Iñigo Errejón : « Il est nécessaire que les forces de transformation et d’émancipation ne laissent pas l’idée de nation à la droite » (2/2)

Iñigo Errejón : « Il est nécessaire que les forces de transformation et d’émancipation ne laissent pas l’idée de nation à la droite » (2/2)

Une rencontre avec Íñigo Errejón, cofondateur de Podemos, aujourd’hui éloigné du parti-mouvement de la gauche espagnole sur la base de solides divergences théoriques.

Dans cette seconde partie de notre entretien, mené le 29 juin 2019 : stratégies et division des gauches à Madrid ; retour de l’extrême-droite avec Vox, « infanterie du bloc réactionnaire » ; possibilités d’un autre patriotisme.


Lire la première partie :

Iñigo Errejón : « L’unité de ceux d’en bas est plus grande et plus importante que l’unité de la gauche » (1/2)

 

« À l’assaut du ciel » : c’était l’un des slogans de Podemos, le parti-mouvement surgi des places espagnoles occupées par les Indignés. Véritable lueur d’espoir pour les gauches européennes au début de la décennie, la formation connaît aujourd’hui un moment compliqué.

Défaits lors des élections législatives, les militants de Podemos cherchent les raisons d’un échec. Si les socialistes de Pedro Sánchez ont confirmé leur renaissance lors des législatives du 28 avril dernier, les manœuvres pour former un gouvernement de gauche ont échoué, visiblement sabordées par l’état-major du PSOE malgré les multiples mains tendues par Pablo Iglesias et ses camarades.

En parallèle, le conflit politique catalan s’éternise. Sur ses décombres prospère une autre formation : Vox, cette nouvelle extrême-droite qui affiche sans complexe des positions que certains pensaient enterrées avec la dictature. L’Espagne de 2019 semble remarquable par son instabilité.

Cette instabilité, il faut l’analyser, pour lui apporter des réponses politiques : telle est la logique d’Iñigo Errejón. Cofondateur de Podemos, un temps considéré comme le n°2 du parti-mouvement, ce jeune docteur en sciences politiques, lecteur d’Ernesto Laclau, a co-écrit avec Chantal Mouffe l’ouvrage « Construire un peuple : pour une radicalisation de la démocratie ».

Aujourd’hui éloigné de Podemos, sur la base de solides divergences politiques, Íñigo Errejón plaide pour la constitution d’une force véritablement populiste. Nous l’avons rencontré le 29 juin 2019, sous les arcades de la Sorbonne, en marge de l’Université d’Été organisée par nos camarades de Le Vent se Lève, que nous remercions chaleureusement.

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Parlons maintenant de Madrid, pour comprendre ce qui se joue entre vous et Podemos.

Vous vous êtes porté candidat, hors de Podemos, pour gagner la Communauté de Madrid – l’équivalent de nos régions mais avec une autonomie beaucoup plus avancée. Pour la ville de Madrid, Manuela Carmena, l’ancienne maire, portée au pouvoir en 2015 avec le soutien de Podemos, a suivi la même logique et s’est présentée sous la même étiquette que vous, « Más Madrid ». Vos défections ont fait grincer des dents, chez Podemos et au sein de la gauche madrilène.

Le résultat est là : la « mairie du changement » de Manuela Carmena est tombée. Et vous n’avez pas réussi à prendre la Communauté de Madrid à la droite. N’était-ce pas une erreur, finalement, de partir seul, hors des mécanismes de désignation collective ?

Je crois qu’il faut le mesurer en termes de votes. Je tiens d’abord à nuancer. Sur le plan individuel, subjectif, vous ne pouvez pas rester dans une formation politique qui ne veut pas de vous. Je crois que dans le cadre du tournant vers la gauche classique, la gauche traditionnelle, dans lequel s’est embarqué la direction de Podemos, j’étais un obstacle. On doit être dans une formation politique… Si l’on veut être dans une formation politique, il faut que ce soit une formation politique dans laquelle on puisse défendre les idées auxquelles l’on croit. Même si cela implique des difficultés personnelles, des renoncements.

J’ai renoncé à être député en prenant cette décision. Cela implique aussi des moments difficiles. Mais la coutume qui consiste à être dans un parti, et à accepter quoique ce soit parce qu’il est plus agréable d’être à l’intérieur, c’est ce qui fait que les partis traditionnels n’ont que très peu de vie politique et intellectuelle en leur sein. Parce que personne n’ose dire ce qu’il pense ou ce qu’il croit, par peur qu’on l’écarte des listes, qu’on le mette de côté, qu’on l’exclue ou qu’on le punisse. C’est ce qui sclérose les partis.

