Guerre « de Sarkozy » en Libye : les journalistes doivent faire leur autocritique

Guerre « de Sarkozy » en Libye : les journalistes doivent faire leur autocritique

Comme on pouvait s’y attendre, le feuilleton judiciaire autour des financements libyens supposés de la campagne de Nicolas Sarkozy suscite un certain nombre de questionnements, notamment sur l’ensemble des motivations (côté français) et du bien-fondé de la guerre qui a eu raison du régime de Muammar Kadhafi en 2011.

Des questionnements d’autant plus légitimes que cette guerre, menée par l’OTAN, a accouché d’un indescriptible chaos à l’intérieur et à l’extérieur des frontières libyennes. Le quotidien en ligne Mediapart, particulièrement en pointe sur l’affaire Sarkozy-Kadhafi, a publié hier un article de René Backmann intitulé « Guerre en Libye : comment le mandat de l’ONU a été détourné ». « L’ancien président a commencé à s’expliquer mardi 20 et mercredi 21 mars, en garde à vue, sur le financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007. Sera-t-il un jour aussi invité à assumer ses responsabilités sur le déclenchement, quatre ans plus tard en Libye, d’une intervention internationale qui n’était peut-être pas inévitable et dont les conséquences ont été désastreuses pour une vaste région de l’Afrique ?

Pour l’instant, rien ne le laisse penser. Malgré les informations troublantes sur les conditions dans lesquelles la France a réussi à entraîner le Royaume-Uni, puis les États-Unis, la Ligue arabe et l’Otan dans cette douteuse aventure, ni l’ONU, dont l’une des résolutions a été, une fois encore, bafouée, ni le Parlement français, qui n’avait pas fait obstacle à la volonté présidentielle du moment, n’ont jugé utile d’entreprendre la moindre investigation sur cette affaire », écrit, fort à propos, René Backmann.

On pourrait toutefois ajouter un certain nombre de grands médias à la liste des fautifs par omission.
En effet, dès le commencement, la résolution 1973 de l’ONU, qui balise l’intervention en Libye, est très claire. Les pays qui ont saisi le Conseil de sécurité ont mandat pour « prendre toutes mesures nécessaires » dans le but exclusif de « protéger les populations et les zones civiles menacées d’attaques » en prenant la peine d’exclure « le déploiement d’une force d’occupation étrangère sous quelque forme que ce soit ». Le Conseil de sécurité interdit, par ailleurs, « tous vols dans l’espace aérien de la Jamahiriya arabe libyenne », afin d’aider à protéger les civils. Les Etats et organisations qui se déploient alors en Libye sont autorisés à « prendre au besoin toutes mesures nécessaires pour faire respecter l’interdiction de vol ».

La suite, on la connaît. La France, l’OTAN et certains pays de la Ligue arabe vont bien au-delà de ce que leur permet la légalité internationale et transforment ce qui devait relever de l’urgence humanitaire en opération de changement de régime. Ce détournement de mandat – une méthode également utilisée pour précipiter, à la même période, la chute de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo – a été abondamment commentée « hors Occident », et a contribué à la « radicalisation » de la posture russe que l’on observe aujourd’hui sur la scène internationale.

Ce type d’atteintes au droit international – accompagnées par ailleurs d’une instrumentalisation du droit pénal international, via une Cour pénale internationale qui a très rapidement inculpé les vaincus de Libye et de Côte d’Ivoire tout en épargnant jusqu’ici les vainqueurs – n’a suscité que peu de commentaires à l’époque dans la plupart des médias français.

Les révélations sur les « fake news » distillées par la coalition pour enrôler les opinions publiques dans le cadre de cette guerre, qui figurent notamment dans un rapport parlementaire britannique de septembre 2016, n’y ont rien fait. Les conséquences désastreuses de cette épopée guerrière dans le Sahel, qui a connu une sorte d’invasion djihadiste, n’ont suscité que des remises en question marginales.

Et pourtant, l’étonnant consensus qui a accompagné le dévoiement du mandat de l’ONU en Libye par la France et l’OTAN est en grande partie la conséquence d’une permanence dans le traitement médiatique des crises internationales, surtout celles où ce que l’on nous présente comme notre intérêt national est engagé, directement ou non. En Syrie aujourd’hui, hier en Libye, avant-hier dans les Balkans, la tentation de simplifier les conflits selon une grille manichéenne séparant « les bons » (souvent nos alliés) et « les méchants » est toujours très présente. Et dans ce type de configuration, la bonne conscience et la certitude de la supériorité des démocraties finissent par justifier beaucoup de choix éditoriaux, qui accouchent eux-mêmes d’une vision du monde posant au centre de tout la satisfaction de nous-mêmes et la certitude de notre bon droit.

Crédits : World Economic Forum/Wikimedia Commons

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