Italie, anatomie d’une crise (2/5) – Potere al Popolo, du squat aux urnes

Italie, anatomie d’une crise (2/5) – Potere al Popolo, du squat aux urnes

« Socialiser le politique, politiser le social » : des squats militants à la compétition électorale, la nouvelle gauche italienne tente de faire son nid dans un espace politique aux frontières brouillées par l’irruption du Mouvement 5 Étoiles. Depuis Naples, Filippo Ortona raconte « Potere al Popolo » (pouvoir au peuple), ses modestes résultats électoraux, ses militants et ses espoirs dans ce second reportage de notre série d’avril : « Italie, anatomie d’une crise ».


« Je so’ pazz » – je suis fou, en dialecte napolitain, tel le titre de la célèbre chanson de Pino Daniele, Brassens de Naples. Un nom certainement approprié pour cet énorme centro sociale (squat militant) de la troisième ville d’Italie, d’une superficie de 15 000 mètres carrés, abritant jadis un ancien hôpital psychiatrique criminel.

Les militants qui l’occupent ont même préservé les anciennes cellules d’isolement. « Nous voulons y réaliser, un jour, un musée sur le droit pénal et la prison », explique Viola Carofalo, 39 ans, précaire à l’Université de Naples, porte-parole de Potere al Popolo (“pouvoir au peuple”) et candidate aux dernières élections de mars 2018.

Descendre dans l’arène

L’Italie est le seul grand pays européen à ne compter aucun élu au parlement issu des rangs de la gauche radicale. Une exception, tout comme le parcours de Potere al Popolo, qui éclot dans le périmètre de ce lieu occupé pour se lancer à l’assaut des urnes. « C’était un lundi soir, nous étions en train de discuter des élections [de mars 2018, NDA] qui approchaient », se souvient Viola. « On réfléchissait au fait qu’il n’y avait aucune formation de gauche radicale pour qui voter, aucune formation qui ne soit pas [issue] du centre-gauche », ajoute-t-elle.

C’est ainsi qu’émerge l’idée de lancer une liste : pas vraiment pour entrer au sein des institutions, mais plutôt pour une « question de visibilité ». D’ailleurs, explique Viola, « la question de la représentation institutionnelle ne faisait aucunement partie de notre ADN. Moi, en tout cas, je n’avais jamais voté auparavant dans ma vie ».

Elle poursuit : « Nous avions développé l’idée que faire vivre un centro sociale ne pouvait pas se résumer à “faire notre maison sur l’arbre”(1). Ici [dans notre démarche d’occupation], plein de choses magnifiques se passent, mais je sais très bien que cela ne suffit pas pour transformer la société si nous ne nous mettons pas en réseau avec d’autres expériences dans le pays ».

Dans le passé, le choix de la compétition électorale aurait sans doute entraîné une condamnation pour compromission de la part de cette gauche extra-parlementaire que l’on appelle communément le movimento et dont les militants de PaP sont partie intégrante. Pourtant, les choses ont changé.

Même l’un des réseaux de l’autonomie la plus radicale, celle qui se reconnaît dans le portail Infoaut, leur a octroyé leur assentiment, ou n’a pas du moins condamné l’initiative : « Camarades, nous ne vous dirons pas que vous êtes en train de trahir… nous ne le pensons pas. Mais aujourd’hui, nos chemins ne se croisent pas », pouvait-on lire dans un article paru au lendemain du lancement de PaP.

« Aussi paradoxal que cela puisse paraître, j’étais opposée à ce choix… Je me trompais : au final, ça a été un multiplicateur », confie Viola. L’engagement électoral, dit-elle, leur a permis d’accéder aux médias de masse, d’attirer des gens qui ne les auraient jamais croisés, de tisser des liens dans la péninsule entière.

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Viola Carofalo, porte-parole de Potere al Popolo. Crédits : Filippo Ortona.

Défi européen, défiance électorale

Une telle démarche a permis à PaP de mettre en avant leur programme, axé sur la justice sociale, fiscale et écologique, mais aussi – et c’est une première, pour la gauche italienne – une volonté radicale de remettre en cause les traités européens. « Nous n’avons pas une position idéologiquement anti-UE », explique Viola. Mais l’Italie étant écrasée sous une dette publique ingérable qui bloque tout investissement public, elle soutient qu’il « faut déployer la dépense publique, il faut dépasser le budget [alloué]». « Et quand ils nous diront de payer [la dette], nous rétorquerons “Non, nous ne payons pas, chassez-nous !”. Je suis convaincue que l’Italie n’est pas la Grèce », argumente-t-elle, en avançant que la marge de négociation serait bien plus importante que celle expérimentée par le gouvernement d’Athènes lors des négociations de 2015.

