Italie, anatomie d’une crise (1/5) – À Vérone, congrès traditionaliste et riposte féministe

Italie, anatomie d’une crise (1/5) – À Vérone, congrès traditionaliste et riposte féministe

La « famille naturelle » face aux « subjectivités opprimées » : depuis Vérone, Filippo Ortona raconte le très conservateur Congrès Mondial des Familles, où se bousculent les figures de proue de l’extrême-droite, et prend les rues avec les manifestantes féministes qui entendent résister à cette « Italie faite d’hommes qui parlent de femmes ». Premier reportage d’une série transalpine, à retrouver chaque semaine d’avril dans les colonnes du Média Presse.


Trois jours durant, deux Italies se sont affrontées à Vérone. Elles se sont côtoyées, parallèles et opposées. Elles se sont organisées et réunies, pour affirmer leur présence au sein de la société italienne, manifestant l’une contre l’autre, séparées par un mince cordon policier. D’un côté, les réseaux du nouvel intégrisme religieux et ultra-conservateur, anti-IVG et traditionaliste, réunis sous la bannière du World Congress of Families (WCF, Congrès mondial des familles) ; de l’autre, les activistes de Non una di meno (« Pas une de moins »), galaxie de mouvements sociaux féministes, venues contester les premiers, avec la volonté affichée de faire de Vérone une ville « transféministe ».

Réseaux traditionalistes

Comme l’explique le Southern Poverty Law Center, le WCF a été crée en 1997 en Russie par une alliance inédite d’idéologues américains et russes. Au fil des années, cette organisation a « tissé une toile d’influence dans divers pays du monde, fournissant un point d’ancrage pour des forces anti-LGBT ». Un véritable « enchevêtrement entre des formations d’extrême-droite d’Europe orientale, de Russie, et des fondamentalistes américains », précise la journaliste italienne Luisa Betti Dakli (Corriere della Sera, Il Manifesto), qui a longuement enquêté sur le sujet. « Leur cheval de bataille est la « famille naturelle » […], ce qui signifie surtout la famille hétérosexuelle blanche ». Une famille qui « ferait donc barrage à l’immigration, vécue comme invasion étrangère », où « la femme reste au foyer, fait des enfants et se soumet au mâle ». Marta Dillon, militante féministe argentine et fondatrice du mouvement Ni una menos, source d’inspiration des activistes italiennes, le résume sans ambiguïté : « la famille naturelle est une machine à violence ».

L’influence russo-américaine s’affiche au grand jour pendant le Congrès. A l’ouverture des travaux, l’américain Brian Brown, président du WCF, s’entretient avec une poignée de journalistes. « Nous souhaitons l’introduction de mesures pour que les femmes puissent rester au foyer avec leurs enfants », déclare-t-il, souriant et imposant, « même si ce sont des femmes en carrière ». Ce discours – en substance « nous sommes pour la protection de toutes les femmes, même si elles travaillent. Nous défendons leur droit à être des mamans » – sera l’un des mots d’ordre inlassablement répétés par les speakers du Congrès.

Brown ne cache pas son approbation pour le climat souverainiste qui exhale en Italie depuis l’arrivée aux responsabilités du gouvernement Lega – 5 Étoiles. « Il y a quelque chose de nouveau sur la scène. Les gens, dans le Monde entier, réalisent qu’il faut se rassembler pour défendre la famille. […] Il y a un mouvement pro-life qui grandit en Europe, en Italie, en France. On a beaucoup avancé ces quinze dernières années ».

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Brian Brown, président du WCF. Crédits : Filippo Ortona.

A l’ouverture du Congrès, c’est la russe Elena Milskaya qui guide la délégation moscovite dans les travées du Palazzo della Gran Guardia, qui, en plein centre de Vérone, héberge le WCF. Cette femme, l’un des rares à prendre la parole pendant le Congrès, préside la Fondation Saint-Basile-le-Grand, organisation intégriste orthodoxe fondée par le financier russe Konstantin Malofeev, qui est au centre de plusieurs scandales de financements de partis de l’extrême-droite européenne, dont le Rassemblent national. Le nom de Malofeev apparaît également dans la liste des oligarques sanctionnés par l’Union Européenne pour leur soutien financier aux factions pro-russes en Ukraine.

« Notre modus operandi » détaille Mme Milskaya, « c’est de faire ce que le président pense, ce que Poutine pense, et nous supportons entièrement ses politiques dans le domaine de la famille ». Une justification qui ne rassure pas vraiment, puisque la Russie a dépénalisé les violences domestiques en 2017 et interdit la « propagande homosexuelle » en 2016…

Les préparatifs de la riposte féministe

Le soir venu, je rejoins les activistes de Non una di meno. Ce mouvement, né en 2015 pour protester contre les violences de genre, est parvenu à rassembler autour de lui de nombreuses femmes et membres de la communauté LGBTQI, sans pour autant renoncer à un pouce de sa plateforme de féminisme radical. Il est rapidement devenu une force conséquente, capable de mobiliser des centaines de milliers de personnes à travers le pays.

