Denis Merklen : « L’échec des gouvernements de gauche s’est fait de manière brutale »

Denis Merklen : « L’échec des gouvernements de gauche s’est fait de manière brutale »

Denis Merklen est sociologue et enseignant à l’université Sorbonne-Nouvelle et membre de l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine. Egalement auteur de La diagonale des conflits, Expérience de la démocratie en Argentine et en France, paru cette année aux éditions de l’IHEAL, le sociologue a accepté de répondre aux questions du Média pour nous aider à dresser le bilan des gouvernements de gauche sud-américains et d’expliquer la monter en puissance des extrême-droites.

Après plus de 10 ans de gouvernement sur presque tout le continent sud-américain, la gauche a peu à peu perdu du terrain face à une droite de plus en plus dure et conservatrice. Alors que les chiffres économiques et autres indicateurs sociaux semblaient au vert, la situation a commencé à se dégrader. Le recul économique est revenu et le retour de la pauvreté avec lui. Ces échecs – s’il nous est permis de parler en ces termes – ne sauraient se contenter d’une explication simpliste et monocorde. Ainsi le sociologue Denis Merklen a accepté de s’entretenir avec nous pour nous aider à comprendre la situation.

Le Média : Progressivement, les mouvements de centre-droit ont pris la place des gauches en Amérique du Sud. Puis, peu à peu, c’est la droite conservatrice, parfois nostalgique de la dictature, comme au Paraguay ou en Colombie, qui prolifère. Comment l’expliquez-vous ?

Denis Merklen : L’échec des gouvernements de gauche s’est fait de manière un peu brutale. On est passé dans le cadre de l’Argentine du gouvernement Kirchner au gouvernement Macri. On est passé à une vision complètement différente de la politique, du programme pour le pays. Ce qui explique ce changement, c’est difficile à dire et ça dépend beaucoup de chaque pays. Si on prend le cas de l’Argentine et du Brésil, par exemple, qui sont les deux cas les plus notoires, il est sûr qu’un certain nombre de changements sociétaux peuvent expliquer ce changement. Il y a aussi les changements d’ordre conjoncturel. La tombée des prix des matières premières à l’internationale a provoqué un ralentissement voire une crise économique pendant les gouvernements de gauche, qui n’ont plus été en mesure de redistribuer les bénéfices de la croissance. Cela a provoqué un recul ou du moins un ralentissement dans le progrès social que ces gouvernements avaient initié.

Un mécontentement s’est fait sentir aussi bien au Brésil, un peu avant la Coupe du monde 2014, qu’en Argentine dès l’année 2013. Il y a certains facteurs comme la corruption qui était avérée, dans beaucoup de cas au Brésil et qui a touché le Parti des travailleurs (PT) et qui de la même manière a touché le gouvernement Kirchner ; soupçonné d’abord, avec des procès sur un certain nombre de fonctionnaires. Tout cela a été très mal perçu par la population. En conséquence, la gauche, qui était arrivée en dénonçant les gouvernements de droite d’être des « voleurs », se trouve mise dans le même sac. Une partie de l’électorat a été déçue. Mais à cela s’ajoute un fait plus difficile à percevoir : un certain nombre de changements introduits par la gauche ont été perçus comme déstabilisant certains paramètres de la vie sociale. C’est notamment le cas des changements concernant la politique du genre, la politique familiale, le mariage, le mariage homosexuel, la loi sur l’adoption ou encore sur la protection des femmes ; car même si elles constituent certainement des lois progressistes, leurs effets ont été mal vécus par une partie des familles appartenant aux classes populaires, qui les associent à une forme de désordre. Il y a un sentiment au sein de la population de non-gouvernement, de désordre voire de chaos lorsqu’on prend en considération la relation entre violences, délits, police et corruption qui explique pour une bonne partie ce changement parfois brutal.

La promesse du « retour à l’ordre » et d’un État fort a séduit la population ?

Oui, absolument. C’est plus fort au Brésil qu’en Argentine, même si cette dernière n’est pas étrangère à ces préoccupations. La criminalité, les narcotrafics, les conflits avec la police, l’ingouvernabilité de la police, donnent le sentiment d’un État impuissant et de désordre social. Cela a fortement desservi les gouvernements de gauche alors en place. Ceux qui les remplacent arrivent avec des promesses de gouvernance plus dure, de conservatisme, voir, comme dans le cas du Brésil, en se revendiquant de la dictature. Ce qui est paradoxal à certains égards, c’est que dans le cas du Brésil, c’est une promesse de maintien de l’ordre en donnant la confiance aux forces de police qui sont partie prenante du problème qui est dénoncé ; c’est-à-dire qu’on demande à la police d’agir dans l’illégalité pour pouvoir rétablir l’ordre légal.

Certaines analyses placent comme point de départ la chute de Fernando Lugo en 2012. Celui-ci avait été destitué par le parlement du Paraguay de manière qualifiée d’anticonstitutionnelle. Certains sont allés jusqu’à parler de « coup d’État institutionnel ». Est-ce que cette thèse se tient et est-ce qu’il y a des analogies avec les cas de Lula, de Dilma Roussef ou encore de Cristina Kirchner ?

