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La mer de Chine au cœur d’un poker menteur géopolitique

La mer de Chine au cœur d’un poker menteur géopolitique

Alors qu’un différend territorial opposant Chinois et Philippins a été tranché en faveur de ces derniers par un tribunal arbitral en 2016, le président Philippin Rodrigo Duterte — dès son arrivée au pouvoir — a préféré relancer les discussions bilatérales avec la Chine sur ce sujet et s’annonce publiquement comme un grand ami du grand voisin Chinois. Comment expliquer cette position ambiguë ? Théophile Kouamouo s’est entretenu avec Bruno Hellendorff, chercheur à l’Institut royal des relations internationales et European Policy Centre en Belgique. Il nous éclaire sur les tenants et aboutissants de cette situation, témoignage direct des équilibres géopolitiques en Asie du Sud-Est et de l’influence de la Chine dans la région.

Le Média : Dans une récente note d’analyse (1) consacrée aux enjeux géopolitiques en mer de Chine, où des différends territoriaux qui opposent Pékin à ses voisins d’Asie du Sud-Est, vous avez mis en exergue un paradoxe. En dépit d’une décision d’un tribunal arbitral en sa défaveur, au profit des Philippines, le pays de Xi Jing Ping demeure en position de force. Pourquoi ?

Bruno Hellendorff : Fondamentalement parce qu’une des parties, la Chine, considère que c’est une forme d’abus de la règle de droit et que le nouveau président philippin, Rodrigo Duterte, ne cherche pas à faire appliquer le verdict. L’argument des Philippines était le suivant : elle considère certaines revendications et actions chinoises comme non-conformes à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), et elle a demandé à une Cour d’arbitrage de statuer sur ces éléments. L’enjeu était donc de clarifier la règle de droit, ce qu’implique la CNUDM pour la Chine. La position de la Chine est tout à fait différente : elle y voit une manière détournée de statuer sur une question de souveraineté. Du coup, la Chine a contesté la légitimité de la Cour et du verdict, et au-delà, de toute la procédure. Elle a reconnu dans son argumentaire la valeur de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer mais considère que cette procédure d’arbitrage la détourne de son objet et sape son autorité.

Une fois qu’on dépasse le point de vue des parties, le problème est celui de la stabilité régionale. Dans quelle mesure une clarification de la règle de droit peut-elle déboucher sur une plus grande stabilité de la région ? Ce qu’on voit est que, dans les faits, c’est paradoxalement parce que ce verdict a été tout simplement abandonné qu’une avancée diplomatique sur le sujet, entre la Chine et ses voisins (dont les Philippines), a été possible. D’un point de vue politique et diplomatique, la Cour a rendu un verdict allant clairement à l’encontre des intérêts chinois mais entérinant aussi une définition très stricte et restrictive de ce qui peut se qualifier au statut d’île (et peut générer des droits maritimes étendus). Une définition dont l’application pourrait imposer à un certain nombre d’autres pays (Japon, France, Etats-Unis, etc.) de potentiellement réévaluer le statut de leurs propres zones maritimes. Ce verdict n’a pas forcément vocation à être appliqué partout ailleurs mais il va un peu loin, du moins d’un point de vue diplomatique. C’est aussi pour cette raison que Taïwan a réagi très négativement, car le Tribunal a refusé de considérer l’île qu’elle occupe en mer de Chine méridionale (Itu Aba) comme capable de générer des droits maritimes étendus (au sens de l’article 121).

Les Philippines ont fait le choix d’un tribunal arbitral plutôt que d’un instrument plus légitime comme la Cour internationale de justice ou le Tribunal international du droit de la mer. Pourquoi ?

C’est parce que ces institutions requièrent une acceptation des différentes parties en conflit, ce qui n’est pas le cas pour un arbitrage. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’un jugement qui tranche, mais d’un verdict qui statue sur le fait que la revendication chinoise est consistante – ou non – avec la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. La nuance est vraiment très importante…

Quels sont les enjeux politiques et économiques de ce choix de Pékin, qui a pris le parti de rejeter le verdict arbitral rendu au sujet de son différend avec les Philippines ?

