À l’aube du printemps haïtien

À l’aube du printemps haïtien

Dans la mémoire collective occidentale, Haïti évoque essentiellement la terre qui tremble. Une terre pauvre, fatalement. Haïti est aussi une terre de combat. Elle vit en ce moment la montée d’un mouvement citoyen exigeant des comptes sur la corruption au sein du pouvoir, et prônant la justice sociale.

Dans l’Histoire d’Haïti, « Vivre libre ou mourir » a été l’unique projet de société. Ici, à Port-au-Prince, on peut sentir la survie, la palper, la voir. Elle est présente partout. La capitale ressemble à un immense souk ouvert dans lequel marchants et véhicules se partagent la chaussée.

Chaque habitant s’est accaparé un minuscule espace pour vendre n’importe quel produit. Telles femmes proposent des fruits, des légumes, concoctent des repas, coiffent les clientes. Tels hommes réparent des voitures, des mobylettes, taillent des vêtements, cirent des chaussures. « Il faut se lever tôt pour trouver la meilleure place, du moins une place », souligne Wilder Bazin. Menuisier au chômage, il vend des lits et des chaises à même le trottoir. « Je dois tous les jours ramener de l’argent, ne serait-ce que quelques petits billets, même si je dois brader mes meubles », soupire-t-il.

La survie individuelle, héritée de l’esclavage, a « façonné la mentalité haïtienne », explique Patrick Delatour, architecte de patrimoine. Il n’existe quasiment pas de trottoirs où le badaud peut déambuler sans se heurter à la fourmilière humaine, qui crie, gesticule, klaxonne sous la chaleur tropicale. Du matin à la tombée de la nuit. Un brouhaha incessant, assourdissant, abrutissant. Ce marché informel à grande échelle permet à d’aucuns un espace de survie. Le chômage de masse se déguise ainsi en une économie de débrouillardise.

Où est l’argent de PetroCaribe ?

Mais, depuis plusieurs mois, cette foule de survivants suit assidûment un dossier révélateur, brûlant, dangereux pour le pouvoir. Un dossier qui unit aussi bien les petites gens que les couches moyennes, des artistes que des intellectuels. Ce dossier, PetroCaribe, enflamme le pays. Depuis l’été 2018, émeutes, rassemblements, manifestations, marches et grèves se suivent sans que les autorités répondent à la question posée par les Haïtiens : Où est l’argent de PetroCaribe ? Écrite en créole (« Kot Kob Petwo Karibe a ») sur des pancartes, des tee-Shirts, des calicots, des bouts de cartons brandis sur la Toile, cette simple et limpide phrase a allumé la mèche dans un pays en profonde crise politique, économique et sociale.

La clameur populaire veut des comptes par rapport aux 3,8 milliards de dollars récoltés par Haïti grâce à l’accord PetroCaribe conclu avec le Venezuela. Mis en place, en 2006, par l’ex-président Hugo Chavez, cet accord assure à plusieurs pays d’Amérique latine et des Caraïbes une certaine autonomie financière en leur permettant d’acheter du pétrole vénézuélien à bas prix, sur vingt-cinq ans, à un taux d’intérêt de 1%. Aux bénéficiaires de revendre ainsi cette énergie à des compagnies pétrolières locales.

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Légende : Dans les rues de la capitale, le marché informel qui fait vivre la majorité des Haïtiens // Crédits : Assia Marie pour Le Média

Le pouvoir haïtien était censé dépenser les 3,8 milliards de dollars dans des projets sociaux et économiques, une somme faramineuse pour cette île où 59% de la population se démènent avec 2,37 dollars par jour. Le pot aux roses est découvert par André Michel. Avocat lanceur d’alerte, il met le nez dans PetroCaribe et flaire la corruption. La presse et des élus nationaux s’en emparent. Puis des rapports parlementaires voient le jour et décrivent noir sur blanc la dilapidation des fonds par une quinzaine de ministres et de hauts dirigeants d’entreprises haïtiennes et dominicaines.

Kot Kob Petwo Karibe a ? La phrase devient un slogan, un éveilleur de conscience, un leitmotiv initié par un collectif de jeunes, parmi eux le cinéaste Gilbert Mirambeau, le rappeur K-Lib ou la militante Vélina Elysée Charlier. Le collectif se lance dans un travail de décorticage de PetroCaribe, d’épluchage des documents officiels, du budget national… Un travail titanesque, judicieux qui a permis aux activistes de maîtriser le sujet, d’alimenter le « million de personnes qui nous suivent sur les réseaux sociaux », indique Gilbert Mirambeau, et de demander aux citoyens connectés de prendre part à l’action. « Comme dans les pays arabes, on a su mobiliser à travers le Net », se réjouit Vélina Elysée Charlier.