Pour Cristina Kirchner, on ne peut pas parler de coup d’État institutionnel. Elle ne pouvait plus se représenter à l’élection présidentielle car la Constitution ne le lui permettait pas. Un candidat du Parti Justicialiste (parti péroniste de Cristina Kirchner) s’est présenté à sa place et a été battu par l’actuel président, Mauricio Macri. Il n’y a aucun problème formel dans la transition entre un gouvernement péroniste à un gouvernement de droite. Dans le cas du Brésil, ce qui est profondément contesté, c’est la destitution de Dilma Roussef par le Parlement, mais qui cette fois est fait dans les normes. Mais au terme d’un procès que beaucoup jugent injustifié.

Concernant le procès de Lula, c’est un procès instruit de manière pour le moins surprenante. Nombreux sont ceux qui dénoncent le fait que ce sont des soupçons de corruption qui ont conduit à la condamnation de l’ancien président brésilien et non des preuves contre lui. Mais c’est un emprisonnement qui a suivi toutes les instances du parcours judiciaire. Ce qui surprend également c’est que les accusations qui pèsent sur Lula sont beaucoup moins importantes que celles pesant sur beaucoup d’autres hommes et femmes politiques, qui n’ont pas été dérangés par la justice ou par le Parlement.

Les soupçons de corruption s’accumulent. Lula, Dilma Doussef, Cristina Kirchner. Jusqu’à quel point les leaders de la gauche sud-américaine sont-ils impliqués ? Y a-t-il réellement l’orchestration d’un coup d’État institutionnel ?

En ce qui concerne Cristina Kirchner, elle est l’objet de plusieurs poursuites judiciaires. L’un des procès a été abandonné par la justice argentine, et pour les autres, ils suivent leur cours. Ils en sont à l’étape de l’investigation. Cristina Kirchner exerce son mandat de sénatrice en toute liberté et elle peut être candidate aux prochaines élections. On ne peut encore préjuger de ce qui s’ensuivra. En Argentine, les problèmes politiques sont d’autres natures qu’au Brésil, il me semble. Le principal problème de Cristina Kirchner c’est que le péronisme s’est divisé et qu’une partie importante du Parti justicialiste ne la soutient plus.

Le Parti justicialiste est à ce point divisé ?

Oui. Il y a quelques mois quand le Parlement a autorisé la Justice à mener des perquisitions dans le domicile de la sénatrice, les sénateurs péronistes ont voté favorablement. Ils ont donc voté contre elle, contre l’une de ses pairs.

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Les droites ne sont pourtant pas exemptes de tout soupçon. Au Pérou notamment, pour évoquer le cas le plus connu. Comment la droite parvient-elle tirer profit de ces scandales de corruption ?

C’est une question à laquelle il est difficile à répondre mais il est fort probable que l’électorat de gauche soit plus sensible aux scandales de corruption, car la gauche arrive la plupart du temps au pouvoir dans la dénonciation des faits de corruption visant les partis de droite. Elle accuse la droite de voler les travailleurs, en particulier de voler les travailleurs pauvres et de vivre illégitimement des deniers publics. Alors quand elle se trouve au pouvoir, ce qui arrive peu de fois, si elle-même se voit compromise par les même scandales, l’électorat ne le lui pardonne pas. Tandis que la droite ne s’appuie pas sur les mêmes arguments électoraux pour parvenir au pouvoir.

Au Brésil la situation est différente. Il y a une structure des partis qui fait que la quasi-totalité de ces derniers, au sein du système politique brésilien, se sont vus tourmentés par la corruption et ont été pris la main dans le sac. Ce qui n’est pas le cas du parti de Jair Bolsonaro. Lui, est en quelque sorte un marginal de la politique. Il pouvait donc se présenter aux élections comme un outsider qui avait les mains propres. Il pouvait ainsi mettre tous les autres partis dans le même sac. Le seul adversaire réel qu’il avait était le PT. Il a pu concentrer ses efforts de dénonciation sur le parti de Lula. En termes de configuration, il ne s’agissait pas de la droite contre la gauche, car tous les partis de gauche comme de droite ont été balayés. Les accusations de corruption n’ont pas seulement entraîné la défaite de la gauche mais aussi celle de la droite (libérale et conservatrice).

La corruption n’a pas été le seul moyen pour l’extrême-droite de se légitimer. En Colombie par exemple. Comment analyseriez-vous le cas colombien ?

La droite conservatrice en Colombie n’arrive pas dans les mêmes circonstances. Elle n’arrive pas en délogeant un gouvernement de gauche. Elle se suit à un autre gouvernement de droite (celui de Juan Miguel Santos). Un conflit se joue entre ces deux droites autour des accords de paix que Juan Miguel Santos avait signés avec les FARC.

C’est compliqué de construire un fil conducteur entre ce qui se passe en Colombie, au Paraguay, au Pérou, en Argentine. Tout cela relève de circonstances particulières de ce qui se passe en Colombie. L’une des raisons de la défaite ou le refus par référendum des accords de paix touche en particulier à la petite et à la moyenne propriété rurale qui voyait ses intérêts affectés par les accords de paix.

