Hong Kong, cinq ans après : parapluies, indigènes et balles réelles

Hong Kong, cinq ans après : parapluies, indigènes et balles réelles

Cinq ans après le mouvement des parapluies, notre journaliste Filippo Ortona retourne à Hong Kong. Le récit d’une lutte de rue, d’un mouvement sans tête et d’un bouleversement militant.


 

Des policiers traînent une cinquantaine de jeunes masqués – très jeunes, pour certains – et en poussent d’autres contre l’asphalte de la grande route qui entoure le Legislative Complex (ou “LegCo”), parlement local de Hong Kong.

Petit à petit, les agents disposent les prévenus contre les murs du parlement, le visage vers l’institution censée garantir l’autonomie de l’ancienne colonie britannique, le dos vers la foule de journalistes. La manifestation de ce 28 septembre s’arrête un instant. Les gaz, les projectiles en caoutchouc, les molotovs et les parapluies laissent place, pour quelques minutes, aux arrestations en série.

Plus loin, dans le quartier d’affaires de Central, des barricades sont érigées. Les manifestants ne désarment pas, et les heurts se poursuivront jusqu’à tard dans la nuit.

Quelques jours plus tard, le 1er Octobre, lors du 70ème anniversaire de la fondation de la Chine populaire. Dans une ville paralysée par une mobilisation colossale, c’est toujours au LegCo que se déroule la bataille.

Une centaine de jeunes attendent en bas de l’escalier mécanique qui mène au complexe parlementaire, protégés par des casques d’ouvrier, des masques à gaz et des tenues noires pour déjouer les efforts d’identification de la police. Leurs parapluies déployés forment un large bouclier, qui donne l’impression d’une sorte de phalange multicolore, arlequin et bâclée.

En haut des marches, une dizaine de policiers attendent aussi, leurs fusils en joue, ceux où l’on peut lire “arme non létale”.

Un cri dans la masse, et cette phalange étrangement étoffée s’élance, monte les escaliers comme un seul homme, quoique légèrement boiteux. La pluie de projectiles, de bombes et de grenades lacrymogènes ne se fait pas attendre, choquant contre les parapluies avec le clic-clac du caoutchouc sur le nylon. Petit à petit, la phalange recule.

Plus loin, dans un quartier périphérique de Hong Kong, presque au même moment. Un lycéen de 18 ans, Tsang Chi-kin, se fait tirer dessus à balles réelles par un policier. La balle manque de le tuer net pour trois centimètres. Il survivra par miracle, et doit aujourd’hui répondre devant la justice, accusé de violences contre un agent de police (1).

“Be water, my friend”

Ces scènes sont aujourd’hui devenues régulières à Hong Kong. Ce qui n’était au départ qu’un mouvement d’opposition à la loi d’extradition vers la Chine – que souhaitait instaurer la gouverneure de Hong Kong nommée par Pékin, Carrie Lam – a pris une ampleur surprenante.

Après des manifestations imposantes et une répression tout aussi impressionnante, la loi pour l’extradition a été définitivement retirée le 23 octobre. Mais dans la ville, la température n’a pas baissé. Des grèves générales et d’importants cortèges continuent à bloquer la ville périodiquement, selon les vagues de mobilisation. La brutalité policière et judiciaire est devenue le symbole de la dégradation des libertés à Hong Kong. C’est désormais contre la répression que les manifestants se dressent.

« Le terrain d’entente, pour les Hongkongais, c’est la volonté d’arrêter les brutalités policières », explique Leung Kwok-hung, alias Long Hair, l’une des figures de référence des mouvements sociaux à Hong Kong, ancien parlementaire et membre de la Ligue des sociaux-démocrates.

Pour Long Hair, le mouvement souffre d’une absence de direction, et manque d’un cadre qui puisse dépasser la résistance à la police. Les tactiques d’affrontement, souvent très chorégraphiques, qui inspirent nombre d’activistes aux quatre coins du monde, se laissent résumer dans des mots d’ordre, comme le célèbre “be water” emprunté à Bruce Lee (un autre héros local), devenu l’un des mantras des manifestants (2). « Mais on ne peut pas toujours être eau », objecte Long Hair. « Si l’on déverse des centaines de tonnes de terre par dessus, peu importe que tu changes ta forme d’existence : il n’y a plus d’eau ».

