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Erythrée : se souvenir de Dawit Isaak

Erythrée : se souvenir de Dawit Isaak

A l’occasion de la Journée internationale de la liberté de la presse, Le Média se penche sur le bas du classement annuel publié par Reporters sans frontières. Non pas sur le cas du dernier pays, qui ferme la marche, mais l’avant-dernier, un peu moins connu.

On peut légitimement se méfier des classements. On peut par exemple voir en eux comme une manie contemporaine de la performance, du hit-parade, du top-10, du palmarès, et donc en fin de compte de la compétition générale, de la mise en chiffres de tout, pour tout comparer avec tout. Mais enfin, on peut aussi examiner avec attention un classement : celui de la liberté de la presse dans le monde de Reporters sans frontières, avec toutes les réserves qu’on voudra, notamment sur les critères retenus pour définir « la liberté ». Le dernier de cette liste, sans surprise, c’est la Corée du Nord, où la circulation de l’information est totalement contrôlée par le parti-Etat et où une presse libre n’a jamais existé. Et l’avant-dernier, c’est l’Erythrée.

Déclin de la liberté d’expression

L’Erythrée est un Etat récent, indépendant depuis 1993 seulement, où une guérilla indépendantiste a livré, seule, un combat inégal et héroïque pendant plus de vingt ans contre la machine de guerre de l’empire éthiopien. Et c’est aussi un pays où des journaux indépendants, créatifs, subversifs parfois, ont vu le jour peu après l’indépendance et ont animé la vie de cette petite société oubliée de la Corne de l’Afrique. Avant de disparaître totalement, dans l’obscurité de cette nation aujourd’hui naufragée et qui se vide de ses habitants.

Parmi ces journaux, celui qui se vendait le mieux était Setit, du nom d’une rivière qui délimite une partie de la frontière entre l’Ethiopie et l’Erythrée. Il paraissait deux fois par semaine et était animé par le journaliste Aaron Berhane et une petite équipe autour de lui, avec notamment le dramaturge et ancien guérillero Fessehaye Yohannes, dit « Joshua », ou le fondateur démissionnaire de la télévision nationale, le cinéaste et photographe Seyoum Tsehaye. A cette époque, c’était dans les pages de Setit qu’on pouvait lire les détails de la vie quotidienne et difficile dans un pays pauvre et détruit par la guerre, qui s’efforçait à la fois de se reconstruire et de s’inventer, simultanément. Les Erythréens aujourd’hui racontent que, le mardi et le jeudi, les vendeurs des rues d’Asmara, la capitale, vendaient tout leur stock en quelques heures à peine.

A l’occasion de la Journée internationale de la liberté de la presse, le 3 mai, on peut aussi légitimement renoncer à évoquer des choses abstraites ou faire un énième plaidoyer pompeux et auto-satisfait sur les journalistes, et préférer parler d’un visage, d’un destin, d’un homme. Cet homme, c’est Dawit Isaak. Dawit Isaak est connu aujourd’hui des Erythréens comme l’une des écrivains les plus talentueux de son époque. Dans Setit, il écrivait beaucoup, toutes sortes de choses, des éditoriaux, des billets, des enquêtes, des poèmes aussi.

« Dawit est un exemple parfait du journalisme engagé, raconte son ami et associé Aaron Berhane au Média. Il était passionné par son métier. C’était un écrivain excellent. Et ses sujets de prédilection étaient les questions sociales : les pénuries d’eau potable, les problèmes fonciers, la corruption. Comme individu, c’était un homme très bon, qui s’efforçait d’aider tout le monde, en sacrifiant du temps. On pouvait compter sur lui, il était toujours là. Comme il avait vécu en Suède, il savait à quoi ressemble une société démocratique et il avait un regard informé sur la manière de conduire un gouvernement démocratique. Mais dans le même temps, il s’efforçait toujours de regarder l’aspect positif des choses. Il disait qu’il nous fallait être patient. L’Erythrée est un pays neuf, disait-il, et nous avançons sur la bonne voie. Il y a cent ans, la Suède était dans la même situation et nous savons où elle en est aujourd’hui. Il essayait d’être toujours optimiste et de voir un bon côté dans toute l’actualité du pays, y compris dans les problèmes ou les erreurs du gouvernement. »

