais accepté l’islam et qu’ils doivent, en conséquence, être traité comme une communauté polythéiste. Cela justifierait, dans leurs textes, l’institutionnalisation de la captivité et l’esclavage des femmes et enfants yézidis. Ces publications prôneraient « la résurgence de la pratique d’Al-Sabi consistant à capturer et à asservir les femmes d’incroyants ».

« Est qualifié de génocide la volonté de détruire totalement ou partiellement un groupe ethnique, religieux ou national », nous rappelle Patrick Baudoin. Les actes de génocide se définissent non seulement par les meurtres, mais aussi par les atteintes graves à l’intégrité physique ou morale des membres du groupe, la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner la destruction totale ou partielle du groupe, les mesures visant à entraver les naissances et le transfert d’enfants forcé. On serait, à la lecture du rapport, face à un massacre sciemment et idéologiquement organisé. Pour L’organisation Kinyat et la FIDH, ces actes répondent à un » dessein manifeste ». Tous les éléments seraient réunis pour pouvoir qualifier ces faits de « crime contre l’humanité », et c’est désormais ce que revendique les deux organisations co-auteures de ce rapport. Plus que jamais, la communauté internationale doit agir pour stopper cette barbarie.

Pour consulter le rapport de la FIDG et de l’organisation Kinyat : https://www.fidh.org/IMG/pdf/irak723francweb.pdf

Légende : Nadia Murad, hier dans les locaux parisien de la FIDH

Crédits : Irving Magi

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