Quant aux votes, je renvoie aux résultats : à la Communauté de Madrid, nous avons obtenu 15 % des voix et Podemos 5,6 %. Nous avons obtenu le triple des résultats de Podemos et Izquierda Unida rassemblés. Je ne le dis pas pour revendiquer un résultat particulier, mais parce que je crois que les Madrilènes ont compris davantage notre proposition, notre position politique, notre candidature, que celle qui consiste à vouloir occuper le coin gauche de l’échiquier, qui, je crois, a caractérisé la candidature de Podemos.

« Il aurait fallu être plus prudent, plus respectueux envers la Mairie, et mieux protéger cette victoire fragile »

Oui, les résultats n’ont pas été suffisants. Je me suis présenté en tandem avec Manuela Carmena. D’un côté, Manuela Carmena, qui était la candidate Más Madrid à la mairie de Madrid, a gagné les élections, mais les votes n’ont pas été suffisants pour conserver la mairie. A la Communauté, nous avons atteint 15 %, ce qui est un résultat spectaculaire, dans un moment de recul des possibilités de transformation dans toute l’Espagne. Nous avons obtenu 15 %, ce qui est beaucoup, à partir de rien, mais ça n’a pas été suffisant pour remporter la Communauté.

En ce qui concerne la ville de Madrid, je crois que toutes les forces progressistes auraient du être plus responsables avec Manuela Carmena et sa mairie. Et concentrer le vote sur la personne qui pouvait gagner ces élections. En fait, Manuela Carmena a obtenu un très bon résultat – elle a gagné, dans la ville de Madrid – mais qui n’a pas été suffisant.

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Il aurait fallu être plus prudent, plus respectueux envers la Mairie, et mieux protéger cette victoire fragile. Je crois que nous nous sommes rendu compte après coup de cette fragilité. Les trois décennies de gouvernement néolibéral à la ville et à la Communauté de Madrid ont naturalisé une anthropologie néolibérale, avec moins de services publics, un urbanisme pensé seulement pour l’individu, et l’idée selon laquelle certes, le salaire ne monte pas, mais en échange on pourrait baisser vos impôts. C’est une manière d’être typique du néolibéralisme qui a été naturalisée, et qui conduit à ce que même dans les milieux populaires, la manière qu’ont ceux d’en haut de voir le Monde devient normale, naturelle. Ceci s’est normalisé.

La victoire de 2015 était très fragile. Le temps a manqué, en quatre ans, pour construire une nouvelle façon de voir les choses. Beaucoup a été fait, mais dans un contexte de recul de tous les côtés, parce que toutes les forces de transformation ont reculé de tous côtés, la fragile victoire de Madrid ne tenait qu’à un fil. Elle était fragile. On ne l’a pas assez protégée, et la Mairie n’a pu être conservée.

A la Communauté de Madrid, notre résultat – même insuffisant – a été très bon, pas seulement de notre côté, mais aussi parce que nous avons élargi le bloc progressiste. Je donne un élément : lors des élections législatives de fin avril, les droites ont gagné à Madrid de 10 points. Le 26 mai, un mois après, elles n’ont gagné que par trois points. J’aurais préféré qu’elles ne gagnent pas du tout. Mais elles sont passées, en un mois, d’une victoire par dix points à une victoire par trois points.

« Je suis de gauche, mais la gauche ne se suffit pas à elle-même »

Quelle est la différence ? Nous. Nous avons fait une campagne qui a élargi le bloc, parce nous avons eu la capacité et avons fait l’effort de ne pas parler seulement aux convaincus. Nous n’avons pas fait une campagne adressée à la gauche : nous avons fait une campagne adressée à la grande majorité des Madrilènes qui voulaient un gouvernement qui équilibre les choses, protège les services publics, mette en œuvre la transition écologique pour créer de la richesse d’une autre façon, garantisse l’égalité entre tous les citoyens. [Un gouvernement] qui permettrait à cette région d’être autre chose qu’une zone de construction et de services à faible valeur ajoutée, de porter l’innovation vers les énergies renouvelables.

Je crois que cette campagne a été récompensée par les citoyens, avec ce score de 15 %. Ça n’a pas été suffisant, mais nous allons travailler pour construire une alternative culturelle, politique et idéologique à Madrid, qui n’ait pas seulement la capacité de rassembler les Madrilènes de gauche : je suis de gauche, mais la gauche ne se suffit pas à elle-même. L’objectif de la gauche, c’est toujours de se transcender, d’aller plus loin, de réunir ceux qui ne pensent peut-être pas comme nous, mais qui ont des besoins et des demandes similaires. C’est-à-dire construire un peuple.

