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Italie, anatomie d’une crise (3/5) – À Pomigliano, Cinq Étoiles pour la classe ouvrière

Italie, anatomie d’une crise (3/5) – À Pomigliano, Cinq Étoiles pour la classe ouvrière

Près de Naples, un ancien bastion ouvrier et syndical, haut lieu des luttes du siècle dernier, est aujourd’hui acquis au Mouvement 5 Étoiles et à la Lega. Entre casse méthodique des mécanismes de défense collective et stratégie du groupe Fiat, soutenue par une large partie du spectre politique et des éditorialistes, Filippo Ortona raconte une désillusion ouvrière.


Di Maio et la ville industrielle

Le 7 mars 2018, lorsqu’il se rend à Pomigliano, sa ville natale, proche de Naples, Luigi Di Maio n’a pas encore 32 ans. Il est pourtant déjà à la tête du Mouvement 5 Étoiles, le parti politique qui a obtenu le plus grand nombre de voix lors des dernières élections. Trois jours auparavant, les résultats ont entériné le succès des grillini [du nom du fondateur du M5E, Beppe Grillo, NDLR], qui ont à eux seuls recueilli plus de dix millions de suffrages, soit presque un tiers des voix.

Au lecteur italien, Pomigliano ne peut qu’évoquer des histoires d’usine et d’ouvriers – de « fatigue », comme on qualifie le travail en général en dialecte napolitain. C’est en effet son pôle industriel, l’un des plus grands du pays, qui en fait la renommée. L’établissement de l’Alfa Romeo, qui a ouvert ses portes en 1972, donnait du travail à 15 000 ouvriers.

Les années 1960 et 1970, « l’automne chaud » de 1969, la saison des luttes n’étaient pas réservés aux grandes villes industrielles du nord. L’établissement de Pomigliano, où l’on fabriquait le très populaire modèle Alfasud, était au cœur du soulèvement ouvrier de ces années-là. « Quand nous faisions la grève, c’était sérieux. Nous descendions dans la rue pour faire tomber les gouvernements », se souvient Mara Malavenda, une vie passée dans cette usine qu’elle avait rejoint à son ouverture, en 1972.

« Politiquement, j’ai grandi à l’usine », explique-t-elle. Retraitée, elle reste l’une des figures de référence du syndicat de base Slai-Cobas. En 1996, elle est élue au parlement dans les rangs du parti de gauche Rifondazione Comunista (« refondation communiste »), dont elle est aussitôt expulsée du groupe parlementaire pour avoir refusé de voter l’appui au gouvernement de centre-gauche.

« Quand la grève démarrait, les cortèges partaient des différents secteurs, l’assemblage, la machinerie. On se réunissait tous dans des assemblées énormes, qui ont fait l’histoire », se rappelle Mara. « Les travailleurs étaient actifs au premier plan, et tous les syndicalistes ou politiciens devaient en tenir compte ».

« Nous sommes ce que nous produisons »

Des années plus tard, l’Alfa Romeo a été vendue pour presque rien à la FIAT, et celle-ci s’est par la suite transformée en Fiat-Chrysler-Automobiles, FCA. Face à la porte 2 de l’établissement, et peut-être à cause du climat capricieux, il est impossible de discerner cette « force » dont parle Mara. À l’entrée, derrière les tourniquets, un panneau affiche un numéro en leds vertes, « 88 », suivi des mots « jours sans accidents ». Plus loin, un autre annonce : « Nous sommes ce que nous produisons ».

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Crédits : Filippo Ortona.

 

Quelques dizaines d’ouvriers attendent le début de leur tour en fumant des cigarettes ou en discutant avec leurs collègues. Pasquale travaille à l’usine FCA (ex-FIAT) depuis 15 ans, et a voté 5 Étoiles. « Il fallait changer. Je voterais pour eux à nouveau », explique-t-il, tout en assurant qu’il « aurait aussi pu voter Salvini. Mais avec lui, c’est plus ça passe ou ça casse ».

« Mais bon, pour qui devrions-nous voter ? », s’exclame Claudio, 37 ans dont 16 chez FIAT. « Les autres nous ont lâchés, le M5E et la Lega n’ont encore rien fait, mais au moins ils essaient », poursuit-il.

Personne ne veut parler des conditions de travail. On perçoit une certaine méfiance. Un ouvrier qui vient de terminer son tour et attend le bus pour renter chez lui soupire: « Ici, on travaille même le samedi, quand il le faut. Mais les heures sup’ payées, ça tu peux les oublier ».

