Select Page

Avec son « shut down », Trump prend les Américains en otage

Avec son « shut down », Trump prend les Américains en otage

Le gouvernement américain est partiellement fermé (« shut down ») depuis trois semaines, conséquence d’un bras de fer entre le président Trump et le parti démocrate. La crise s’aggrave de jour en jour, alors qu’un nombre croissant d’Américains pâtissent du blocage du gouvernement. Aux huit cent mille fonctionnaires travaillant sans solde s’ajoutent les citoyens impactés par l’arrêt de services administratifs essentiels. Explications d’un de nos socios.

Aux États-Unis, les dépenses budgétaires doivent être approuvées par le président et les deux chambres du congrès. En cas de non-accord, la loi interdit de poursuivre les dépenses courantes, ce qui peut engendrer des situations de blocage où une partie des fonctionnaires et administrations cessent d’être payés.

De fait, cette possibilité a été utilisée politiquement à 22 reprises par les différents partis et administrations pour forcer l’adversaire à un compromis. En 1995, Bill Clinton avait refusé le budget républicain qui s’en prenait à la sécurité sociale, et gagné son bras de fer au bout de 26 jours. En 2013, Obama avait dû faire face à un blocage républicain de 16 jours. Selon toute vraisemblance, le shutdown de Trump (le troisième depuis sa prise de fonction) va battre des records de longévité, avec 18 jours au compteur et aucune perspective de sortie de crise.

En jeu, l’attribution de 5,7 milliards de dollars pour financer une partie du fameux mur, promesse de campagne qui devait être payée par le Mexique.

Fin décembre, le Congrès et la Maison-Blanche ont signé un texte bipartisan qui finance 75 % des dépenses courantes jusqu’en février 2019. Puis le Sénat (contrôlé par le parti républicain) a voté un second texte pour les 25 % récents, que Trump a décidé de bloquer à la dernière minute. Dans une réunion (curieusement) télévisée, on le voit négocier avec les chefs parlementaires démocrates, et affirmer « je vais fermer le gouvernement, et j’en prends la responsabilité ». Ce revirement serait dû aux pressions issues des commentateurs d’extrême droite, en particulier ceux officiant sur la chaine FoxNews.

Le parti démocrate, désormais majoritaire à la chambre des représentants du Congrès, refuse de céder au chantage de Donald Trump. Poussé par une base électorale qui ne veut pas entendre parler du « mur » et encouragée par l’opinion publique (53 % des Américains attribuent la cause du shut down à Trump, contre 32 % au parti démocrate), il tient tête au président.

Une justification basée sur des contre-vérités

Trump justifie ce bras de fer par la crise migratoire qui sévirait à la frontière. Dans une allocution télévisée diffusée par les 7 principales chaines de télévision du pays (un privilège que Barack Obama s’était vu refusé par les mêmes chaines en 2014, lorsqu’il avait voulu expliquer sa propre politique migratoire), il a défendu cette urgence à coup de fait divers terrifiant et de chiffres alarmants. Son message n’a pas bougé d’un iota depuis l’annonce de sa candidature en 2015 : des milliers d’immigrés traversent la frontière illégalement pour venir assassiner les Américains et inonder le pays de stupéfiants.

Or, les faits ne sont pas du côté de la Maison Blanche. Le nombre d’appréhensions d’immigrants à la frontière mexicaine est au plus bas depuis vingt ans ; les statistiques montrent que le taux de criminalité des immigrés est largement plus faible que celui observé parmi les Américains ; l’écrasante majorité des entrées illégales sont le fruit des détenteurs de visa qui restent sur le sol américain après l’expiration de leurs documents ; et du propre aveu de l’administration Trump, les drogues entrent aux États-Unis par les circuits légaux, dissimulés parmi les autres marchandises (1).

Si l’Amérique doit craindre le terrorisme, ce serait plutôt celui de ces propres ressortissants, essentiellement des hommes blancs qui commettent à intervalle régulier des « tueries de masses » à l’arme semi-automatique achetée légalement.

La crise est humanitaire, et provoquée par la politique « tolérance zéro » mise en place par l’administration Trump (en capitalisant sur des lois votées par Obama, il est vrai) qui ont conduit la police des frontières à emprisonner massivement les demandeurs d’asile au lieu de traiter leurs dossiers. Deux enfants guatémaltèques sont ainsi morts en détention le mois dernier.