Le bouillonnement d’idées, la soif de savoir et de comprendre semblent envelopper l’ensemble des habitants. « Concrètement, on pouvait se documenter et investiguer à l’œil nu pour vérifier si tel ou tel projet, telle la reconstruction d’une école, était bien mis en l’œuvre, comme l’affirmait le pouvoir, explique Marguarette Graham, ancienne championne de volley-ball. Ce visu nous a permis de toucher du doigt la corruption. » Dans son bureau d’architecte, Patrick Delatour fulmine, le regard rivé sur la photo de ses parents, décédés lors du tremblement de terre, en 2010 : « Avec l’argent de PetroCaribe, on avait une possible impulsion directe dans l’économie nationale. » Ancien ministre du Tourisme, il soutient l’exigence de transparente sur ce dossier, dont on estime que la « somme de 1,8 milliard de dollars s’est volatilisée », selon un sénateur, sous anonymat.

S’inscrire dans une logique révolutionnaire

La clameur populaire n’est encore pas parvenue à se faire entendre du palais présidentiel ; le pouvoir, pourtant ébranlé, reste jusqu’ici sourd aux milliers de voix qui réclament un procès et de juger « les voleurs », ainsi nommés par l’immense majorité des Haïtiens.

Dans une salle de sport, implantée dans un bidonville, un groupe de jeunes filles et de jeunes garçons soulèvent, ce jour-là, des poids ou pédalent au rythme de la musique poussée à fond. Le visage baigné de sueur, l’étudiant Benjamin Julnet lance : « Si l’argent était bien utilisé, la situation du pays aurait changé. » Sous le contrôle des autres sportifs, il soupire : « On fait des efforts pour nous instruire, mais on sait qu’à l’issue des études, on sera des chômeurs. » Michelove Sainvilus, la plus jeune du groupe, poursuit : « On n’étudie pas pour faire le métier que nous aimons, mais celui qui peut nous permettre de trouver du travail. » À travers la fenêtre de la salle de sport, le bidonville offre un visage défiguré, entaillé, torturé. Des fils électriques pendouillent partout. Des femmes étendent le linge sur des terrasses de fortune, sans sécurité. La pluie s’infiltre dans les habitations, souvent sans électricité, ou alors obtenue en toute illégalité. Encore une question de survie. Ces sportifs assidus n’ont pas participé aux manifestations, conscients pourtant de l’importance de restituer l’argent volé. « On n’a pas envie de se retrouver en pleine violence », précise Benjamin.

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Légende : Le bidonville vu de la fenêtre de la salle de sport // Crédits : Assia Marie

La police n’hésite pas à utiliser les armes pendant les défilés. Ainsi, onze morts ont été comptabilisés sur le territoire, selon les initiateurs (trois, selon la police), le 18 novembre 2018. Un mois auparavant, soit le 17 octobre, huit personnes ont été tuées, dont sept dans la capitale, selon le réseau national de défense des droits humains, qui crédibilisent ses écrits en citant les noms des victimes. « Le peuple demande des comptes sur l’argent pillé, on nous répond par des armes et du gaz lacrymogène », s’indigne Louis Désiré, militant d’un parti de gauche. Lui aussi vit dans une habitation de fortune.

En dépit des violences, les cortèges ne désemplissent pas, formés de femmes et d’hommes descendant des bidonvilles. Des manifs dans lesquelles se rangent également les Haïtiens de couches moyennes. Une nouveauté ici ; la crise économique ne les épargne plus. Les multiples mesures de libéralisation dictées par le FMI et la Banque mondiale ont directement entraîné la paupérisation de ces foyers. « La libéralisation est une des causes de la reproduction de la pauvreté en Haïti », note l’économiste Etzer Emile, auteur de Haïti a choisi de devenir un pays pauvre. Ils sont nombreux, parmi ces couches moyennes, à refuser l’injustice qui frappe l’immense majorité du peuple. Beaucoup d’entre eux se revendiquent de gauche et luttent pour « s’inscrire dans une logique révolutionnaire remettant en cause le système néolibéral », développe Magali Comeau Denis, comédienne. Les partis de gauche ont « constamment étaient obligés de résister » aux différents pouvoirs qui se sont succédé. Aujourd’hui, affirme Magali Comeau Denis, « le moment est venu de construire et consolider notre projet de société. »

Le dossier PetroCaribe est devenu une mine sur laquelle risque de tomber le pouvoir en place. Au sein du mouvement citoyen s’est très vite posée la question du départ du président. Des cérémonies vaudou (religion largement pratiquée), accompagnent les nombreuses manifestations : « Elles nous aident à chasser le pouvoir », précise Magalie Lacroix, enseignante au chômage, militante de gauche.