Une bonne partie des ouvriers de Pomigliano sont en cassa integrazione, sorte de chômage technique, période pendant laquelle les salariés subissent une réduction de leur temps de travail et de leur salaire. Environ 5000 ouvriers continuent de travailler sur le site.

Les vidéos du retour de Di Maio à Pomigliano, le 7 mars, montrent un véritable bain de foule. Aux dernières élections, le Mouvement 5 Étoiles a obtenu un score impressionnant dans la région de Naples, avec 54% des voix. Selon l’institut de sondage Ipsos, le parti fondé par Beppe Grillo a obtenu la majorité des suffrages exprimés chez les ouvriers italiens, qui l’ont choisi dans 37% des cas, avec la Lega de Salvini en deuxième position, avec 23%.

Di Maio monte sur la scène. La foule est extatique. Sûr de lui, il annonce : « Nous ne sommes ni de droite ni de gauche. Ce sont des catégories dépassées ». La foule hurle et l’acclame. Un scénario pourtant impensable il y a quelques années.

Derrière Di Maio, Salvini

Le triomphe de Di Maio dans cette citadelle ouvrière pourrait toutefois cacher un autre phénomène, plus inquiétant. Selon Luca Comodo, directeur du département de recherches politiques et sociales chez Ipsos, depuis les élections du 4 mars, « la Lega (de Matteo Salvini) est le seul parti à progresser parmi les ouvriers ».

D’après le spécialiste, le vote de la classe ouvrière du Sud « est un phénomène de long cours ». Le parti identitaire des régions riches du nord de l’Italie, dont le leader et fondateur, Umberto Bossi, célébrait chaque année une présupposée identité nordique aux sources du fleuve Pô, perce dans les détestées landes du Sud grâce à la figure de Matteo Salvini. Ce dernier, explique Luca Comodo, « a réussi à transformer l’identité nordiste en identité nationale ». Grâce à ses attaques contre les migrants et l’Union Européenne, il réussit à incarner ce sentiment du « rejet de la globalisation comme elle a été menée ».

Le modèle Marchionne

Du rejet et de la globalisation, ceux de Pomigliano en savent quelque chose. L’histoire récente de l’usine, notamment sous la gestion de Sergio Marchionne, administrateur délégué du groupe FIAT à partir de 2004, est particulièrement significative.

M. Marchionne, décédé à l’été 2018, avait une mission difficile : sauver un groupe industriel au bord de la faillite. Et il a réussi, contre toute attente : en 2006, la FIAT redresse sa position financière. En 2009, avec le soutien du gouvernement US dirigé par Barack Obama, le groupe prend possession du fabricant américain Chrysler, qui était à deux doigts de déposer le bilan.

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Crédits : Filippo Ortona.

 

Le PDG italo-canadien, médiatique à sa façon, séduit inévitablement le pays. Mais son arrivée coïncide également avec l’un des conflits syndicaux les plus durs de l’histoire récente.

En 2008, 317 ouvriers de Pomigliano sont envoyés suivre une formation dans le cadre d’un transfert de masse sur un site voisin, celui de Nola, distant d’une vingtaine de kilomètres. Un nouveau pôle logistique d’exception, explique la direction.

La liste des « déplacés » éveille les soupçons. Selon une dénonciation soumise au parquet par Mara Malavenda et ses camarades du Slai-Cobas, ce déménagement n’est autre qu’une répression contre les travailleurs engagés, notamment ceux qui appartiennent à leur section syndicale. « Sur 99 inscrits au Slai-Cobas à Pomigliano, 77 ont été transférés à Nola. Sur 21 membres de la direction napolitaine du Slai-Cobas, 17 ont été transférés à Nola », accusent-ils. En plus des « fauteurs de troubles », on dénombre également « pas moins de 132 ouvriers (soit 42 % des déplacés) affectés par des pathologies limitatives de la capacité de travail ».

À Nola, « on a envoyé les malades, les infortunés, les syndiqués – ceux qui ne sont pas utiles, ou qui dérangent » affirme Mara Malavenda. Avec des conséquences terribles : plusieurs ouvriers essaient de se suicider, et certains réussissent. A la fin mai 2014, Maria Baratto s’est suicidée à coups de couteau, à 43 ans. Elle souffrait de problèmes au dos liés aux décennies passées à la chaîne, ce qui lui avait valu d’être transférée d’office à Nola en 2008. Dans une lettre écrite quelques années auparavant, en 2012, elle avait dénoncé la tentative de suicide d’un collègue, et le suicide d’un autre qui, avant, avait tué sa femme et tenté d’assassiner sa fille – il venait de recevoir la lettre de licenciement de la FIAT : « Ce n’est que la pointe de l’iceberg de la barbarie industrielle et sociale dans laquelle la FIAT fait précipiter les travailleurs ».

