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Le journalisme d’investigation en Afrique : périlleux et indispensable !

Le journalisme d’investigation en Afrique : périlleux et indispensable !

Grâce à Anas Arameyaw Anas, le journalisme d’investigation connaît un véritable renouveau en Afrique, malgré les dangers potentiels.

Au Ghana, Anas Arameyaw Anas est, plus qu’une célébrité, une légende vivante. Ce réalisateur de documentaires qui apparaît toujours le visage masqué vient de faire une nouvelle victime : Kwesi Nyantakyi, le président de la fédération ghanéenne de football, que l’on voit dans le film « Number 12 » succomber à la tentation de la corruption face à un homme se présentant comme un « riche investisseur » lui proposant un contrat de 15 millions de dollars avec l’institution qu’il dirige – et la coquette somme de 4,5 millions de dollars pour lui-même, ainsi qu’une avance de 65.000 dollars.

Ce que Kwesi Nyantakyi – qui a été contraint à la démission depuis – ne s’imagine pas est qu’il s’agit d’un faux homme d’affaires et d’un vrai piège, monté par Anas Arameyaw Anas, dont les caméras cachées filment patiemment. Son objectif ? Tester la vulnérabilité des animateurs du football dans son pays et ailleurs en Afrique. Avant le président de la Fédération, il a piégé des arbitres ghanéens, mais aussi ivoiriens, gambiens ou kenyans, en leur proposant de l’argent pour favoriser une équipe de son pays. Et ça a marché !

« Le journalisme, c’est des résultats »

Bien entendu, la méthode Anas est discutable, et il n’est pas certain que les révélations qu’elle produit sur l’état de putréfaction morale des univers qu’elle explore puissent être considérées comme relevant du journalisme d’investigation au sens strict du terme. Mais elle a le mérite de montrer du doigt l’emprise vicieuse de la corruption. Il s’en est d’ailleurs expliqué dans une conférence TED : « Mon approche du métier repose sur trois principes de base : donner des noms, faire peser la honte et conduire en prison. Le journalisme, c’est des résultats. Il s’agit de pousser de la manière la plus efficace possible la société ou la communauté à prendre conscience de choses. »

Au-delà d’Anas, le journalisme d’investigation connaît un certain renouveau en Afrique de l’Ouest. En témoigne l’initiative West Africa Leaks, lancée conjointement par le Consortium international des journalistes d’investigation et treize journalistes de onze pays. Le principe ? Se servir des documents qui ont fuité notamment à la faveur des Panama Papers, des Paradise Papers ou encore des Swiss Leaks pour enquêter sur l’ampleur de l’évasion fiscale dans des pays qui comptent parmi les plus pauvres au monde. Au final, le maire de la très prospère commune du Plateau, à Abidjan, est épinglé, notamment par le journaliste Anderson Diédri, pour s’être servi d’une couverture – une entreprise enregistrée aux Bahamas – afin de contracter avec la Société ivoirienne de raffinage (SIR, publique), dont il était le président du Conseil d’administration.

Cette initiative a aussi permis de mettre en lumière les astucieuses techniques d’“optimisation fiscale” utilisées par la société canadienne SNC Lavalin à travers une filiale en Ile-Maurice pour, au final, payer 3% d’impôts sur les bénéfices au Sénégal, en lieu et place des 30% prévus par les lois locales.

Norbert Zongo, illustre prédécesseur et martyr

Ce renouveau du journalisme d’enquête advient sur un terrain déjà labouré depuis des décennies, par des courageux pionniers – dont le célèbre Norbert Zongo, patron de L’Indépendant d’Ouagadougou, assassiné en 1998 alors qu’il enquêtait sur une affaire criminelle mettant en cause le frère de l’ancien président burkinabé Blaise Compaoré.

En effet, dans des pays où les libertés démocratiques sont souvent mises en péril par les liaisons incestueuses entre classe politique et milieux affairistes voire criminels, le journalisme d’investigation est périlleux, et peut conduire à la mort. Au Ghana, qui est tout de même un des pays les plus démocratiques d’Afrique, les dernières révélations d’Anas Arameyaw Anas ont poussé des militants du parti au pouvoir à appeler à ce qu’il soit “pendu”.

Au-delà de la sécurité physique des journalistes, la précarité financière générale de la presse africaine est encore plus accentuée quand il s’agit de médias qui déplaisent – et qui peuvent subir interdictions temporaires ou boycott publicitaire. Anas a trouvé un modèle économique plutôt efficace : il diffuse ses documentaires dans des salles de cinéma et de spectacle, et ses entrées n’ont rien à envier aux blockbusters des industries du cinéma nigérian – Nollywood – et ghanéen – Ghallywood. Mais une hirondelle ne fait pas le printemps, et les autres survivent en dépit de la défiance des pouvoirs et d’une adhésion encore limitée de citoyens en majorité désargentés.

Photo : Anas Arameyaw Anas

Crédits : Wikipédia

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