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Chobizenesse nucléaire à Singapour

Chobizenesse nucléaire à Singapour

Après plusieurs mois d’incertitude, c’est une rencontre qualifiée d’historique qui a eu lieu ce 12 juin, dans un hôtel de luxe de Singapour, entre le président américain Donald Trump et le leader nord-coréen Kim Jong-un. Après un échange à huis clos, les deux chefs d’Etat ont signé un document commun où la Corée du Nord s’engage notamment derrière le principe d’une « dénucléarisation complète de la péninsule coréenne ». Ce tête-à-tête était le premier de l’histoire entre un dirigeant américain en fonction et un leader nord-coréen… De l’avis de beaucoup, ce sommet n’a pas débouché sur de grandes avancées concrètes, mais plutôt sur un moment symbolique. Alors, que retenir de cet événement ?

Il n’y a au fond que les naïfs ou les imbéciles pour croire encore que l’ère atomique conduit l’humanité sur la voie de la raison. Car ce qui semble évident après le sommet Donald Trump-Kim Jong-un à Singapour, c’est que, dans la diplomatie de la terreur nucléaire, tout n’est surtout qu’une affaire d’images.

Les images avant les gestes

La preuve : il paraît que la rencontre entre les deux chefs d’Etat a commencé par… le visionnage d’une vidéo de propagande, célébrant leur coopération. Deuxième preuve : le sommet de Singapour fait la une dans le monde entier, mais avec quoi ? Avec des photos, des séquences vidéos et un petit communiqué de presse. Mais surtout avec de beaux sourires, des coiffures baroques, de mystérieux hommes de l’ombre soudain dans la lumière, des podiums où se jouent de petites saynètes touchantes, une main dans une autre main, un menu imprimé avec cocktail de crevettes et tarte tropézienne, une bluette entre Sardanapale et Néron sur fond d’horizon d’apocalypse nucléaire possible, mais reportée à plus tard… « Des images inimaginables il y a encore quelques mois », s’exaltent d’ailleurs les médias autour du globe. On nous raconte une histoire, un irrésistible soap opera, en prenant garde qu’on ne voit pas trop les ficelles qui font monter et descendre le décor des cintres, en veillant à ce qu’on ne voit pas les acteurs en train de se maquiller derrière la scène : ça gâcherait le plaisir.

Bien sûr, il ne faut pas minimiser l’importance du sommet de Singapour. Enfin, on avance, un peu. On commence à bouger dans le bourbier dans lequel se sont enlisés les frères ennemis coréens et leurs parrains étrangers, en 1953. Les manœuvres militaires américaines avec la Corée du Sud pourraient être suspendues jusqu’à preuve du contraire. La péninsule coréenne sera “dénucléarisée”, à terme, sans que l’on sache vraiment ce que cela veut dire. On verra bien si et quand on lèvera les sanctions contre Pyongyang, mais pas tout de suite. Les Américains sont « déterminés à offrir des garanties de sécurité » à la Corée du Nord, un de ces jours. Kim Jong-un pourrait éventuellement se rendre à Washington, bientôt. On va se restituer les restes des prisonniers de guerre et des disparus au combat, incessamment sous peu.

Des images, donc, sont pour l’essentiel ce que l’on peut partager, afficher, commenter. Ce sont elles les bonnes nouvelles, mais pas du tout les décisions politiques. Tout se passe comme si, d’ailleurs, ce sommet de Singapour n’avait servi qu’à ça : à créer un tableau pour l’admiration du bon peuple humain. Comme s’il avait été le grand final d’un spectacle haletant, l’acte III d’un psychodrame où, à l’acte précédent, pour la touche burlesque, les deux héros s’étaient traités respectivement, de « radoteur américain mentalement dérangé » et de « petit homme-fusée ». Les applaudissements, c’est maintenant !

A Singapour comme à la Gaîté-Lyrique, tout le monde a gagné. Kim Jong-un rentre au pays avec ce qu’il a toujours voulu : l’aura du grand leader national, une ouverture économique bienvenue et l’assurance-vie de son régime totalitaire ; et Donald Trump, avec la gloriole du commandant en chef et du maître-négociateur qui, au bord de l’abysse, a obtenu ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait pu obtenir avant lui. La réussite de Singapour, elle se trouve en réalité dans les têtes des téléspectateurs, plus que dans le communiqué final.

Je me moque, mais au fond, ce grand moment du chobizenesse atomique nous apprend une bonne leçon. C’est le propre de l’époque des armes nucléaires, par essence destinées à n’être jamais employées, que de réduire la politique à des psychodrames résolus par des images. Sous le parapluie des bombes de la fin du monde, les symboles, la comédie du pouvoir, le théâtre des puissants, avec son lot d’affects positifs pour les pékins moyens, son diaporama hypnotique pour les citoyens apeurés, sont au centre de tout. Les images sont en tout cas plus puissantes que tout ce qui n’est pas lumière, émotion, mise en scène. La rationalité politique, que seuls les textes mettent en forme, n’a que très peu de place dans cette histoire. Elle reviendra peut-être plus tard, avec l’ombre.

Photo : Kim Jong-un et Donald Trump

Crédits : Département de défense américaine

1 Comment

  1. Joelle LANTERI

    j’ai un profond respect pour votre travail sur le média . c’est je crois la première fois que les tensions géopolitiques m’apparaissent plus claires car votre sens de la pédagogie est affûté. ce triste cirque n’est -il pas là pour nous rappeler l’impuissances des puissants à hâter les changements . au pas de charge. J’attend de vous une analyse fine sur les états unis et la maniére dont au fond il dirige le monde .merci je vous suis sur le media avec beaucoup d’attention . C’est un risorgimento ce journal !!

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