La Poderosa, le cri de l’Argentine d’en-bas

La Poderosa, le cri de l’Argentine d’en-bas

Leader charismatique de La Poderosa, mouvement populaire qui porte la voix des plus démunis en Argentine et dans le reste de l’Amérique latine, Nacho Levy, 39 ans, est devenu malgré lui une figure politique dans son pays.

A l’heure de la fin du mandat néolibéral de Mauricio Macri, il dénonce jusqu’au siège de l’ONU l’inaction de l’État et les violences policières dans les bidonvilles argentins.


 

Depuis les premiers pas de l’organisation, il y a déjà plus de 15 ans, Ignacio Levy, que tout le monde connaît comme « Nacho », refuse de se mettre en avant. Au début, il s’interdisait même de donner son nom dans les médias. Il était « un membre de La Poderosa », cette ONG – ou « mouvement populaire » – née en 2004 autour d’un terrain de foot de Zavaleta, un bidonville de Buenos Aires. Lui et d’autres jeunes de la capitale venaient y faire du soutien scolaire la semaine et du « football populaire » le week-end. Des matchs qui commençaient et se terminaient par un débat, une discussion au cours de laquelle les règles de jeu, qui ressemblaient à des règles de vie, étaient communément fixées.

« Qui suis-je ? Je dirais un bout de viande de cette grande masse mal nommée migrante, qui depuis des décennies, voire des siècles, cherche refuge dans tous les coins marginaux du monde », assène-t-il, évoquant ses grands-parents débarqués d’Espagne pour échapper à la guerre civile, ou ceux venus de Rosario en quête d’une vie meilleure. Nacho Levy, 39 ans, n’a pas eu l’enfance miséreuse de tous ses compagnons actuels. Il a grandi dans une famille de la classe moyenne, à Villa Urquiza, un quartier résidentiel du nord-ouest de Buenos Aires, a fait des études de journalisme dans une école privée, a travaillé pour les principaux quotidiens et magazines sportifs argentins, lui, le fan du club de foot d’Independiente, El Rojo. Le Rouge.

Rouge, comme la couleur de la Poderosa, qui emprunte son nom à la moto sur laquelle Alberto Granado et Ernesto Guevara – le Che -, alors jeunes diplômés, ont parcouru l’Amérique latine en 1951 pour découvrir et raconter ses peuples et ses injustices. Tout cela, Nacho l’a aussi découvert à Zavaleta, où il a fini par s’installer il y a une dizaine d’années, pour continuer de faire rouler la moto, des 14 pays latino-américains dans lesquels l’ONG est aujourd’hui présente jusqu’au siège de l’ONU, à Genève. En 2017, il y était invité pour dénoncer l’escalade de la violence de l’État argentin dans les territoires abandonnés.

Un contrôle populaire des forces de sécurité

Qui est Nacho Levy ? Une « des infinies et diverses cordes vocales qui ont résisté à un ethnocide il y a 500 ans, à un génocide il y a plus de 40 ans, et qui résistent aujourd’hui au « pauvricide » qui, des mains des forces de sécurité de l’État, coûte la vie à un gamin ou une gamine de nos quartiers toutes les 21 heures », répond-il encore, son inamovible béret beige planté sur sa coupe mulet. Depuis 2013 et la mort de son filleul Kévin, 9 ans, d’une balle perdue lors d’une énième intervention de la police à Zavaleta, l’impunité des forces armées est le cheval de bataille de Nacho et de La Poderosa, qui a déjà perdu cinq membres depuis sa fondation.

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« La Poderosa, résistance de bidonville ».

« On s’est alors dit : va-t-on encore faire les surpris quand dans le même quartier, dans la même ruelle où les ambulances ne peuvent pas passer, pour le même affrontement entre narcotrafiquants au sein duquel la police participe, les mêmes forces de l’ordre vont nous en tuer un sixième ? Va-t-on encore se prendre dans nos bras et dire qu’on ne peut pas le croire ? Les chefs narcos ne vivent pas dans des quartiers où il n’y a pas de gaz, où il n’y a pas d’égouts. La seule chose qu’ils réussissent à faire avec ce genre d’intervention, c’est créer un show médiatique pour te montrer à la télé une super opération qui stigmatise encore plus le quartier. On a dit basta », raconte Levy.