Face à la fragmentation néolibérale qui s’est imposée à Madrid, nous allons faire un travail de reconstruction de la Communauté. Je crois que ce travail doit se conclure par un gouvernement au service des intérêts des Madrilènes, et pas de la corruption des élites.

[NDLR : cet entretien s’est déroulé le 29 juin dernier. Le 14 août 2019, Isabel Díaz Ayuso, candidate du PP, a été investie présidente de la Communauté de Madrid grâce aux votes de son parti, de Ciudadanos et de Vox].

D’ailleurs, il existe aujourd’hui un risque, comme en Andalousie, où le Parti Populaire gouverne avec Ciudadanos et avec le soutien de l’extrême-droite de Vox… À la Communauté de Madrid, vous craignez peut-être une alliance de ces trois droites-là.

Pourtant, vous écriviez en 2015 que le mouvement du 15-M avait « vacciné contre le danger que le mécontentement s’articule sous une forme réactionnaire ». C’était avant l’irruption de Vox, cette extrême-droite décomplexée menée par Santiago Abascal.

Cette extrême-droite, vous la qualifiez « d’infanterie du bloc réactionnaire ». Ce parti a réussi un tour de force assez puissant en parvenant, d’une certaine manière, à radicaliser le PP et Ciudadanos sur leur droite. Comment l’expliquer ?

Il faut le préciser : Vox ne ressemble pas au Front National. Vox n’est pas une force populaire-réactionnaire. C’est une force qui tire ses votes et ses soutiens des franges les plus privilégiées de la population. Une partie d’une certaine gauche, fâchée en permanence, soutient que Vox serait une espèce de force populaire mais réactionnaire, comme le Front National, qui allait emporter de nombreux suffrages dans les quartiers populaires et dans les zones habitées par les travailleurs. Ça n’a pas été le cas. À Madrid et en Espagne, Vox a obtenu plus de votes dans les zones les plus riches.

Vox n’est pas une force de contestation du néolibéralisme. C’est une force, qui, sur le plan économique, est strictement identique au Parti Populaire et à Ciudadanos, mais qui ajoute cependant un programme autoritaire sur le social et la citoyenneté. Cela ressemble plus à Bolsonaro qu’au Front National. C’est le même programme… Tous ses dirigeants, en général, ont été très proches du Parti Populaire et de ses fondations, ou sont étroitement liés à l’oligarchie espagnole. Ce sont des gens qui sont tous nés avec de beaux héritages et un avenir radieux. Ils proposent les mêmes politiques économiques néolibérales, avec un durcissement sur la question du féminisme, des migrants, des personnes LGBTQI.

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Cela ressemble à une sorte de radicalisation d’un néolibéralisme autoritaire. Ils savent que la société espagnole est marquée par les inégalités, par l’incertitude, par la peur, par le manque de sentiments d’appartenance, par la crainte du mois prochain. Mais plutôt que de proposer un nouveau contrat social en luttant contre la précarité et les inégalités, ils désignent un bouc émissaire et culpabilisent les plus faibles. Ils savent que la société espagnole est brisée : au lieu de proposer des solutions, d’essayer de la reconstruire par les institutions, par le droit du travail, par un autre modèle de développement économique, ils entendent créer la cohésion de cette société espagnole rompue par la culpabilisation des plus faibles.

Ils essaient d’en appeler à la haine de l’avant-dernier contre le dernier, en disant à l’avant-dernier « tu es foutu, mais tu n’es pas noir, tu n’es pas gay, tu n’es pas une féministe qui se plaint toute la journée ». Ils veulent souder la société espagnole par la haine de l’autre. Mais la population espagnole, ce n’est pas ça. Vox a fait une entrée notable, mais absolument pas majoritaire à la Communauté de Madrid, avec 8,8 %. C’est une entrée notable, mais pas majoritaire. Cela a servi, oui, à radicaliser sur leur droite Ciudadanos et le Parti Populaire.