« Nous avons plus de 70 comités locaux dans toute l’Italie », explique Giulia Siviero, activiste de Vérone. « Nous avons commencé par des assemblées sur la violence de genre, mais nous sommes vite devenu ce que j’appelle un mouvement « intersectionnel », où sont remises en question toutes les formes d’oppression : de classe, de genre, de race », poursuit la militante.

Non una di meno a grandi dans les centri sociali, ces squats ouvertement militants qui émaillent les villes italiennes, héritiers des mouvements autonomes des années 1970. Aujourd’hui, Non una di meno dépasse largement ces bornes. « Nous avons réussi à créer un espace politique dans un moment où avancent les droites », précise Giulia, « un espace où des gens qui ne se reconnaissent plus dans les partis se sont impliqués ».

« Nous voulons faire de Vérone une ville transféministe, dans le sens latin de trans, « au-delà », car nous voulons libérer toutes les subjectivités opprimées », affirme pour sa part Porpora Marcasciano, figure historique du mouvement trans italien. D’un côté, les « subjectivités opprimées » ; de l’autre, ajoute Giulia, « les violents et l’extrême droite ».

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Porpora Marcasciano, figure historique du mouvement trans italien. Crédits : Filippo Ortona.

Dans le local associatif où j’interviewe Giulia, je croise Federica, militante féministe d’un squat de Turin. Elle discute avec d’autres filles, venues d’autres villes, pour organiser le service d’ordre de la manifestation du lendemain (le samedi 30 mars), qui s’annonce massive.

Le jour même de la manifestation féministe, le Ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini, doit intervenir au Congrès. Non una di meno entend le défier ouvertement, en mobilisant le plus de monde possible dans les rues de Vérone, pourtant connue pour être le fief de l’extrême droite.

« Demain, pas de service d’ordre. On l’a appelé « service sympathie » : on veut que les personnes soient à l’aise, qu’elles se sentent protégées contre les agressions sexistes, fascistes, policières », explique Federica. D’après elle, plus de 100 femmes de toute l’Italie devraient gérer ce « service sympathie ». « Nous allons porter des brassards avec des flammes jaunes, pour qu’on puisse nous reconnaître », poursuit-elle. Drôle de coïncidence : en Italie, les « flammes jaunes », ce sont les flics. « Oui, mais nous, on y met du glitter », réplique la militante.

Face à face

Le lendemain, au Congrès des familles, l’ambiance est insouciante. Le temps s’écoule, entre une intervention des anti-IVG italiens (parmi eux, le coorganisateur du WCF et président de l’association ProVita, Toni Brandi, qui est aussi un ami intime de Roberto Fiore, patron de la formation néo-fasciste Forza Nuova) et une autre de Louis de Bourbon [prétendant légitimiste au trône de France, NDLR], qui prône le retour à l’ancien régime. « Il y aura toujours des forts et des faibles », affirme l’arrière-petit-fils du dictateur espagnol Francisco Franco. « Une bonne société permet aux forts d’exercer leurs talents, et aux faibles de ne pas être opprimés », poursuit-il.

Juste avant le départ du cortège féministe, je pose quelques questions à Nicolas Bay, élu au Parlement européen dans les rangs du Rassemblement national. On croyait certaines positions violemment homophobes et réactionnaires désormais reléguées aux nostalgies du père Le Pen. « Même si on ne partage pas tout ce qui se dit ici, il faut y être, il faut discuter », tempère le député européen. Leur focus, explique Nicolas Bay, c’est la natalité – mais pas n’importe laquelle : celle des « familles françaises » et « européennes ». Au sujet de l’argent russe et de ses promoteurs, dont la rumeur dit qu’ils seraient présents au Congrès, Bay récuse toute accointance : « je ne les connais même pas ».

Avant même son départ, la manifestation de Non una di meno est déjà une énorme réussite, qui dépasse largement les prévisions les plus optimistes. La préfecture communiquera le chiffre de 35 000 participants, les activistes en annonceront plus de 100 000. « Jamais on n’a vu un truc pareil à Vérone », dira par la suite un agent de police à un journal local.

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Des dizaines de milliers de personnes manifestent pour faire de Vérone une ville « transféministe ». Crédits : Filippo Ortona.

Le service d’ordre, le micro, la camionnette : tout est géré par des filles et des membres de la communauté LGBTQI. Plusieurs dizaines d’entre elles affichent des cagoules et des foulards couleurs fuschia. Le tout dégage une puissance indéniable. On danse, on hurle. On vibre aussi d’émotion, parfois, notamment quand toute la manif crie : « Nous sommes le cri féroce / de toutes les femmes / qui n’ont plus de voix » ; on rie, quand elles scandent, dans les rues imaginées par Shakespeare, « Oh Juliette, ne t’en fais pas / la vie est trop belle / pour la passer seule sur un balcon / en attendant un con ». L’espace d’un après-midi, Vérone est transféministe. Au balcon, une vieille dame – que l’on surnommera Juliette, par la suite, sur les réseaux sociaux – arbore un panneau : « Je ne peux pas marcher, mais je suis avec vous ».

