Europe – Deux stratégies pour l’extrême-droite

Europe – Deux stratégies pour l’extrême-droite

« La droite radicale dispose de deux options pour prendre d’assaut Bruxelles : former un « supergroupe » d’eurosceptiques qui s’oppose à l’intégration, ou attirer le Parti Populaire Européen pour rompre la grande coalition ». Dans cet article, originellement publié en espagnol par la revue Politica Exterior et traduit par Le Média Presse, Guillermo Fernández analyse en profondeur les stratégies européennes des extrême-droites du vieux continent.

La panique morale devant l’avancée de l’extrême-droite dans toute l’Europe (et aujourd’hui même l’Espagne) conduit souvent à sous-estimer sa puissance : concrètement, sa capacité d’agir unie, de conclure des accords et de porter une stratégie chorale. Cinq facteurs alimentent cette force : la présence sur le continent de l’ancien directeur de campagne de Donald Trump, Steve Bannon, de manière toujours plus récurrente, avec la création de la plateforme The Movement ; l’influence croissante du groupe de Visegrád, qui réunit la Pologne, la Hongrie, la République Tchèque et la Slovaquie ; l’apparition de partis politiques d’extrême-droite aux perspectives électorales croissantes, comme en Allemagne (Alternative pour l’Allemagne, AFD) ou en Espagne (Vox), où des formations de ce type n’avaient existé que de manière groupusculaire lors des dernières 40 années ; enfin, l’endurance et la force électorales de formations historiques de cet espace politique comme le Rassemblement National, le PVV (Parti de la Liberté) en Hollande, le Vlaams Belang en Belgique, le Parti Populaire danois ou encore, plus au Nord, les Démocrates de Suède et les Vrais Finlandais.

« La droite radicale européenne s’apparente à une rue napolitaine, où les diverses stratégies se croisent, se frôlent, s’insultent et se heurtent parfois. »

Au sein de l’extrême-droite européenne coexistent néanmoins des stratégies diverses et parfois contradictoires. Des manières distinctes d’envisager les relations avec la Russie, des appréciations différentes de l’Union Européenne et du rôle de l’euro, des histoires nationales complexes – la question sécessionniste créant d’énormes problèmes -, des positions différentes au sujet du rôle que peuvent (ou doivent) jouer Bannon et The Movement, et même des manières diverses de se rapprocher ou de se comporter face à la droite classique. Plus qu’un bloc homogène, l’extrême-droite européenne est un assemblage hétéroclite aux contours flous, doté d’un fort contraste interne, de veto parallèles et de puissantes querelles. De manière plus imagée : plus qu’une ville d’Europe Centrale, la droite radicale européenne s’apparente a une rue napolitaine, où les diverses stratégies se croisent, se frôlent, s’insultent et se heurtent parfois. Nous autres, en-dehors mais attentifs, écoutons le bruit des klaxons et la clameur lointaine des jurons.

Dans la pratique, ce qui unit véritablement ce groupe disparate de partis et d’organisations politiques est le fait d’avoir un ennemi commun : le fédéralisme européen, incarné par dessus-tout par les figures d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel. Une opposition au fédéralisme qui se déploie au nom de la nation, entendue dans sa permanence ethnoculturelle. Par conséquent, le défi de l’extrême-droite consiste à déterminer la meilleure manière de combattre ce projet fédéraliste : en d’autres termes, comment rivaliser de la façon la plus efficace avec le projet que les extrême-droites aiment à appeler « les États-Unis d’Europe ».

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De gauche à droite : Steve Bannon, Tom Van Grieken, président du Vlaams Belang flamand et Marine Le Pen à Bruxelles, le 8 décembre 2018. NICOLAS MAETERLINCK / BELGA / AFP.

Dans cette perspective, deux hypothèses principales ont surgi dans les dix-huit derniers mois pour l’après-élections européennes. La première consiste à former un « supergroupe » au Parlement Européen, en capacité de faire obstacle aux projets fédéralistes portés par la grande coalition qui réunit le Parti Populaire Européen (PPE) et les sociaux-démocrates du S&D, soutenus ponctuellement par les libéraux de l’ALDE. La seconde hypothèse relègue au second plan l’idée de former un supergroupe et se centre sur la constitution d’un groupe eurosceptique mou, en capacité de rompre la grande coalition et d’attirer à moyen terme les secteurs les plus conservateurs et les plus critiques avec l’UE existants au sein du PPE. Cette seconde hypothèse a pour objectif d’hégémoniser à moyen terme la droite politique. Depuis octobre 2018, elle acquiert un poids de plus plus important, en particulier au sein des partis de la droite radicale qui prennent part aux gouvernements de leurs pays respectifs ; en l’espèce, le FPÖ autrichien et la Lega italienne.

