Amazon abandonne un projet d’implantation dans la banlieue new-yorkaise

Amazon abandonne un projet d’implantation dans la banlieue new-yorkaise
Paradoxal ? À New York, les associations militantes et les élus issus de la gauche radicale célèbrent l’abandon du projet d’implantation du second siège d’Amazon en banlieue new-yorkaise, pourtant pourvoyeur de vingt-cinq mille emplois. Résultat d’un activisme de terrain, David a fait plier le Goliath du numérique.
Du haut de ces 140 milliards de dollars, Jeff Bezos est l’homme le plus riche du monde. Il dirige Amazon, entreprise de vente en ligne aux ramifications tentaculaires. Loin de se contenter de distribuer des produits à prix cassés dans d’innombrables pays, la multinationale investit dans les nouvelles technologies : intelligence artificielle, appareils connectés, assistants personnels, reconnaissance vocale et faciale, gadgets électroniques, distribution et production de contenus audiovisuels sur sa plateforme de streaming, supermarchés bio et sans paiements, carte de crédit à taux préférentiels, livraison de repas à domicile, contrats avec l’industrie de la défense… autant d’initiatives qui requièrent une armée d’ingénieurs et de programmeurs. D’autant plus que, comme ses aînés, le dernier A des GAFAM fait commerce des données personnelles, destinées à nourrir ses algorithmes et mieux cibler ses clients.

Une entreprise en guerre contre les libertés civiles et les droits des travailleurs

En France, on connaît surtout l’entreprise basée à Seattle pour son site de vente en ligne et les cadences infernales qu’elle impose à ses salariés, déshumanisés par les oreillettes à commandes vocales et une culture d’entreprise qui flirte avec l’esclavage moderne. Aux États-Unis, Amazon s’illustre aussi comme pourfendeur du droit syndical, envahisseur de vie privée et collaborateur étroit avec la police d’immigration à qui elle fournit son aide précieuse pour identifier, traquer et expulser les personnes en situation irrégulière. Ses percées dans la reconnaissance vocale et faciale, qu’elle compte mettre au service de nombreux gouvernements pour traquer les dissidents au sein des foules, inquiètent au plus haut point les ONG américaines.

Mais Amazon, c’est aussi des dizaines de milliers d’ingénieurs auxquels l’entreprise verse des salaires annuels à six chiffres, et un impact social non négligeable sur la ville de Seattle, qui s’est transformée pour le meilleur et pour le pire à ses côtés. Au point de devenir trop étroite et enclavée pour absorber la croissance d’Amazon.

Lorsque Jeff Bezos a pris la décision d’ouvrir un nouveau siège, baptisé HQ2, afin de répondre aux besoins de la multinationale en programmeurs et cadres hautement qualifiés, il n’a pas abordé le problème sous l’angle du développement économique ou de l’impact social, mais simplement en mettant en concurrence les différentes villes américaines afin d’obtenir les meilleures conditions possibles, tout en générant une formidable campagne médiatique gratuite.

L’offre d’Amazon avait de quoi séduire les mairies et gouvernements locaux : la création de cinquante milles emplois qualifiés, rémunérés cent cinquante mille dollars par an en moyenne, plus toutes les retombées économiques indirectes que cette masse de jeunes ingénieurs et cadres supérieurs allait générer.

Amazon reçut 238 propositions et retint 20 finalistes, avant de choisir de séparer son offre en deux nouveaux hubs de 25 000 employés. Certaines villes offrirent jusqu’à 8.5 milliards de dollars de crédits d’impôt et subventions indirectes pour s’attirer les faveurs du milliardaire. Les lauréats furent annoncés en grande pompe : Washington DC, ou plus exactement sa banlieue, et le quartier de Long Island à New York. Ces deux villes ne faisaient pas partie des candidatures les plus généreuses en termes de subventions, mais elles présentaient trois qualités essentielles : un vaste réseau d’universités garantissant l’accès à des travailleurs bardés de diplômes ; des infrastructures d’envergure internationale (aéroport, transport en commun…) ; et un rayonnement culturel capable d’attirer et conserver les futurs employés – Washington DC étant la capitale politique du pays, et New York la capitale d’à peu près tout le reste.

Pour remporter la course, New York a tout de même offert pas moins de 3 milliards de dollars de subventions et proposé, pour le confort de Son Altesse Jeff Bezos, de lui construire un héliport.