La manif passe à quelques mètres du Congrès : c’est le moment de proximité maximale entre ces deux Italies qui ne peuvent coexister, l’une entraînant l’exclusion de l’autre. Un très fin cordon policier les sépare, supporté par des grillages et des camionnettes. Laurella, du mouvement trans italien, a connu les mouvements des années 1970. Elle a presque les larmes aux yeux : « C’est du jamais vu. C’est un moment de féminisme très important, pas seulement pour l’Italie, on a des gens des cinq continents ici ».

« Vive la vérité ! Vive Christ Roi ! »

Des gens des cinq continents, hélas, il y en a aussi au Congrès des Familles. Pendant qu’une fête joyeuse et rageuse envahit les rues de Vérone, Salvini s’exprime au Palais de la Gran Guardia – et y épouse l’idéologie qu’on y professe. « Chacun, dans sa vie privée, fait ce qu’il veut, […] mais en tant que ministre, j’entends remettre au centre de la question les enfants, qui ne peuvent être victimes des disputes de leurs parents”, explique-t-il au public du Congrès. Salvini fait référence à un projet de loi très contesté proposé par Simone Pillon, sénateur de la Lega et figure de proue du WCF, qui vise à introduire dans le droit italien le concept d’« aliénation parentale ». Une requête d’un certain nombre d’associations de pères divorcés, qui dérive d’une théorie controversée diffusée par le psychiatre américain Richard Gardner, dans les années 1980. Selon Gardner, il s’agit d’un « trouble de l’enfance qui survient presque exclusivement en contexte de disputes concernant la garde l’enfant. Sa principale manifestation consiste en une campagne de dénigrement injustifiée, menée par l’enfant contre un parent », et résulterait de « l’endoctrinement de l’enfant par [l’autre] parent ». Une théorie amplement rejetée par la communauté scientifique, d’ailleurs proscrite en France et en Espagne en raison du danger qu’elle pourrait impliquer pour les femmes.

Selon la journaliste Luisa Betti Dakli, l’« aliénation parentale » fournirait un alibi aux maris violents quittés par leurs compagnes et leurs enfants, et pourrait faire « des femmes qui dénoncent [les violences de leurs maris] des menteuses » aux yeux de la justice.

« Ici », dit Salvini, « on prépare le futur ». « La loi 194 [qui a légalisé l’avortement en Italie, approuvée en 1978] n’est pas en discussion. Je suis là pour aider ceux qui font des enfants », proclame le ministre de l’Intérieur. Les journaux italiens enregistreront ces déclarations comme une prise de distance de la part du leader de la Lega. Il s’agit pourtant, au mot près, des mêmes arguments que ceux des organisateurs du Congrès. Comme l’explique Toni Brandi, l’un des organisateurs du WCF, ils ne sont pas pour l’abrogation de cette loi. Au contraire, « nous sommes pour son application stricte », affirme-t-il. La loi 194 reconnaît en effet, dans son préambule, le « droit à la procréation responsable » et « la valeur sociale de la maternité », tout en légalisant l’avortement. Vieux cheval de bataille des anti-avortement, c’est un raisonnement qui permet d’embellir un discours qui, autrement, serait difficilement recevable pour un grand nombre d’italiens.

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Une participante du WCF, interrogée par la presse, porte une statuette à l’effigie de la Vierge Marie. Crédits : Filippo Ortona.

Dimanche, jour de la manifestation des familles, organisée par le WCF. Dans le même temps, une assemblée « transnationale » se déroule sous les auspices de Non una di meno à l’autre bout de la ville. Une dizaine de milliers de personnes, environ, occupent la place Bra, face au Palais dans lequel le Congrès des familles se conclut peu à peu. Toni Brandi est pris de vertige. Lors de son discours de clôture, il s’exclame, extatique : « Vive la vérité ! Vive Christ roi ! ».

Du haut de ses 45 ans, Alexey Komov est représentant du WCF en Russie et membre du conseil d’administration de l’association anti-IVG CitizenGo. Selon l’hebdomadaire L’Espresso, il serait ami de Malofeev et aurait été présent lors du couronnement de Salvini comme secrétaire de la Lega à Turin, en 2013. Sur scène, Komov appelle, en italien, à poursuivre le combat. Je l’interroge : il se dit heureux que « l’Italie [soit] le nouveau membre du club » des traditionalistes russo-américains. Selon certaines rumeurs, dans la nuit de vendredi, une réunion assez exclusive se serait déroulée dans un domaine de la campagne véronaise. « C’était juste une dégustation de vin », se défend-il.

La place est maintenant remplie. Avant que la manifestation des familles ne démarre, un autre personnage-clé de cette Italie faite d’hommes qui parlent de femmes prend le micro. C’est Massimo Gandolfini, président du Family Day italien. Il s’adresse à une foule parsemée de pancartes homophobes et anti-IVG : « Merci de votre soutien, il est essentiel, car il nous permet de nous asseoir à la table des négociations afin de poursuivre nos objectifs ».

Le ton est donné : l’Italie, nouveau « membre du club », s’apprête à négocier les droits de ses citoyennes. Une autre Italie, elle, s’y refuse : pas une de moins, pas un droit de moins.

 

Crédits photo de Une : Filippo Ortona.

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