L’objectif de cet article est d’expliquer le parcours, la portée et les problèmes de ces deux hypothèses stratégiques : la première, dont les échos ont d’ores et déjà résonné dans certains médias et textes d’analyse ; la seconde, bien plus méconnue du grand public, qui a pourtant des chances de s’imposer à l’avenir. Pour cela, nous prenons comme support plusieurs conversations avec des dirigeants et cadres intermédiaires du groupe parlementaires Conservateurs et réformistes européens (ECR), mais aussi des membres de la Lega, du FPÖ, du RN et de Vox.

L’hypothèse du supergroupe

La première hypothèse, dans l’esprit de plusieurs dirigeants de l’extrême-droite européenne – qui a motivé la création de The Movement -, réside dans la possibilité de constituer un grand groupe eurosceptique au Parlement Européen qui, après les élections du 26 mai, réunirait les deux principaux groupes parlementaires d’opposition à l’Union Européenne qui existent aujourd’hui à Bruxelles : L’Europe de la Liberté et de la Démocratie Directe (EFDD) et l’Europe des Nations et des Libertés (ENL). Ce supergroupe réunirait les Démocrates de Suède, l’Alternative pour l’Allemagne, le Rassemblement National, la Lega italienne, le FPÖ autrichien, le Vlaams Belang flamand et le Parti de la Liberté hollandais.

Ce supergroupe pourrait aussi comprendre d’autres partis de taille réduite ou moyenne, comme le SPD tchèque, les Bulgares de la formation Volya, Fratelli d’Italia, les Grecs de Néa Dexiá ou les Espagnols de Vox. Cela permettrait d’augmenter la portée et l’insertion du supergroupe en Europe. Par ces adhésions, l’alliance eurosceptique serait en mesure d’être représentée dans pratiquement tous les pays de l’Union. Cette hypothèse induit un troisième étape : l’incorporation au supergroupe de l’ECR. Ceci supposerait l’adhésion de formations politiques au poids électoral importants dans leurs pays respectifs, comme les polonais de Loi et Justice, le Parti Populaire Danois ou les Vrais Finlandais.

Enfin, l’hypothèse du supergroupe supposerait de convaincre Viktor Orban pour obtenir que le parti Fidesz abandonne le PPE et intègre le supergroupe après les élections. C’est ainsi que que l’on peut comprendre les louanges continues que Bannon adresse au premier ministre hongrois. Ce dernier point, comme le reconnaît Nicolas Bay, président du groupe parlementaire Europe des Nations et de la Liberté, « est le plus difficile, bien qu’on ne puisse l’écarter tout à fait si l’on prend en compte la recomposition politique à l’échelle européenne à laquelle nous assistons ». « Je dirais que le grand groupe est une possibilité réelle sur laquelle nous devons travailler », insiste Bay, « parce qu’au sein de beaucoup de partis très différents, nous avons les mêmes idées en tête ».

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Le premier ministre hongrois Viktor Orban jouerait un rôle-clé dans l’une ou l’autre des hypothèses développées dans cet article. Ici à Budapest, le 10 février 2019. ATTILA KISBENEDEK / AFP.

« Plusieurs partis de droite radicale préfèrent se maintenir à la marge d’un supergroupe dans lequel la quantité primerait sur la qualité »

L’objectif fondamental de l’hypothèse stratégique du supergroupe consiste à servir de pare-feu face à l’expansion de l’UE et à l’obliger à repenser son projet politique. Il s’agit, en définitive, d’additionner des forces dans l’objectif de devenir la seconde force au Parlement Européen, et d’empêcher (ou de gêner au maximum) la formation d’une coalition de gouvernement entre populaires (PPE), socialistes (S&D) et libéraux de l’ALDE.

Néanmoins, l’hypothèse se confronte à plus d’obstacles que ceux qui étaient prévus lors de son élaboration, au printemps 2018. Le premier réside dans la méfiance que suscite le rôle de Bannon comme instigateur, garant, et en dernière instance, arbitre de cette alliance. Une partie de l’extrême-droite (le RN de Marine Le Pen et la Lega de Salvini, en particulier), craint qu’une influence excessive de Bannon n’altère les équilibres internes au sein de ses propres partis. En conséquence, lors d’une conférence de presse commune d’octobre 2018, tant Le Pen que Salvini se sont démarqués de Bannon, et ont insisté sur la nécessité pour les européens de décider eux-mêmes au sujet des enjeux qui les concernent en Europe. En conséquence, le rôle de plateformes comme The Movement, d’instituts comme l’ISSEP de Marion-Maréchal Le Pen ou d’académies comme celles de Trisulti ont été reléguées au second plan.