Levée de boucliers de la gauche new-yorkaise, emmenée par Alexandria Ocasio-Cortez

Quand on voit les efforts déployés par les différents gouvernements européens pour attirer l’usine Tesla promise par Elon Musk (et ses quelques milliers d’emplois), on imagine mal un élu local se battre contre le gigantesque projet d’implantation d’Amazon.

C’est pourtant ce que les associations militantes et élues de New York ont entrepris de faire, emmenés par la jeune représentante du Queens au Congrès Alexandria Ocasio-Cortez.

La logique d’Amazon s’inscrit dans une vision néolibérale de l’économie : en attirant les investissements privés, la ville estime que les bénéfices retomberont nécessairement sur la population. On reconnaît là la fameuse théorie du ruissellement, qui justifie de sacrifier le social sur l’autel de l’économie capitaliste.

Or, la situation à Seattle montre bien que cette logique à ses limites, en particulier dans une ville comme New York qui ne manque certainement pas d’emplois. Les quartiers populaires où souhaitait s’implanter Amazon ont d’autres problèmes : des salaires trop bas et un coût de la vie qui se dégrade sous l’effet de la hausse des loyers, eux-mêmes poussés par cette mécanique de gentrification que l’arrivée du géant de la vente en ligne allait exacerber.

Les 25 000 emplois promis par Amazon ne concernent certainement pas les classes populaires qui devaient accueillir Jeff Bezos, mais les prix de l’immobilier et le coût de la vie allaient nécessairement augmenter sous l’effet de l’arrivée d’une horde de « tech workers » à la recherche de logements, de commerces bios, de bars branchés, de restaurants ethniques et de brasseries artisanales. Ces nouveaux venus risquaient également d’engorger les transports en commun déjà saturés et d’augmenter les embouteillages, synonyme de pollution supplémentaire.

À l’inverse, les 3 milliards de dollars offerts à Amazon seraient bien mieux employés pour construire des logements sociaux, rénover le métro New Yorkais et améliorer le quotidien des contribuables. L’addition paraissait salée lorsqu’on sait qu’Amazon a réalisé 11 milliards de dollars de profits en 2018 et payé zéro dollar de taxes (la société doit même recevoir un chèque de 129 millions du Trésor).

Munies de ces arguments, les associations locales aidées par des élus issus de la gauche du parti démocrate ont mené la lutte contre le projet de Jeff Bezos, multipliant les portes à portes pour sensibiliser les habitants.

Le droit syndical au cœur de la capitulation d’Amazon

En dépit de cette opposition militante, portée au sein des institutions politiques de la ville par une poignée d’élus, Amazon conservait le soutien du maire et du gouverneur de l’État. Ces derniers disposaient d’un pouvoir institutionnel suffisant pour imposer la venue d’Amazon.

La multinationale a pourtant décidé de jeter l’éponge, après d’intenses échanges portant sur le droit du travail. En effet, Amazon refuse à ses employés la possibilité de se syndiquer. Son modèle économique repose sur sa capacité à vendre moins cher les produits que l’on trouve chez les libraires, disquaires et dans les supermarchés, prouesse qui dépend de sa capacité à payer le moins possible ses employés, et de leur imposer des conditions de travail drastiques.

Les opposants à l’arrivée d’Amazon voulaient forcer l’entreprise à adopter la culture syndicale locale et obtenir des garanties quant aux droits des travailleurs. Une ligne rouge pour le géant de la technologie, qui considère le moindre début d’organisation de ses salariés comme un potentiel cheval de Troie capable de se répandre dans ses différents sites comme une traînée de poudre, et de menacer son taux de profit.

On se souvient de la victoire de Bernie Sanders en 2018, le sénateur du Vermont ayant forcé Jeff Bezos a adopter sa hausse du salaire minimum qui a permis à plus de 200 000 employés de recevoir une augmentation variant entre 20% et 50%.

Ici encore, Amazon a capitulé. En partie pour préserver ses intérêts de longs termes, mais aussi pour faire de New York un exemple et envoyer un message. La multinationale n’entend plus se faire dicter quoi que ce soit, et préfère se retirer de la table des négociations que se plier aux exigences de la gauche. On appelle cela une grève du capital. Mais ici, ce sont les habitants du Queens  qui en seront les premiers bénéficiaires. Une preuve que la lutte anti-capitaliste peut payer.
Légende: Jeff Bezos
Crédits: Seattle City Council/Wikimedia Commons

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