La « plateforme logistique » de Nola deviendra connue comme atelier de « confino », ce qui signifie à la fois « confinement » mais renvoie aussi aux exils dans des villages désertés qu’imposait jadis le régime fasciste à ses opposants politiques.

« Aux travailleurs envoyé au confino, il n’est pas demandé de produire, mais de passer leurs journées sans rien faire, jusqu’à ce que ce lent et prolongé état d’inaction ne devienne une véritable forme d’extrême-violence contre leurs propres cerveaux et leurs propres corps », écrivait le journaliste et écrivain Alessandro Leogrande en 2014. C’était « un avertissement pour tous les autres ».

Ce n’était que le début. En 2010, alors que la crise économique bat son plein, Sergio Marchionne lance le projet « Fabbrica Italia », « usine Italie ». Un an après le rachat de Chrysler, il affirme vouloir investir sur le « défi-Italie ». Il promet d’importants investissements dans les établissements italiens du groupe, à hauteur de 20 milliards d’euros en cinq ans.

Une bataille civique

Les syndicats de base et la FIOM, section de la CGIL [équivalent de la CGT en Italie, NDLR], dénoncent une grave atteinte aux droits du travail et refusent de signer. Le plan proposé par la direction prévoit notamment l’augmentation des rythmes de production à 3 tours par jour sur six jours par semaine, 120 heures supplémentaires obligatoires, des mesures punitives contre l’absentéisme, des fortes restrictions du droit à la grève, et surtout, l’exclusion des usines Fiat des syndicats qui refusent de signer le nouveau contrat. Du jamais vu.

Marchionne rétorque que c’est à prendre ou à laisser. Invité sur les plateaux de télévision, il assure que « sans l’Italie, la Fiat irait mieux ». Le bras de fer s’amorce, de licenciements politiques en confinements, de grèves en menaces. Entre-temps, dans les usines, nouveau contrat ou pas, on introduit des rythmes serrés et des contrôles permanents de la production. Les agents de sécurité sont désormais omniprésents sur les chaînes, pendant qu’on invite les ouvriers à souder leur esprit d’équipe via des projections collectives du film L’Enfer du dimanche.

« Ce fut une bataille civique », se souvient un ouvrier de la FIOM de Pomigliano, qui ne souhaite pas que son nom soit rendu public – « on est dans un moment particulier » dit-il, expliquant craindre que la direction ne lui fasse payer son engagement syndical dans un moment de négociation délicate. Marchionne « voulait que le syndicat soit au service de l’entreprise, et pas du travailleur », explique-t-il. Dans l’esprit du PDG, « tout comme il y a le team leader, le supervisor, voilà le délégué syndical réduit à une fonction de l’entreprise », poursuit l’ouvrier. Et l’impossibilité de déclarer la grève sans devoir se soumettre à la hiérarchie, sans pouvoir évoquer les conflits avec le management – ni à l’extérieur, ni à l’intérieur – s’ajoute aux multiples entorses résumées par cet ouvrier qui travaille à Pomigliano depuis presque 30 ans, « dont une grande partie passée à la chaîne ».

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Crédits : Filippo Ortona.

 

Pour lui, l’accord était « un chantage ». « Marchionne nous disait : soit vous acceptez ce contrat, ces règles, soit je ferme l’usine ». Face à l’opposition, le PDG décide alors de jouer la carte du référendum : ce sera aux ouvriers de voter oui ou non au nouveau contrat. Il mise sur le plébiscite. Le vote est prévu pour janvier 2011 à Pomigliano et à Mirafiori, l’historique établissement turinois.

Le ministre du Travail du gouvernement Berlusconi, le ministre de l’Économie, la présidente de Confindustria (le Medef italien), les éditorialistes des plus grands journaux : tous chantent les louanges du plan de Marchionne et appellent à voter « oui ». Le Parti Démocrate, héritier direct du PC, refuse de prendre officiellement position, mais ses leaders s’unissent au chœur des soutiens. Piero Fassino, l’un des leaders du parti, ancien communiste turinois, ne laisse pas de place au doute : « si j’étais un ouvrier de Mirafiori ou Pomigliano, je voterais oui ».