Jusqu’ici, les enjeux les plus saillants sont d’ordre légal et juridique. On n’a pas encore beaucoup parlé des aspects politiques parce que les Philippines ont abandonné ce verdict et préféré une politique de conciliation vis-à-vis de Pékin. Dès ce moment, il ne restait plus personne pour le défendre. La réalité d’aujourd’hui, c’est une situation régionale dans laquelle la Chine a la main, en raison de ses capacités financières, économiques et diplomatiques, vis-à-vis de ses voisins d’Asie du Sud-Est.

Il est important d’ajouter que les disputes territoriales en mer de Chine méridionale ne sont pas définies par l’espoir d’une exploitation économique des hydrocarbures par exemple. La mer de Chine méridionale est importante au regard du commerce qui y transite, des poissons qui y sont pêchés et des hydrocarbures qui s’y trouvent. Mais l’essentiel des disputes est fonction de discours politiques de nature souverainiste. C’est par le nationalisme qu’on comprend le mieux la manière dont s’expriment les disputes maritimes, pas par des stratégies de captation des ressources. Si le gouvernement chinois est vu par sa propre population comme transigeant avec un pays comme les Philippines qui est beaucoup plus petit et plus faible économiquement, et lui concédant une partie du territoire national, ce serait très difficile à faire admettre politiquement. L’enjeu n’est pas propre à la mer de Chine méridionale : même en Europe, nous avons des disputes territoriales, notamment au large de Gibraltar, entre l’Espagne et le Royaume-Uni. Là aussi, l’enjeu de souveraineté s’exprime dans un registre politique plutôt qu’économique. Un Etat, quel qu’il soit, a toujours du mal à lâcher un bout de territoire ! Cela étant, la cristallisation des discours nationalistes autour des disputes territoriales et maritimes en mer de Chine méridionale est frappante, car le risque d’escalade y est réel.

Quelle est la marge de manœuvre des voisins d’une Chine qui refuse toute logique d’internationalisation de ce type de disputes via des organisations internationales par exemple ?

La position de la Chine est double. D’un côté, les disputes territoriales ne peuvent se régler que dans le cadre bilatéral. De l’autre, on veut bien parler de sécurité maritime et de stabilité régionale dans un cadre multilatéral, y compris avec l’ASEAN (l’Association des Nations d’Asie du Sud-est, la principale organisation régionale). Mais les deux choses sont distinctes. A partir de là, la marge de manœuvre chinoise est très grande si tant est que les autres acteurs jouent le même jeu. Et c’est ce qui se passe : les Philippines ayant abandonné le rôle de principal opposant aux revendications chinoises pour préférer une politique de conciliation, ce « système chinois » à deux bandes est en train de se consolider comme cadre général aux relations diplomatiques dans la région.

La Chine, qui n’a pas de tradition colonialiste, est-elle condamnée à un impérialisme de plus en plus visible allant de pair avec sa montée en puissance économique ?

Ce qui est certain est que la Chine poursuit ses intérêts d’une manière qui peut être perçue comme un peu trop directe de la part de plusieurs de ses voisins. Je refuse d’appliquer à cette réalité des termes un peu connotés et centrés sur l’histoire européenne. Je pense qu’il faut aborder ces questionnements selon les termes utilisés par les acteurs régionaux eux-mêmes. La Chine poursuit ses intérêts – ce qui est naturel – mais elle rencontre des résistances dans la région. Les pays de la région accueillent les puissances extérieures comme l’Union européenne ou les Etats-Unis pour faire un contrepoids. Ils veulent des puissances extérieures qui s’équilibrent entre elles.

(1) La note de Bruno Hellendorff en intégralité

Crédit photo : Capture d’écran GRIP

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