Je parlais d’« infanterie du bloc réactionnaire » : cela me semble doublement justifié. D’une part, ce sont eux qui ouvrent les discussions que les autres n’osent pas ouvrir. En Espagne, nous avons une blague : Vox, c’est comme le PP avec trois pintes. Ils disent ce que le PP n’ose pas dire mais que beaucoup de ses dirigeants pensent. Ils ouvrent donc des discussions que les autres n’osent pas ouvrir, mais une fois ouvertes, une brèche s’ouvre pour que l’on commence à questionner certaines choses, dans un pays où meurent quotidiennement des femmes assassinées pour le fait d’être des femmes. Vox a ouvert un débat sans réalité statistique à propos des dénonciations calomnieuses de mauvais traitements. Plutôt que de faire l’effort de combattre la violence machiste, ils s’échinent à combattre le féminisme. D’un côté, ils ouvrent le débat. De l’autre, ils radicalisent à l’extrême le PP et Ciudadanos.

Justement : cette extrême-droite là exploite largement les symboles nationaux, dont le drapeau. Vous faites preuve d’une logique particulière à ce sujet : au-delà du drapeau républicain, vous optez pour le drapeau de la monarchie constitutionnelle. Pourquoi ?

Je crois que les nouvelles générations d’Espagnols, et l’immigration qui vient d’ailleurs, notamment d’Amérique Latine, ont adopté sans trop de problèmes le drapeau espagnol. Jusqu’à aujourd’hui, le drapeau espagnol, la « rojigualda », a été utilisé dans les manifestations contre le mariage des personnes de même sexe, dans les manifestations anti-féministes, dans les manifestations contre la Catalogne ou le catalanisme… Ce drapeau a toujours été utilisé, jusqu’à aujourd’hui, par les conservateurs et contre l’extension des droits, et, de manière très claire, dans une définition très étroite de la notion de patrie.

Il est très important de comprendre qu’en Espagne, la droite a une conception patrimoniale de la patrie. Elle croit qu’elle lui appartient, et que nous, toutes les personnes progressistes, ne sommes pas aussi Espagnols qu’eux. La droite espagnole a une conception très étroite [de la patrie]. Elle n’a jamais pu imaginer l’Espagne qu’en opposition à une anti-Espagne. Mais nous, l’anti-Espagne, sommes plus de 50 %. C’est une conception sensiblement autoritaire de la nation parce que l’on en soustrait presque la moitié : exclus les immigrés, exclus ce qui parlent une autre langue, que ce soit le catalan, le basque… exclues les personnes progressistes ou de gauche, exclues les féministes, exclus les LGBTQI : ce sont toujours de moins bon espagnols ou de mauvais espagnols.

« La classe n’est pas l’élément central sur lequel construire une entité populaire majoritaire »

Face à cela, je crois que nous devons récupérer l’idée de nation comme espace de solidarité civique. Nous n’appartenons pas à une même nation pour l’identité de nos grands-parents, mais parce que nous voulons vivre ensemble, protéger la terre et l’environnement, protéger nos libertés, être fiers d’être une patrie de gens qui tiennent les uns aux autres, et qui avancent librement, vers la transition écologique notamment. C’est pour cela qu’il faut se battre.

La classe n’est plus l’élément identitaire sur lequel construire une majorité nouvelle. Nulle part. Je ne dis pas que le conflit pour la redistribution entre les classes n’existe pas. Je dis que la classe n’est pas l’élément central sur lequel construire une entité populaire majoritaire. Face à cela, dans tous les lieux où l’on peut l’obtenir, on l’obtient en disputant l’idée de nation et en construisant une idée démocratique, ouverte, populaire et justicialiste de la nation.

Nous n’appartenons pas à une même patrie pour la couleur de la peau ou pour nos noms. Nous sommes d’une même patrie parce que nous aspirons à être ensemble, à protéger la terre, à protéger la vie, à protéger nos droits. C’est une envie d’avenir, pas une nostalgie du passé. Je crois qu’il est nécessaire que les forces de transformation et d’émancipation en Espagne ne laissent pas l’idée de nation à la droite. Je crois qu’il faut disputer les symboles nationaux majoritaires, même s’ils viennent de traditions qui ne sont pas les nôtres. Il faut se battre pour que l’idée de patrie ne soit pas un élément d’exclusion, mais un élément de solidarité populaire.

 

 

Entretien mené le 29 juin 2019. Traduction : Téo Cazenaves.

Iñigo Errejón : « L’unité de ceux d’en bas est plus grande et plus importante que l’unité de la gauche » (1/2)

Pour aller plus loin : 

Deux entretiens avec Miguel Urbán et Juan Carlos Monedero, également cofondateurs de Podemos.

Lueurs D’Espagne – Miguel Urbán (Podemos) : « Nous avons réussi à renverser le cours des choses »

Lueurs d’Espagne – Juan Carlos Monedero : « Nous devons être des penseurs d’arrière-garde »

 

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