La sociologue Maristella Svampa explique que les gouvernements de gauche d’Amérique du Sud ont fini par se mettre certains mouvements sociaux à dos, notamment les écologistes et y compris dans des pays comme la Bolivie ou le Venezuela. Y a-t-il eu une fracture entre la société et le gouvernement ? Comment l’expliquez-vous ?

Beaucoup de mouvements écologistes ont dénoncé par exemple ce qu’elle appelle la politique « extractiviste » des gouvernements de gauche, qui avaient favorisé l’économie minière. Mais je ne pense pas que cela soit constitutif de leurs défaites électorales, car ces mouvements ou ces critiques écologistes ont en réalité un poid électoral très faible. Et les mouvements qui les ont vaincu ne sont pas du tout dans une ligne de défense de l’écologie. C’est même tout le contraire.

Les gouvernements de gauche se sont souvent vu reprocher leur autoritarisme.

Il y a clairement une question de cet ordre-là au Nicaragua et au Venezuela. C’est incontestable. C’est tout à fait différent du côté des gouvernements Kirchner. Ces derniers sont accusés d’autoritarisme dans la mesure où ils ne tenaient pas compte des avis de l’opposition, mais on ne peut leur reprocher aucune forme de répression contre leurs opposants. Ils ne se sont pas servi des forces de l’ordre pour mater l’opposition. Même chose au Brésil. Personne n’accuse Lula ou Dilma Roussef d’avoir exercé une quelconque répression policière ou judiciaire. En Argentine, ce sont les grands groupes de presse concentré qui accusent le gouvernement de procéder selon leur bon vouloir tant qu’ils avaient le nombre de voix suffisant pour le faire. C’est dans ce sens-là qu’on parlait d’autoritarisme en Argentine. Mais pas un seul membre de l’opposition n’a été dérangé pendant les présidences de Cristina ou de Nestor Kirchner.

Dans un article publié sur le site The Intercept, Noam Chomsky évoque l’ingérence des milieux d’affaires. Sans tomber dans le complotisme, ont-ils vraiment joué un rôle dans la chute des gauches.

Les « milieux d’affaires », c’est une grande expression. Mais ce qui est certain, c’est que pendant le début des gouvernements de gauche, lorsque ceux-ci sont parvenus à atteindre un certain niveau de croissance et à faire tourner « les affaires », il y a eu un soutien important des capitaux et des entrepreneurs. Lorsque la crise de 2008 et notamment la baisse des prix des matières premières ont enrayé la croissance, effectivement beaucoup de secteurs du capital se sont détournés de ces gouvernements et leur ont retiré leur soutien.

Les entreprises, ne regardent que la valorisation de leur capital. Elles peuvent faire des affaires quand l’économie va bien, mais quand ce n’est plus le cas, elles demandent un changement de programme. C’est aussi simple que cela. Ainsi les entreprises se sont tournées vers l’opposition.

Je ne peux pas dire s’il y a eu un complot, mais une opposition frontale c’est certain.

La gauche uruguayenne de Mujica et Vazquez paraît être l’exception qui confirme la règle. Qu’est-ce qui la distingue, dans sa politique et sa gouvernance ?

Beaucoup d’éléments caractérisent la gauche uruguayenne au pouvoir. Entre autres l’ancienneté et la stabilité de cette alliance politique, le Frente Amplio, qui n’est pas seulement une alliance de partis mais aussi de syndicats. La situation est différente en Argentine, d’un côté, et au Brésil, de l’autre. Puis, le système politique uruguayen, la gauche comprise, est d’une certaine manière plus républicaine que celle des autres pays du continent, dans le sens où elle donne une grande importance à l’institutionnalisation des choses publiques. Les gouvernements du Frente Amplio ont pour l’instant réussi à combiner une intelligence économique, dans le sens de faire fonctionner le capitalisme local en diversifiant l’économie ou en modifiant la matrice énergétique, par exemple, par des investissements colossaux en énergie éolienne, ce qui est crucial pour ce pays sans pétrole et sans énergie nucléaire ; et une intelligence sociale qui fait de ce pays le moins inégalitaire de l’Amérique latine. En outre, la gauche uruguayenne semble moins touchée par la corruption que les gauches voisines, chacun à sa manière, les présidents Mujica et Vazquez montrent qu’il est possible d’entrer et de sortir du gouvernement sans s’enrichir, ce qui est aussi le cas de l’immense majorité des leaders du Frente Amplio. Mais la gauche uruguayenne connais également des problèmes. L’épuisement de la génération qui a lutté contre la dictature en est un et pas des moindres. L’Uruguay ne semble pas disposer d’une nouvelle génération de dirigeants de gauche à la hauteur de ceux qui ont construit pendant des décennies l’accession au pouvoir.

Légendes: Nestor et Cristina Kirchner, présidents argentins de 2003 à 2017

Crédits: presidencia.gov.ar/Wikimedia Commons

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