Le shut down prend en otage un nombre croissant d’Américains

Une statistique en dit long sur le « succès » du modèle économique américain : près d’un Américain sur deux n’a pas assez d’épargne pour faire face à une dépense impromptue de plus de 400 dollars. Or, aux USA, les salaires sont versés tous les 15 jours, ce qui conduit de nombreux citoyens à vivre « pay check to pay check » (suspendu aux prochains salaires). C’est en partie le cas des 800 000 mille fonctionnaires actuellement privés de paye, dont un nombre croissant a du mal à joindre les deux bouts. À cela s’ajoute un impact alarmant sur de nombreux fermiers et petites entreprises, qui dépendent du gouvernement pour se faire approuver leurs emprunts et la mise en vente de leurs produits alimentaires (bière, produit agricole…). Ironiquement, de nombreux électeurs de Trump sont directement impactés par cette prise d’otage.

Si le « shut down » se poursuit, c’est 38 millions d’Américains bénéficiaires de l’aide alimentaire qui risquent d’être impactés, ainsi que de nombreux services sociaux. Il y a donc bien une crise qui guette, mais à l’intérieur du pays.

Des conséquences politiques potentiellement importantes

Le sénateur républicain Lindsey Graham résumait la situation après le discours de Donald Trump : « on doit le soutenir, car s’il perd ce combat, c’est la fin de sa présidence ». Graham est connu pour ses déclarations tapageuses, mais son opinion capture cependant l’essence du dilemme qui se pose à Trump, et au parti démocrate.

Pour le soi-disant « maître négociateur », perdre la face dans ce bras de fer semble inconcevable. Mais lors de son discours, le président n’a pas proposé la moindre concession ou main tendue pour ramener les démocrates à la table des négociations. Ce ne sont pourtant pas les munitions qui lui manquent : les démocrates avaient proposé au printemps 2018 de financer son mur à hauteur de 5 milliards contre la régularisation des sept cent mille Dreamers. Ce statut spécial, octroyé aux jeunes majeurs ayant grandi aux USA après que leurs parents les aient fait entrer illégalement, fut pourtant annulé par Trump lui-même. De même, les démocrates ont des priorités législatives importantes qui pourraient servir de base à un compromis.

En réalité, tout semble indiquer que le président ne souhaite pas construire le mur, mais cherche simplement à convaincre sa base qu’il se bat pour. Mercredi, Trump a écourté la réunion avec les représentants démocrates, déclarant qu’il ne s’agissait que d’une perte de temps puisqu’ils ne voulaient pas financer son mur.

Pour se sortir de l’impasse dont il s’est lui-même placé, Trump peut déclarer l’État d’urgence, et utiliser les pouvoirs exceptionnels qu’il autorise pour financer son mur. Une telle décision n’a rien de rassurant, le milliardaire pouvant abuser de ces pouvoirs pour contrôler internet, déployer l’armée sur le territoire et prendre des sanctions financières contre des groupes ciblés. Pour le cinéaste et activiste Michael Moore, cela serait le signe que les USA se dirigeraient vers un régime dictatorial. On assisterait alors à un mauvais scénario hollywoodien, où une crise inexistante servirait de prétexte à la prise de pouvoir d’un autocrate. Cette perspective inquiète de nombreux professeurs de droit et historiens.

L’autre option serait que le Sénat désavoue Trump et mette un terme au Shut down. Pour ce faire, quatorze sénateurs républicains devront prendre la décision de s’opposer frontalement au président, une inclination qu’ils n’ont, jusqu’à présent, jamais considérée sérieusement.

Le parti démocrate n’est pas exempt de critiques non plus. C’est sous Bill Clinton que la militarisation de la frontière débuta, puis se renforça par l’ajout de 1000 km de barbelés et barrières physiques sous Obama. Ce dernier détient le record de déportation de sans-papier, 2,5 millions en huit ans.

Cependant, avec l’opinion publique de leur côté, les démocrates semblent déterminés à ne rien céder.

Politicoboy, socio et blogueur politique vivant aux États-Unis

Compte Twitter

Shares
  • facebook
  • twitter
  • googleplus
  • linkedin

Shares
  • facebook
  • twitter
  • googleplus
  • linkedin

Notes :

(1)  Vox : Ce qui se passe réellement à la frontière mexicaine : https://www.vox.com/2019/1/8/ 18173721/trump-border-facts- truth-speech-lying

Légende le l’image de une : Wall-Street, à New-York

Crédits : DEZALBPixabay License

Trackbacks/Pingbacks

  1. Les États-Unis secoués par un mouvement social victorieux - […] salaire minimum, et celle des contrôleurs aériens qui força Donald Trump à capituler dans son bras de fer contre…

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Signez la pétition !

Devenez Socio

Derniers Tweets

Pin It on Pinterest

Share This

Partagez cet article

Avec vos amis !