L’autre grand problème relève des soutiens et des intérêts géostratégiques. Les Polonais de Loi et Justice ne veulent pas entendre parler du RN, de l’AFD et du Parti de la Liberté hollandais, qu’ils accusent d’être « excessivement pro-russes ». Orbán, principal allié de Loi et Justice, ne souhaite pas non plus tisser une relation directe avec des partis suspectés d’être sous l’influence du Kremlin.

Enfin, l’hypothèse du supergroupe génère des réticences parmi les formations eurosceptiques les plus modérées (réunies au sein du groupe parlementaire ECR), qui accusent les eurosceptiques plus combatifs d’ « être isolés », d’avoir « une faible formation technique », et d’avoir démontré « une faible capacité pour tisser des accords » au sein du Parlement Européen. Pour cette raison, plusieurs formations de droite radicale préfèrent se maintenir à la marge d’un supergroupe où la quantité l’emporterait à la qualité, et qui, en outre, pourrait impliquer une baisse des potentialités de gouvernement auxquelles certains de ces partis admettent aspirer. C’est ainsi que, dans les derniers mois, une seconde hypothèse stratégique a gagné du terrain : au lieu de promouvoir la réunion de toutes les formations de droite critiques envers l’UE, elle implique de former un groupe parlementaire plus sélectif et respectable, mais en capacité de rivaliser et d’imposer un agenda aux partis conservateurs classiques.

Mettre sous pression le Parti Populaire Européen

La seconde hypothèse détermine les mouvements stratégiques du groupe parlementaire des Conservateurs et Réformistes Européens ; et, en particulier, les conversations au sujet d’alliances post-électorales chapeautées par Loi et Justice. Elle a pour objectif de façonner un groupe parlementaire suffisamment puisant pour, d’un côté, surmonter le départ des Tories britanniques à la suite du Brexit, et, de l’autre, rivaliser idéologiquement et mettre sous pression le PPE. Les tenants de cette stratégie aspirent à modifier les équilibres de l’UE (et à introduire des réformes pour rendre des compétences aux gouvernements nationaux, notamment en matière d’immigration et de fiscalité), en se focalisant sur l’effort d’éloigner le PPE tant du S&D comme de l’ALDE. En d’autres termes, ils entendent mettre à mal l’unité interne des membres du PPE. « Nous souhaitons être une force réformiste qui puisse changer l’Europe, en concluant même des accords avec le PPE, et en redonnant du bon sens à propos de l’immigration, de l’identité et de la fiscalité à notre continent commun », affirme Kosma Zlotowski, député européen de Loi et Justice et membre de l’ECR. « Nous aimerions compter avec un PPE plus similaire à notre allié Orban que ce qu’il est aujourd’hui », poursuit-il. Ceci-est il envisageable ? « Nous partons du principe qu’il est possible de l’obtenir », tranche le député polonais.

Pour atteindre une position de force qui obligerait le PPE à repenser ses alliances stratégiques ou à se confronter à de possibles défections internes, l’ECR espère conclure des accords post-électoraux avec l’extrême-droite du Nord, du Sud et du Centre de l’Europe qui assume des responsabilités de gouvernement XX, les formations de droite radicale surgies les dernières années comme scissions de la droite classique, et le parti d’Orbán.

Au sujet du premier point, un conseiller parlementaire de l’ECR à Bruxelles assure que son groupe dispose déjà d’un accord avec le Parti Populaire Danois, les Démocrates suédois et les Vrais Finlandais, c’est-à-dire avec les principales formations de l’extrême-droite mainstream du Nord de l’Europe. « En général, nous avons de très bonnes relations avec les pays nordiques », explique-t-il, « surtout parce qu’ils sont passé d’un euroscepticisme frontal comme celui de Le Pen à un eurosceptiscisme constructif comme le notre. Il comptent être des partis de gouvernement, et nous l’apprécions ». Cet aspect est d’une grande importance et nous amène au second point : le rapprochement avec les partis d’une extrême-droite plus dure, qui commencent néanmoins à assumer des responsabilités de gouvernement. Il s’agit, naturellement, de la Lega de Salvini et du FPÖ de Heinz-Christian Strache. ECR redouble d’effort pour attirer ces deux formations (aux perspectives électorales grandissantes) au sein de son groupe parlementaire. « Cela fait un moment que nous sommes en conversation avec le FPÖ, et les impressions sont réellement positives », assurer un autre conseiller.