« Une tactique doit être reliée à une stratégie, et une stratégie à une forme d’analyse théorique », poursuit l’activiste, qui déplore une certaine confusion dans le mouvement actuel, « et dans son objectif également : […] est-ce un mouvement pour le suffrage universel, ou un mouvement pour l’indépendance de Hong Kong ? »

De l’avant-garde à la constellation

Les doutes de Long Hair révèlent aussi le trouble d’une génération entière : la sienne. Depuis les événements de Tienanmen, en 1989, ses membres assumaient une forme de leadership au sein du mouvement pour le suffrage universel à Hong Kong. Mais ce qui se joue actuellement les dépasse, et largement.

Si l’on compare la révolte actuelle avec le mouvement des parapluies de 2014, le changement est bouleversant. Il y a 5 ans, l’objectif principal était le suffrage universel. Tout compte fait, la bataille se jouait au sein des institutions, et visait à élargir les maigres libertés démocratiques formelles déjà prévues par la constitution locale.

La contestation était menée par des leaders : étudiants, tels Joshua Wong, Agnes Chow et Nathan Law, universitaires comme Benny Tai, ou encore religieux tels que Chu Yiu-ming. Les syndicats étudiants formaient la colonne vertébrale du mouvement, et bien que de masse et non-autoritaire, le mouvement restait encadré, au final, par une forme de leadership assez verticale.

Cinq ans après, aucune des figures que je viens de citer ne possède plus le moindre pouvoir sur les événements. Tous ou presque sont passés par la case prison, sous des prétextes plus ou moins variés.

Ceux qui ont réussi à franchir les portes du LegCo lors des élections qui ont suivi le mouvement des parapluies ont été chassés du parlement en raison de leur opposition au gouvernement chinois.

En un sens, l’après-parapluies a démontré au plus grand nombre la faillite totale de cette stratégie, institutionnelle et non-violente, qui s’est effritée face à un pouvoir de plus en plus nationaliste et intransigeant, comme celui incarné par le président chinois Xi Jingping.

C’est aussi pour cette raison que tous ces personnages ont perdu leur emprise sur le mouvement au profit d’une constellation gazeuse de jeunes et d’étudiants, organisés par petits groupes et grâce aux outils numériques. Les canaux Telegram [une messagerie chiffrée, NDLR] de la contestation hongkongaise que je suis rassemblent entre 100 000 et 500 000 inscrits, et cela sans compter les ramifications du forum LIHKG, sorte de Reddit local dont les serveurs sont cachés en lieu sûr.

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Crédits : Katherine Cheng / Flickr – CC.

« Je dis toujours aux journalistes de ne pas interviewer Joshua Wong » ou Benny Tai, me confie une amie chinoise qui a vécu à Hong Kong et qui travaille comme productrice locale de la BBC en Chine. « Il n’est plus du tout important… »

Une jeune étudiante en journalisme, journaliste et militante engagée tant dans le mouvement que dans son métier, m’a ainsi résumé les rapports entre la « vieille garde » de 2014 et le mouvement d’aujourd’hui : « Nous sommes fiers de ce qu’ils [des gens comme Wong, NDA] représentent à l’étranger, de la reconnaissance dans le monde, mais c’est pas eux qui font tourner les choses ».

Les leaders ont été pris de court sur toute la ligne. Y compris sur les « cinq demandes » du mouvement, soit ses revendications principales : arrêt de la loi pour l’extradition, démission de Carrie Lam, enquête indépendante sur les violences policières, amnistie pour les détenus et suffrage universel.

Ces demandes se sont affirmées au fil des mois de contestation : elles ont été conçues et formulées de chat en chat, de micro-assemblée en micro-meeting. L’initiative et sa spontanéité ont surpris des organisations comme Demosisto, issue des syndicats étudiants à la manœuvre en 2014, ou le Civil & Human Rights Front, qui rassemble un front très large sous la houlette de militants pro-démocratie plus traditionnels.

“It’s not the same city, man”

En fait, le seul leader envisageable est en prison. Il est peu connu dans la presse occidentale, car son profil n’est pas du tout rassurant ni aussi télégénique que d’autres ; c’est pourtant bien lui qui a inventé le slogan le plus repris, auquel les Hongkongais se sentent profondément liés : « Liberté pour Hong Kong, la révolution de notre époque ».