Désormais, les morts ont des visages et des prénoms : Luisito, Ezequiel, Lucas, Pascual, Maria, Uriel. Et une maison de « contrôle populaire des forces de sécurité » a vu le jour dans le bidonville. Chaque opération est répertoriée, chaque cas de torture, de corruption, de détention arbitraire fait l’objet d’un rapport et est publiquement dénoncé. L’ONG entend multiplier cette initiative dans le reste du pays et l’inscrire dans la loi, « pour dénoncer la connivence, la complicité, le fait qu’ils confisquent la drogue sans rien enregistrer pour pouvoir la revendre, prennent un pourcentage ou font travailler pour eux les gamins du quartier ».

A l’ONU, Nacho a présenté dix cas concrets de ces sombres pratiques, dont celui tristement célèbre de Luciano Arruga, 16 ans, séquestré, torturé, assassiné et enterré comme N.N. (du latin « Nomen Nescio », inconnu) au cimetière de Chacarita pour avoir refusé de voler pour la police. « La peine de mort n’existe pas dans la Constitution argentine. Dans les bidonvilles argentins, si », assène-t-il. Interloquées, les Nations unies ont envoyé sur place leur rapporteur sur la torture, Nils Melzer, pour accentuer la pression sur l’État argentin et le gouvernement de Mauricio Macri.

« Heureusement, on ne s’habitue pas à l’indignité »

Avant de faire parler d’elle jusqu’à Genève, La Poderosa a mis des années à se structurer et à s’étendre dans les bidonvilles de tout le continent, par le biais d’assemblées, de coopératives, d’ateliers et de cantines populaires. « Toute cette colère liée à ce que nous subissions sur ces territoires, la faim, le manque de travail et de logements dignes, toutes ces injustices en partie héritées du néolibéralisme des années 1990 et de la crise de 2001, nous les avons transformées en luttes », résume Fidel Ruiz, 24 ans, l’un des référents de l’organisation.

Pour Nacho, il s’agissait avant tout d’affirmer cette « culture villera » (« de bidonville »), « qui n’est pas la revendication de la précarité, mais celle de la solidarité, d’une construction collective dans des territoires abandonnés par l’État. Chez nous, quand il pleut, les maisons sont inondées et il y a de la merde partout. Heureusement, on ne s’habitue pas à l’indignité ». Maria Albornoz, alias « La Negra », ne dira pas le contraire. Référente de l’ONG dans son quartier de Chalet, dans l’ouest de la ville de Santa Fe, complètement inondé en 2003, elle mène le combat « les pieds dans la boue ». « La plupart du temps, ceux qui nous gouvernent ne savent même pas que l’on existe. Ils font des beaux discours mais ne mettent en place aucune politique publique pour l’urbanisation des quartiers populaires, pourtant les plus peuplés de la ville », regrette-t-elle. « Nous, on fait de la politique réelle ».

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En ce mois de septembre 2019, Nacho Levy revient d’une rencontre à Asunción avec Fernando Lugo, le président du Paraguay destitué en 2012 par l’opposition de droite, et d’un séjour au Chili à l’occasion d’un hommage à Salvador Allende à Valparaiso, dans le quartier pauvre de Mesana. La Poderosa y possède une assemblée, comme c’est également le cas dans la favela Santa Marta à Rio de Janeiro, dans la Colonia de Guadalupe à Mexico ou dans l’Isla de Gaspar à Montevideo.

Cette recherche d’unité et de fraternité entre peuples latino-américains réveille l’idée de « Patria grande », héritée des libérateurs Simon Bolivar, José de San Martin et José Gervasio Artigas (1). Nacho Levy, lui, préfère parler de « Patria baja » [la « patrie d’en-bas »], qu’il définit comme « l’identité commune de tous ceux qui comme nous vivent sous le seuil de pauvreté en Amérique latine ». « Quand on nous demande comment nous avons fait pour étendre la Poderosa sur le continent, nous demandons qu’on nous explique le contraire : comment avez-vous fait pour nous fragmenter, pour dessiner dans nos têtes les frontières que vous avez dessiné sur les cartes, dans l’organisation économique et dans la démocratie représentative ? »

Un magazine pour crier

Pour parler au-delà des frontières de leurs bidonvilles, et casser l’image négative systématiquement véhiculée par les médias traditionnels, les membres de La Poderosa ont vite compris qu’ils auraient besoin de posséder leur propre canal de communication. « Il y a des quartiers sans micros, sans caméras et sans imprimeries, mais il n’y a pas de quartiers sans voix », aime répéter l’ancien journaliste sportif.

C’est ainsi que le 1er janvier 2011 est née la Garganta Poderosa (la « Gorge Puissante »), sans aucune subvention ni publicité, éditée par les habitants grâce à une récolte dans le bidonville qui a permis d’imprimer 3000 numéros du nouveau magazine, vendu dans les bus et les universités, sur les places publiques et sur la côte. En couverture : le cri de Roman Riquelme, la star du club populaire de Boca Juniors, originaire lui aussi d’un quartier modeste du grand Buenos Aires.