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Le ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini est dans une position ambivalente : conforter sa relation avec le RN ou nouer des liens avec des organisations politiques plus proches de gouverner. Alberto PIZZOLI / AFP

Salvini est dans une position ambivalente. D’un côté, il doit composer avec sa relation envers le RN et sa loyauté à l’égard de Le Pen ; de l’autre, avec son désir de nouer des liens avec des formations politiques moins stigmatisées et avec un plus fort profil de gouvernement. Il estime qu’en s’unissant à l’euroscepticisme mou de l’ECR, il pourrait achever de récupérer l’intégralité de l’espace politique de la droite italienne, et reléguer Forza Italia à un rôle marginal. Mais il pourrait surtout peser davantage sur les décisions à Bruxelles.

Le troisième élément de cette hypothèse implique l’adhésion de formations de droite « décomplexées », qui ont surgi ces dernières années en tant que scissions des partis conservateurs classiques, et qui combinent la radicalité idéologique avec une mise en scène visant à souligner leur profil de gouvernement, leur capacité technique et leur crédibilité. On retrouve parmi ces partis la formation de Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France, pour lequel les derniers sondages prédisent un pourcentage de vote estimé en 6 % et 8%), le parti Vox, en Espagne (avec lequel l’ECR s’est réuni à Melilla et à Madrid le 30 novembre et le 1er décembre 2018, et auquel l’unissent des affinités idéologiques et stratégiques notables), Fratelli d’Italia ou le Forum pour la Démocratie en Hollande.

L’hypothèse implique enfin le « recrutement » d’Orbán et l’entrée de sa formation, Fidesz, au sein du groupe ECR. « Nous avons eu des conversations avec Fidesz pour qu’ils rejoignent notre groupe », assure Zlotowski, « mais je reconnais qu’il n’est pas facile à court terme qu’ils abandonnent le PPE ». Avec Orbán, le point crucial – comme le concèdent plusieurs membres de l’ECR -, ne réside pas tant dans son incorporation directe au groupe, mais dans sa capacité à faire bouger les lignes et à modifier les équilibres au sein du PPE. Ainsi, dans le cadre de cette seconde hypothèse de mise sous pression des membres du PPE, le rôle d’Orbán est capital, qu’il soit interne ou externe. Dans les deux cas, il s’agit de briser en interne les positions fédéralistes que maintient le PPE quant à l’Union Européenne.

Cette seconde hypothèse, qui vise le cœur idéologique des conservateurs européens et aspire à une hégémonéisation de cet espace politique à l’avenir, a pour objectif de former, après les élections, un groupe parlementaire d’une importance telle qu’elle lui permettrait de rivaliser avec l’ALDE pour la seconde place. Qu’il parvienne à être le second groupe ou qu’il ne soit que troisième, son objectif est de contraindre à des changements notables dans la direction actuelle du projet européen, en attirant l’attention sur les fissures idéologiques du PPE.

Il s’agit, en définitive, d’une stratégie sensiblement différente à celle du supergroupe (puisque qu’il n’est pas question de paralyser l’UE, sinon de la transformer en remportant la bataille culturelle et en pesant sur les contradictions internes des partis conservateurs), mais qui a pourtant ses chances de réussite : si les libéraux de l’ALDE n’obtiennent pas les résultats qu’ils espèrent, et si, dans le même temps, les membres de l’ECR arrivent à attirer des formations politiques aussi important que le FPÖ ou la Lega. Dans cette perspective, Bannon n’opposerait pas de trop grandes objections avant d’appuyer cette stratégie.

D’ici au 26 mai, des mois de forte agitation et d’incertitude politique nous attendent assurément ; plus tard, également, lorsque nous verrons laquelle des deux hypothèses triomphera au sein des organisations de l’extrême-droite européenne.

Guillermo Fernández est sociologue à l’Université Complutense de Madrid, spécialiste des droites identitaires européennes.

La version originale de cet article a été publié en espagnol dans le numéro mars/avril de la Revue Politica Exterior, sous le titre : Dos estrategias para la extrema derecha

Traduction : Téo Cazenaves.

Crédits photo de Une : Michal CIZEK / AFP.

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