Ce leader en puissance s’appelle Edward Leung et a 28 ans. En 2016, il a fondé le Hong Kong Indigenous party, une formation radicale qui demandait l’indépendance de la ville vis-à-vis de la Chine, avant qu’elle ne soit illégalisée, et son leader emprisonné.

[Vidéo – Une foule de manifestants se presse au tribunal, ce mois d’octobre, pour soutenir Edward Leung lors de son procès en appel devant le tribunal de Hong Kong.]

Il y a deux ou trois ans, ces idées étaient plus que minoritaires. Il a certes toujours existé un sentiment anti-chinois, parfois xénophobe, depuis la restitution de Hong Kong à la Chine. Pourtant, même en 2014, dans une situation de soulèvement général, cette tendance rassemblait tout au plus deux dizaines de militants sur les barricades de Mong Kok – systématiquement écartés, d’ailleurs, par les manifestants.

Cinq ans après, comme me l’affirme sur un trottoir près d’une manif Tom Grundy, le fondateur et directeur du Hong Kong Free Press, « it’s not the same city, man » (“ce n’est plus la même ville”). De nombreux jeunes, notamment ceux qui se battent en première ligne, ne croient plus à la possibilité d’une avancée démocratique au sein du système chinois.

« Nous ne sommes pas le même pays, en effet », me dit une autre jeune étudiante. « L’idéal serait que la Chine se démocratise, mais si cela n’arrive pas, il faut se poser la question de l’autonomie, voire de l’indépendance » : ainsi résume-t-elle le débat qui agite son dortoir, dans l’une des plus prestigieuses universités de la ville.

Tout cela était impensable pour ceux qui ont fréquenté cette zone du monde au cours des dix dernières années. En 2008, alors qu’une inondation dévastait plusieurs régions chinoises proches de Hong Kong, dont le Sichuan, les Hongkongais lançaient une récolte de fond impressionnante, sous le slogan « blood is thicker than water » : “le sang est plus épais [ou résistant] que l’eau”. Une autre époque, une autre génération.

Car entre-temps, ce qui a fait faillite, c’est aussi l’élite hongkongaise qui gouverne avec l’aval de Pékin. De scandale de corruption en abus de pouvoir, le système post-rétrocession (et pro-Pékin) a fait prospérer une classe politique corrompue, affairiste et cynique. Ce n’est pas pour rien que les deux derniers gouverneurs, Carrie Lam et CY Leung, ont chacun à leur époque établi de nouveaux records en termes d’opinions négatives dans les sondages.

Nous avons tendance à l’oublier, mais l’absence d’un système démocratique formel conditionne toutes les pratiques politiques. Ainsi, combattre la corruption et les privilèges de classe demeure « mille fois plus compliqué » sans un système démocratique, comme l’affirme Long Hair. Et comme l’ajoute une journaliste hongkongaise, Vanesse, « aucun des problèmes d’inégalité ne peut être résolu sans que nous ayons obtenu la démocratie à Hong Kong ».

 

(1) Le New York Times a reconstitué de façon assez objective ce qu’il s’est passé lors de ce tir. Leur enquête est visible sur le lien suivant : Cliquez ici.
(2) La citation complète est issue d’une interview accordée à la télévision canadienne en 1971 : “Tu dois être sans forme ni contour, comme l’eau. Quand tu mets l’eau dans une tasse, elle devient la tasse. Quand tu mets l’eau dans une bouteille, elle devient la bouteille. Quand tu mets l’eau dans une théière, elle devient la théière. L’eau peut couler, et elle peut frapper. Sois l’eau, mon ami”. Cette citation est probablement inspirée d’un dicton de Lao Tseu, sage chinois du VIème siècle av. J.-C.

 

Notre reportage à Hong Kong, en vidéo :

 

Photo de Une : Studio Incendo / Flickr – CC.

1 Comment

  1. Ainuage

    C’est bizarre cette alliance idéologique du Média avec Donald Trump et les Républicains américains, avec toute la presse mainstream française, et avec le capitalisme Hong-Kongais qui manifestent avec des parapluies contre le communisme chinois. Au fond, ce que réclame Le Média c’est un capitalisme « humain », « écologiste », respectueux des diversités sociétales. Le problème c’est que le capitalisme est incompatible avec tout cela (à l’exception des diversités sociétales qui, au contraire, rendent le capitalisme supportable; elles jouent le rôle d’opium du peuple).

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