Le premier d’une longue série d’idoles populaires, qu’ils viennent du football, de la musique, de la littérature, du cinéma ou de la politique. Tous se sont prêtés au jeu. « Le tout sans avoir de quoi se payer un voyage, ni le café de l’interviewé. Parler de nos problématiques à travers eux nous permet d’arriver là où nos gorges n’arrivent pas, à cause de la barrière des préjugés, à cause des frontières sur les cartes et dans les têtes. Mais où les buts de Messi, les chansons de René, les concerts de Sabina ou de Serrat, les livres de Galeano, les messes du Pape, les discours d’Evo Morales (2) et d’autres grands leaders régionaux, eux, arrivent ».

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En compagnie de l’ancien président brésilien, Lula da Silva, actuellement emprisonné.

Nacho Levy raconte les histoires qui entourent ces entretiens, comme celle d’Alejandro, qui après avoir suivi le Mondial 2010 depuis un matelas d’une rue de centre-ville, où il avait vue sur le petit écran d’un kiosque, est allé interviewer quelques années plus tard le sélectionneur argentin de l’époque, un certain Diego Maradona.

Prendre en compte l’urgence alimentaire

Une fois ce « chemin de la visibilité ouvert », l’organisation s’est concentrée sur de nouveaux objectifs : élever le niveau de participation des secteurs populaires et apporter des connaissances pratiques, non académiques, pour la mise en place de politiques publiques « qui vont dans le sens de l’inclusion, de la solidarité, de l’humain. Et ça, ça ne se fait pas en tabassant un gamin de 14 ans parce qu’il a volé une mandarine, ni en envoyant la police nous tirer dans le dos, ni en construisant des prisons, ni en votant pour des gouvernements néolibéraux ».

Si les sensibilités politiques des membres de La Poderosa sont variées, entre gauche radicale, péronisme, kirchnérisme ou « désenchantés », tous se rejoignent sur un point : l’agenda du territoire comme absolue priorité. D’autant plus depuis l’arrivée au pouvoir de Mauricio Macri et le retour des vieilles recettes néolibérales, avec comme conséquences l’endettement massif du pays et l’accroissement de la pauvreté.

« Dans toutes les provinces du pays, la situation sur le terrain est dramatique. Le dernier rapport commun de l’OMS, l’UNICEF, le Programme alimentaire mondial et le Fonds international de développement agricole indique qu’entre 2016 et aujourd’hui, nous sommes passés en Argentine de 8,3 millions de personnes exposées à l’insécurité alimentaire à 14,2 millions », alarme Nacho Levy.

Si l’action politique du leader non proclamé de La Poderosa, invité l’année dernière à Madrid par Podemos, se situe hors du champ des partis et des élections, il célèbre logiquement la défaite attendue de Mauricio Macri dans la présidentielle du 27 octobre prochain. Au mois d’août dernier, la liste de centre-gauche menée par Alberto Fernandez et l’ancienne présidente Cristina Kirchner l’avait largement emporté lors des élections primaires.

« Au-delà de tout ce que nous aurons à discuter, le gouvernement qui arrive devra immédiatement prendre en charge l’urgence alimentaire, liée à la question du chômage. Deux millions d’emplois ont été perdus », rappelle Levy, qui voit dans l’échec retentissant de la politique de Macri en Argentine « le K.O. d’un monde qui s’épuise, d’un modèle économique et social devenu non viable ».

Malgré tout, le jeune révolutionnaire de Zavaleta est optimiste, persuadé que la nouvelle génération – et notamment les jeunes femmes qui envahissent les rues argentines de leurs foulards verts depuis plusieurs années pour les droits et l’égalité de genre – va dans le bon sens. « Ce qui arrive est beaucoup mieux. Mes petites compagnonnes de 13 ou 14 ans militent déjà pour la légalisation de l’avortement, ou se sont tatouées le mouchoir blanc des mères de la Place de Mai. Moi, à 15 ans, j’étais un con ».

 

(1) Tous trois héros des indépendances sud-américaines.
(2) René Perez Joglar est le fondateur et la voix du groupe engagé Calle 13 ; Joaquin Sabina et Joan Manuel Serrat sont des auteurs-compositeurs et interprètes espagnols, populaires en Argentine ; Eduardo Galeano est un écrivain-journaliste uruguayen, rendu célèbre par l’ouvrage « Les veines ouvertes de l’Amérique Latine » ; enfin, Evo Morales est l’actuel président bolivien.

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