Le résultat électoral, pourtant, n’est pas au rendez-vous : à peine plus d’1 pour cent des voix, quelques 350 000 suffrages aux élections de mars 2018. Aucun élu, donc. « Un résultat maigre, bien sûr », concède Salvatore Pinzi, 36 ans, autre figure de référence de PaP, lui aussi précaire à l’université. « Mais pour nous, ça a été quand même énorme. Nous avions démarré la campagne quatre mois plus tôt, sans aucun support, avec 40 000 euros pour la totalité de la campagne sur tout le pays, sans aucun staff payé. C’était sans précédent ». D’ailleurs, comme le fait remarquer Viola Carofalo, aucun adhérent de Potere al Popolo n’est un professionnel de la politique ou de la communication : « il y en a qui enseignent à l’école, il y en a qui travaillent en banque, il y en a qui se débrouillent… ».

Socialiser le politique, politiser le social

Le vrai travail, raconte Salvatore, a commencé après les élections. Depuis le 4 mars 2018, « nous avons ouvert 25 “maisons du peuple” », ces lieux de rassemblement cruciaux dans le fonctionnement de Potere al Popolo, où l’on poursuit non seulement l’action politique, mais aussi ce “mutualisme” qui est le pivot théorique de l’action menée au sein du squat napolitain. La pratique consiste en une forme de dépassement de l’assistance sociale, qui implique – outre un travail de soutien à ceux qui le demandent – un engagement politique et une action de mobilisation. Un concept qui vient de loin et qui fut à la base des premières coopératives ouvrières en Italie.

« Lorsque quelqu’un vient ici demander de l’aide » aux avocats du centro sociale qui essaient d’aider les travailleurs au sein de leur “bourse populaire du travail”, explique Salvatore, « nous ne lui offrons pas seulement un service, mais aussi des outils de mobilisation, une vision politique… Nous ne sommes pas une association : le but est de faire le lien entre le social et le politique, de politiser le social et de socialiser le politique ».

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Naples, centro sociale Je so’ pazzo. Crédits : Filippo Ortona.

Une formule qui se donne à voir dans le fonctionnement de Potere al Popolo : des assemblées territoriales et une plateforme en ligne élisent un comité national, formé par 80 personnes, qui agit en parallèle des tables de discussion, ouvertes à tous les adhérents. Ce qui n’est pas sans rappeler le fonctionnement du Mouvement 5 Étoiles, au sein duquel les militants disposent eux aussi de leur plateforme en ligne.

« On nous accuse souvent de les copier », ajoute Salvatore, « mais la réalité, c’est que ce sont eux qui ont plagié les innovations produites par les mouvements no-global (anti-globalisation) des années 2000 ». Les plateformes en ligne, explique-t-il en prenant pour exemple Indymedia, étaient le produit d’une culture hacker propre aux mouvements alternatifs de cette époque. « Ça a été la même chose avec leurs revendications environnementalistes : ce sont des choses qui viennent de notre monde. Nous sommes en train de tout ramener à la maison ».

Selon le militant, c’est d’ailleurs cette démarche de réappropriation des pratiques autrefois propres à la gauche communiste qui a permis au mouvement fondé par Beppe Grillo de rafler la mise aux élections. Et qui expliquerait le blocage de toute initiative de gauche radicale en Italie.

Mais maintenant, analyse-t-il, le gouvernement actuel est dans une impasse : il lui est impossible de « résoudre les problèmes structurels de l’Italie, un pays bâti sur une petite bourgeoisie très dépendante de l’Etat », soutenue dans les années 70 et 80 avec la dette publique, et qui serait aujourd’hui le socle électoral des deux partis aux responsabilités.

« Ce gouvernement pouvait flotter – comme l’a fait Matteo Renzi pendant quelque temps – s’il y avait une reprise économique au niveau international. Cette reprise est en train de s’arrêter, et l’Italie fait face à sa troisième récession en dix ans, après celle de 2008 et celle due à la crise de la dette en 2011 ». Un scénario cauchemardesque qui, selon lui, pourrait obliger Di Maio et Salvini à mettre en place une loi de finances draconienne, « ce que personne dans ce gouvernement ne voudra assumer ». C’est à ce moment, dit-il, que s’ouvriront des perspectives électorales.

Et c’est à cette échéance que Potere al Popolo travaille. « Actuellement, nous ne sommes pas en mesure de passer le seuil électoral [fixé à 3% des suffrages exprimés] », admet Salvatore, pour qui le vrai défi « n’est pas tant le résultat électoral en soi, mais la construction d’un groupe de personnes enracinées sur le territoire, qui, dès lors qu’un mouvement de masse refait surface, puisse être prêt à l’action ».

Car dans sa vision de choses, « une mobilisation sociale peut tout changer, une mobilisation qui chamboule le panorama médiatique et politique », et pourrait remettre la gauche à l’avant-scène. Il faut se tenir prêts, assure Salvatore. Comme le chantait Pino Daniele, « Je suis fou, je suis fou / J’ai le peuple qui m’attend, désolé, je suis pressé ».

 

(1) « Scendere dall’albero » : dans ce contexte, cette expression italienne idiomatique désigne le fait de ne plus se cantonner aux discussions théoriques pour s’impliquer dans le jeu électoral et ses périls.

Retrouvez le premier épisode de notre série : Italie, anatomie d’une crise (1/5) – À Vérone, congrès traditionaliste et riposte féministe.

 

Crédits photo de Une : Filippo Ortona.

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