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« A la fin ce sont les allemands qui décident »

« A la fin ce sont les allemands qui décident »

La crise italienne révèle le caractère profondément anti-démocratique de l’Union européenne, en plus de ses vraies finalités.

Les récents événements en Italie sont un concentré de la politique européenne des dernières années.

L’Union européenne est le cadre qui structure la politique des nations, et l’euro son bras armé. Quiconque propose d’en sortir, sort du jeu. Le champ de délibération démocratique, comme l’avait très bien analysé Frédéric Lordon dans Malfaçon, se limite à des enjeux secondaires, ou considérés comme tels.

Limitez ou pas le nombre de migrants, modifiez vos programmes scolaires, augmentez vos libertés individuelles, ou diminuez-les, autorisez la GPA ou interdisez l’avortement, faites ce que vous voulez, mais ne touchez pas à l’intouchable, au nerf de la guerre, le libre-échange, la monnaie, l’austérité, de cela on n’a pas le droit de discuter, on ne remet pas en cause l’a-politique, les fondamentaux, le nouveau sacré : pas touche au grisbi.

Il y avait un “barrage républicain” contre le Front national, il y a désormais un barrage monétaire-constitutionnel contre les populismes. C’est ce que symbolise le refus, par le président de la République italienne de nommer Savona pour des raisons politiques, la crainte de la sortie de l’euro, un sans précédent dans la pratique constitutionnelle.

Une politique sans légitimité

Mais le temps passe et la légitimité de l’euro-libéralisme, qui s’effrite chaque jour un peu plus, est particulièrement voyante chez nos voisins transalpins. Si Macron a été élu grâce à un chantage dont les mécanismes sont désormais bien connus (“la start-up nation ou le fascisme”) il l’a été avec plus de 66% des voix. A l’inverse, la base démocratique des euro-libéraux italiens, qui dirigeront par le gouvernement technique de Carlo Cottarelli, un ancien responsable du Fonds monétaire international (FMI), ne dépasse probablement pas les 10% réunis par Mario Monti en 2013 à la tête du précédent gouvernement de ce type. Il sera, selon l’ensemble des observateurs, incapable d’obtenir une majorité à la chambre. Il n’essaiera peut-être même pas de se représenter aux prochaines élections. A peine aux manettes, déjà “hollandisé”. Une première.

Étrange période que l’Europe de 2018, où l’on se gargarise à l’excès du mot de démocratie, au même rythme qu’il disparaît progressivement des horizons néolibéraux.

Une nouvelle espèce de pouvoir surgit avec la mise en place de gouvernements techniques. Un gouvernement technique ? Autrement dit, une technocratie, c’est-à-dire le gouvernement d’une minorité, même pas le gouvernement des meilleurs, seulement une minorité qui en plus d’être minoritaire est pervertie par son aveuglement techniciste, et dont le seul bon-droit découle de son adhésion à l’idéologie dominante. Le technicisme, cette plaie qui pense des considérations techniques, qui relèveraient de l’ordre du savoir, là où il y a des considérations politiques : des sources de conflits autour d’intérêts divergents. On se croit au-dessus alors qu’on est en plein dans la mêlée. Dans notre monde alterné, les juges aussi sont bel et bien embarqués, selon la formule de Roland Barthes.

La phrase de Günther Oettinger, commissaire européen au budget résumé dans un tweet par un journaliste « les marchés financiers vont apprendre aux Italiens à bien voter » énonce très bien dans sa simplicité, le nouvel hymne autoritaire qui étouffe l’Europe.

L’éditorial du Spiegel sur les “piques-assiettes” : « Comment pourrions-nous définir autrement le comportement d’un pays qui demande de financer le farniente et qui menace ensuite ceux qui sont sommés de régler leurs dettes  ? Au moins, les clochards disent merci quand on leur donne quelque chose. » démontre à son tour comment l’inconscient national-xénophobe se marie toujours assez bien avec le néolibéralisme autoritaire. On se rappelle du fameux « Vendez donc vos îles, Grecs en faillite ! » du Bild, un autre quotidien allemand il y a quelques années. Dans les périodes de crises, les grandes visions politiques se démasquent dans les petites phrases.

Extension du domaine du gestionnariat

La Lega a pris 9 points dans les sondages depuis l’annonce du président italien. D’ores et déjà  les populistes de droite profitent mieux de la situation que le populisme « central » qu’incarne le M5S. Le calcul des élites dirigeantes, faire une campagne sur la peur de la sortie de l’euro pour effrayer les petits épargnants et faire monter les listes euro-compatibles, sera peut-être payant, mais les technocrates jouent définitivement avec le feu.

En attendant le langage officiel du gestionnariat favorable aux traités de l’UE enclenche une nouvelle mythologie : le président Mattarella incarnerait celui qui a dit “non”, selon un article publié dans Le Monde.

Cet incroyable retournement s’opère devant nos yeux : on mobilise le mythe de la Résistance (« le général de Gaulle, l’homme qui a dit non »), l’histoire de la reprise sanglante de notre souveraineté, pour sauvegarder l’hégémonie économique allemande. C’est fort de café. Cette rhétorique corsée est mise à nue dans l’essentiel de son ridicule notamment par l’étude (publiée dans le NY Times) démontrant que ce sont les électorats dits “centristes” qui sont les plus réfractaires à la démocratie. De l’idéologie à la pratique, donc.

A l’origine de la crise, il est à noter la démentielle rigidité des conditions du refus de nommer Savona au Ministère de l’économie : il a commis le crime, il y a 3 ans, d’avoir pensé une sortie de la zone euro, alors que celle-ci n’était même pas dans le contrat de gouvernement M5S-Lega.

Pour avoir commis ce crime de lèse-monnaie, il a été inconditionnellement écarté par le président de la république italienne. Circulez, il n’y a rien à penser.

Dans ces conditions psychologiques et institutionnelles, un équivalent italien de la France insoumise aurait été rejeté du pouvoir de la même manière, puisque les économistes de la FI envisagent tous le plan A, plan B, c’est-à-dire la sortie éventuelle, après tentative de modification des traités européens et si le rapport de force l’exige, de la zone euro.

L’enjeu n’est donc pas de savoir si les institutions italiennes résistent à la version soft de la bête immonde, l’enjeu c’est la liberté. L’enjeu n’est pas de savoir si tel ou tel mouvement populiste-subversif plaît aux belles âmes humanistes, c’est de savoir si les peuples européens sont encore souverains.  L’enjeu n’est pas l’Italie, c’est l’Europe.

Les grecs l’avaient déjà appris à leurs dépens, eux qui pour avoir tenu tête à la troïka se sont vus imposés le pire memorandum de leur histoire, dans une coalition austéritaire punitive emmenée par Merkel et secondée par Hollande : on ne mène pas pour l’instant une politique dans le complexe euro sans l’aval des allemands, et surtout pas une politique sociale.

Pour pasticher une célèbre phrase sur le football à l’orée du mondial : « le football est un jeu qui se joue à 11 qui dure 90 minutes et à la fin ce sont toujours les allemands qui gagnent » nous disons ceci : « L’euro est une monnaie qui s’utilise à 19 et quand elle est en crise ce sont toujours les allemands qui décident. »

Jusqu’à quand ?

Photo : Sergio Mattarella, président italien

Crédits : Site du Kremlin

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