Dawit Isaak : de la Suède à l’Erythrée

En effet, dans les années 80, alors que la guerre d’indépendance fait rage en Erythrée, Dawit Isaak doit fuir le pays tout jeune comme beaucoup de ses compatriotes, pour se réfugier d’abord au Soudan, de l’autre côté de la frontière, puis en Suède. Installé à Göteborg, il devient dans les années 80 l’une de ces silhouettes que beaucoup d’Européens croisent tous les jours : une ombre, un Africain parmi les autres, un homme de ménage obscur, qui se lève à trois heures du matin pour aller nettoyer les bureaux, sans que personne lui adresse jamais la parole. Chez lui, c’est un autre homme. Il écrit, il compose des pièces de théâtre, il assemble des poèmes et des nouvelles. En 1992, il obtient la nationalité suédoise, tout en gardant son passeport érythréen… pour le cas où. Et le cas où arrive enfin : le 24 mai 1991, les rebelles indépendantistes du Front populaire de libération de l’Erythrée entrent dans Asmara désertée par l’armée éthiopienne. Et deux ans plus tard, un référendum consacre l’indépendance. Dawit prépare son retour et, en quelques mois, revient à Asmara et se lance dans l’aventure de la presse libre.

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, Dawit Isaak a disparu. Il a disparu le 23 septembre 2001 pour être exact, avec une dizaine d’autres journalistes érythréens. Tous ont été pris dans une rafle organisée par la Sécurité d’Etat à l’aube de ce matin-là, cinq jours après que les autorités avaient tout simplement interdit la parution des journaux privés du pays et fait arrêter sans procès l’ensemble des réformistes du parti au pouvoir qui, depuis quelques mois, et notamment dans Setit, s’élevaient contre la dérive autoritaire du président Issayas Afeworki.

« Issayas Afeworki était un dirigeant très populaire de la lutte armée, raconte encore Aaron Berhane. C’est pourquoi tout le monde le soutenait. Mais après l’indépendance, il s’est révélé être tout simplement un dictateur. La vraie raison, c’est qu’il avait pris goût à la manière de diriger le mouvement armé, sans avoir jamais de comptes à rendre à personne. Et comme l’objectif ultime de tout le monde à l’époque était l’indépendance de notre pays, personne ne l’a remis en cause. Mais après l’indépendance, Issayas n’a pas été capable de se discipliner, de se civiliser pour gouverner le pays d’une manière démocratique. C’est la raison pour laquelle il est devenu très anxieux et très cruel envers quiconque osait le critiquer. En réalité, il a eu pour l’habitude de faire tuer ou disparaître tous ceux qui s’opposaient à lui, pendant trente ou quarante ans. Même avant l’indépendance. Mais nous ne le savions pas. Nous l’avons appris petit à petit, en comparant par exemple ses agissements avec la Constitution érythréenne, écrite en 1997 mais jamais implémentée. C’est comme ça que nous nous sommes rendus compte combien il était cruel. Mais pour moi, ce n’est pas nouveau : il a toujours été comme ça. Mais il ne nous montrait pas son vrai visage. Son vrai visage a longtemps été masqué par la lutte armée, dont l’objectif ultime était la conquête de l’indépendance, et rien d’autre. »

Qu’est donc devenu Dawit Isaak ? On ne sait pas avec certitude. De rares confessions d’anciens gardiens de prison disent qu’il est avec les autres prisonniers politiques dans le pénitencier secret d’EraEro, perdu dans les montagnes du Sahel oriental où les prisonniers meurent les uns après les autres, sans contact avec l’extérieur, avec l’interdiction de parler à leurs gardiens, à l’isolement, sans avocat et sans procédure judiciaire. On dit qu’il est régulièrement transféré à l’hôpital, où le personnel a pu l’apercevoir de temps en temps, sous bonne garde. On dit qu’il est toujours vivant, du fait d’abord de la pression, impuissante pourtant, de la Suède, puisque Dawit est un citoyen suédois. Comble de la cruauté, en 2005, il a été remis en liberté pendant 24 heures, il est sorti de nulle part un matin au domicile de sa sœur, histoire de prouver qu’il était encore vivant. Puis il a été arrêté de nouveau le lendemain. Et il a disparu de nouveau.

A l’occasion de la Journée internationale de la liberté de la presse, on peut donc avoir une pensée pour Dawit et sa famille. Et pour ses amis, qui font d’ailleurs paraître aujourd’hui un recueil de ses textes, bientôt disponibles et traduits en anglais et en français, intitulé « Espoir et autres textes ». Sa fille Bethléem vit toujours en Suède, où elle se bat pour obtenir des nouvelles de son père. Et on peut avoir une pensée aussi pour les journalistes érythréens de Radio Erena, Biniam Simon, Amanuel Ghirmai et Fathi Osman, qui animent la seule radio indépendante qui diffuse en Erythrée, mais depuis leur exil, à Paris. Ce sont eux qui, depuis la France, maintiennent vivante cette belle tradition érythréenne : l’héroïsme des faibles, le journalisme des pauvres, porter la parole d’une nation blessée.

Photo : Manifestation à Stockholm pour juin 2015 à Dawit Isaak

Crédit : Wikimedia Commons/ Frankie Fouganthin

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