Ceux qui s’y opposent sont présentés comme « irrationnels », voire « fainéants ». « Je n’ai jamais rencontré de fainéant sur une chaîne de montage qui fait sortir une voiture toutes les 56 secondes, 900 voitures par jour… » ironise l’ouvrier anonyme de la FIOM.

A la fermeture des urnes, Marchionne remporte son pari, mais avec des pourcentages bien plus maigres que ceux attendus : 54-46 à Mirafiori, 62-38 à Pomigliano. Ce n’est pas un plébiscite, et sans les cols blancs, l’écart aurait sans doute été plus faible encore. « L’État nous a soutenu », énonce-t-il dans les colonnes de La Repubblica au lendemain des résultats, mais c’est le syndicat qui « n’a pas compris le pari ».

Ciao Italia

Le pari s’avère risqué. La ligne Marchionne peut désormais se déployer sans résistances : renouvellement des établissements, augmentation des rythmes de travail, guerre aux syndicats. Mais Marchionne poursuit aussi l’autre dessein tout aussi cher à son actionnaire principal, les héritiers de la famille Agnelli : le départ du pays. L’Italie n’est plus rentable : à la fin de cette même année 2011, la FIAT annonce par courrier qu’elle quitte Confindustria (le Medef italien). Le pays ne fait pas assez de réformes, explique Sergio Marchionne. Emma Marcegaglia, à l’époque présidente de l’association patronale, juge que « les raisons avancées par [le PDG de la FIAT] ne tiennent pas debout ».

Comme l’écrit le sociologue turinois Marco Revelli à la mort du PDG, Marchionne « a été l’homme de la transition. Il n’était certainement pas un homme du passé – un passé industriel devenu sans doute irrecevable -, mais pas non plus celui du futur. […] Il a sorti la FIAT du […] fond du trou, mais […] FCA reste un groupe mineur parmi les grands producteurs d’automobiles ». « Des investissements et reconversions productives liées au plan « Fabbrica Italia », écrit Revelli, condition préalable à une capitulation ouvrière et syndicale extrêmement lourde, ne reste plus rien ».

La FIAT s’est entre-temps transformée en FCA, Fiat-Chrysler Automobiles, et a déplacé son siège social en Hollande et son siège fiscal à Londres. Aujourd’hui, le groupe recrute plus de travailleurs (qu’ils soient cadres ou ouvriers) aux États-Unis qu’en Europe. Si presque 200 000 personnes étaient employées par l’entreprise en Italie à l’arrivée de Sergio Marchionne, elles sont moins de 30 000 aujourd’hui.

Expulsés des usines de Mirafiori et Pomigliano, la FIOM et les autres syndicats non-signataires ont fait appel auprès de la justice, dénonçant des licenciements politiques, les déménagements sélectifs, le harcèlement à Nola et le fait d’être jetés de l’usine. Après de laborieuses procédures judiciaires, ils ont gagné certains de ces procès, ce qui a par exemple permis à la FIOM d’intégrer à nouveau l’usine sans avoir à signer le contrat.

Pomigliano est aujourd’hui célébré comme un établissement modèle, capable de produire 5400 voitures par semaine. Cependant, alors même que les syndicats sont brisés, une très large partie des ouvriers qui y travaillent reste en « chômage technique », dans une très grande précarité. Pour un bon nombre d’entre eux, les aides sociales arriveront à leur terme en 2019. L’Usine Italie ne semble pas avoir décollé comme promis.

Ce qui n’empêche que l’on continue à produire, avec des rythmes vertigineux. Les nouvelles commandes pour la Fiat Panda ont amené la direction à augmenter les tours et les heures supplémentaires, de nuit et et pendant les jours fériés. Les pauses, elles, ont été réduites au minimum, les repas déplacés à la fin des tours, la surveillance accrue. « Tout moment collectif », explique Mara de Pomigliano, est désormais banni de l’Usine Italie. Selon elle, l’offensive de Marchionne « a enlevé toute possibilité de parole entre ouvriers ».

 

 

Retrouvez les deux premiers épisodes de notre série :

Italie, anatomie d’une crise (1/5) – À Vérone, congrès traditionaliste et riposte féministe.

Italie, anatomie d’une crise (2/5) – Potere al Popolo, du squat aux urnes

 

Crédits photo de Une : Filippo Ortona.

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