Une haine populaire à l’égard du pouvoir

Plusieurs de ses camarades de combat, présents, ce jour-là, dans la cour de son modeste logement, crient leur haine de Jovenel Moïse, président de la République : « Il préfère nous tuer juste pour faire perdurer le système », lance l’un d’eux. Un autre : « C’est un menteur, un voleur, on veut qu’il s’en aille, en prison et pas à l’étranger, où les millionnaires haïtiens investissent l’argent volé ! » Une haine ressentie tout au long des rencontres, aussi bien avec les gens modestes qu’avec ceux de couches moyennes, avec les jeunes qu’avec leurs aînés. Les uns comme les autres dénoncent « l’arrogance » du chef de l’État, son « incompétence », son « cynisme », son « absence de crédibilité ». Surtout, ils lui reprochent « l’impunité » et le maintien du pays dans la « gabegie » et la pauvreté.

C’est étrange comme la capitale semble exhiber ses bidonvilles, sans pudeur. Implantés de bas en haut de la colline qui ceinture la ville, ces bidonvilles, avec leurs façades peintes en rose, rouge, bleu ou vert, ressemblent, de loin, à des maisons de poupée. Une vision surprenante, surréaliste, choquante. Les somptueuses demeures, elles, se murent derrière de hautes façades en pierres apparentes. Haïti cache ses « millionnaires, et sans doute un ou deux milliardaires », affirme, en off, un ex-ministre.

Sur la Toile, dans la rue, au bureau ou à la maison, les bouches ne se sont jamais autant ouvertes. En dépit de la peur, toujours présente, héritée des décennies de terreur de Duvalier et de ses « tontons macoutes ». Le mouvement citoyen, dans lequel œuvrent les partis politiques de gauche et la société civile, « ouvre une porte », se réjouit Suzy Castor, historienne. Exilée pendant la période Duvalier, cette femme engagée regarde avec intérêt « les jeunes gens qui prennent la relève. Et réveillent tout le monde, y compris les formations de gauche », souligne-t-elle. Elle estime, toutefois, qu’au-delà de la corruption, « il faut montrer comment et pourquoi ce régime est arrivé à bout de souffle ».

La survie individuelle est-elle en train de se transformer en un combat collectif ? Patrick Delatour estime nécessaire le changement de mentalité : « Ce droit originel à la survie individuelle doit passer obligatoirement par la formulation d’un programme de collectivisation de biens communs si on veut changer la société. » L’aspiration de Patrick Delatour est partagée au sein du mouvement citoyen, dont certains animateurs ont créé récemment un collectif intitulé Ayiti nou vle a (Haïti que nous voulons) prônant un « nouveau modèle de société basé sur l’égalité, le respect, la solidarité, l’engagement », se félicite Vélina Elysée Chalier, cadre supérieure, héritière de parents communistes, qui ont payé leur militantisme d’un exil forcé à l’époque de Duvalier.

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Légende : Sur les murs, mais aussi ailleurs à Port-au-Prince, des slogans revendicatifs // Crédits : Assia Marie pour Le Média

Des réflexions sur un changement de société se mènent également au sein de partis politiques de l’opposition, affiliés au Secteur démocratique et populaire. Dans la cour de Magalie Lacroix, les discussions sont vives sauf sur leur objectif : Tout en revendiquant le départ de Jovenel Moïse, elle et ses camarades soumettent l’idée d’une « conférence nationale souveraine convoquée par la société civile et les formations politiques, dont le but consiste à définir un projet de société mettant en avant les services publics, de santé et d’éducation, entre autres. »

Haïti n’a pas toujours été un pays pauvre. Sa terre recèle des minerais inexploités. Une terre fertile, une agriculture, certes maigre, mais encore dépourvue de traces de pesticides. L’économiste Fritz Alphonse Jean croit fermement au développement du pays en s’emparant des nouvelles technologies et les nouvelles manières de produire de l’énergie : « On peut suivre le mouvement de la planète qui veut tendre vers une agriculture saine, biologique, une énergie propre », précise-t-il.

Mais pour cela, l’île des Caraïbes se doit de se débarrasser des exploiteurs, des affameurs. En effet, Haïti souffre de la mainmise d’une poignée de firmes multinationales. « Ce sont cinq ou six opérateurs économiques qui contrôlent l’État », note Fritz Alphonse Jean. À partir de 2004, les rapports entre le politique et l’économique commencent à se transformer radicalement. Au point que, désormais, « ce sont les oligarques, les élites économiques qui dirigent les banques, la douane ou encore l’administration portuaire », poursuit-il. L’économiste affirme : « Plusieurs présidents, dont Jovenel Moïse, ont pu gagner l’élection grâce à leur soutien, surtout financier. » Aujourd’hui, on assiste à un a engraissement des oligarques, avec « l’accaparement des richesses ou des couloirs de création de richesses », note-t-il.

Le seuil de tolérance de la pauvreté est largement dépassé. Du haut des bidonvilles, la récolte gronde.

Une situation explosive que les pouvoirs publics continuent d’ignorer. Jusqu’à quand ?

Légende de la photo de une : Vue d’un bidonville

Crédits : Assia Marie pour Le Média

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