À Barcelone, les enjeux des municipales bousculés par Manuel Valls

À Barcelone, les enjeux des municipales bousculés par Manuel Valls

L’ex-Premier ministre a officiellement confirmé, ce mardi 25 septembre, sa candidature aux élections municipales de Barcelone, qui se tiendront en mai 2019. Après avoir échoué à bâtir une coalition composée des partis anti-indépendantistes, le député d’Évry lance une « plateforme transversale » appuyée par Ciudadanos et entend s’opposer tout à la fois à la maire sortante, Ada Colau, soutenue par Podemos, et aux indépendantistes. Décryptage.

« Ce n’est pas un sacrifice, c’est un acte de foi », a martelé l’outsider inattendu dont l’irruption programmée bouscule le paysage politique catalan. Face à de nombreux journalistes, Manuel Valls a asséné son credo, à plusieurs reprises, en catalan et en espagnol : « Je veux être le prochain maire de Barcelone. » « Ma relation à Barcelone est intime et constante », « ça n’a pas été une décision facile », a poursuivi le candidat soutenu par Ciudadanos, la nouvelle droite libérale anti-indépendantiste. Face à la gauche et aux nationalistes, l’ex-Premier ministre entend promouvoir une troisième voie, celle d’un « catalanisme sans sectarisme », en référence à la dynamique d’affirmation culturelle des années 1970 et 1980 en Catalogne, qui – dans l’opinion de Valls – n’était pas forcément liée aux revendications d’indépendance nationale. Une nouvelle actualisation du ni droite/ni gauche (« je m’adresse aux gens de gauche et de droite, si cela veut encore dire quelque chose »), accompagnée de sorties remarquées contre le Procés indépendantiste, la promotion de la « Barcelone globale » contre « l’idée d’une Barcelone capitale d’une imaginaire République catalane » que « l’indépendantisme entend projeter ».

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Manuel Valls, le 18 mars 2018, en compagnie d’Albert Rivera, leader de Ciudadanos (à sa droite), lors d’une manifestation convoquée par la plateforme anti-indépendantiste Societat Civil Catalana / Crédits : Téo Cazenaves pour Le Média

Ada Colau, l’ennemie

L’ex-Premier ministre s’est livré à une attaque en règle de la politique municipale menée par l’actuelle maire, Ada Colau, dénonçant « une tendance évidente à la détérioration » et évoquant pêle-mêle « l’insécurité dans les quartiers », les « narcopisos », ces appartements réquisitionnés par les trafiquants de drogue, la question du logement ou celle du « topmanta », les vendeurs à la sauvette. En ligne de mire, également, les politiques touristiques de la coalition municipale au pouvoir depuis 2015 : « Le tourisme n’est pas l’ennemi de la ville […], Barcelone a besoin d’un tourisme de qualité », a déclaré Valls. « Les déclarations qui criminalisent le tourisme sont négatives pour beaucoup de secteurs », a poursuivi le nouveau candidat, en référence aux politiques audacieuses portées sur ce sujet par Ada Colau, qui tente de lutter, non sans mal, contre la prolifération d’appartements touristiques et la spéculation immobilière dans une ville où le prix de l’immobilier atteint des records régionaux.

Manuel Valls, qui démissionnera la semaine à venir de tous ses mandats, dit avoir « l’expérience d’avoir géré pendant onze ans une ville […] avec des quartiers très compliqués », « le sentiment du travail accompli ». « Je suis fidèle à mes principes, à mes valeurs et à mes décisions », a assuré le candidat malheureux à la primaire du Parti socialiste, qui n’avait pas hésité à rompre les engagements écrits de la charte qui lui imposait de soutenir Benoît Hamon pour se ranger aux côtés d’Emmanuel Macron.

Réapparu à Barcelone par le truchement d’une organisation anti-indépendantiste, Societat Civil Catalana, qui compte parmi ses membres fondateurs une part notable d’individus liés à l’extrême-droite (lire notre enquête : À Barcelone, les étranges soutiens de Manuel Valls), l’actuel député d’Évry lorgnait à l’origine du côté d’un soutien pluripartisan composé des principales forces anti-indépendantistes : le PSC (socialistes), le PP (droite post-franquiste) et la jeune formation libérale Ciudadanos. Ses plans ont été contrariés, puisque le fauteuil de maire compte déjà quatre possibles prétendants : Manuel Valls, Ada Colau, actuelle édile arrivée à la mairie par le biais d’une coalition municipaliste soutenue par la branche locale de Podemos et diverses formations de gauche, Ernest Maragall pour l’ERC, la gauche social-démocrate et indépendantiste catalane, ainsi que Jaume Collboni pour le PSC.

La « plateforme transversale » qu’entend développer Valls pourrait ainsi s’inspirer du mouvement En Marche. Le journal El Diario rappelle que c’est une plateforme similaire (Ciutadans pel Canvi – « Citoyens pour le changement ») qu’avait lui même initié Pasqual Maragall en 1999 pour intégrer des secteurs non-partisans dans la campagne régionale. Pasqual Maragall, maire de Barcelone de 1982 à 1997, sera sans conteste l’un des symboles majeurs de ces municipales, dans la mesure où plusieurs prétendants revendiquent déjà son héritage. À commencer par Manuel Valls, qui s’est entouré de Xavier Roig, bras droit de l’ancien maire, et a évoqué, devant les journalistes, les visites de Maragall à la maison familiale.

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Manuel Valls a critiqué la gestion du « top manta », la vente ambulante, par l’actuelle majorité municipale. Les « manteros », travailleurs illégaux, subissent à la fois le racisme, les persécutions policières et la précarité économique, Ici lors d’une manifestation, en mars dernier, suite à la mort de l’un d’entre eux, Mame Mbaye, victime d’une crise cardiaque alors qu’il tentait d’échapper à la police / Crédits : Téo Cazenaves pour Le Média

Pasqual Maragall, figure tutélaire

Lire aussi : Catalogne : entre l’Etat et les indépendantistes, une négociation sous conditions

Pour autant, plusieurs éditorialistes s’étonnent du fait que Valls revendique lui aussi l’héritage Maragall. Dans les colonnes d’El Periódico, Albert Sáez écrit ainsi : « Ceux qui ont un peu suivi la trajectoire de Manuel Valls dans la politique française sauront qu’il ne ressemble à Maragall que sur trois aspects : il est socialiste, [originaire] de Barcelone et a été maire. Le reste, en aucun cas. Maragall n’aurait jamais assimilé l’immigration à l’insécurité, n’aurait pas non plus participé à tous types de conspirations palatines pour survivre dans son parti [..] et ne serait jamais allé à une manifestation de Ciudadanos, même s’il ne se sentait pas indépendantiste. » Des réticences partagées par la directrice adjointe d’El Diario, Neus Tomàs : « Maragall n’aurait jamais permis l’exclusion d’une enfant gitane pendant une sortie scolaire. Ce que Valls fit. Imagine-t-on Maragall parler de la « région catalane » ? Non, parce qu’il était clair pour lui que la Catalogne est bien plus que cela. On a conseillé à Valls de ne pas le répéter, et encore moins alors qu’il souhaite se présenter comme le garant du catalanisme de l’ordre. »

Interrogé par l’AFP, l’ancien président de la Generalitat, Carles Puigdemont, exilé à Bruxelles, qualifie Manuel Valls de « candidat qui ne connaît pas Barcelone, qu’on ne connaît pas à Barcelone ». « Pour savoir qui est Manuel Valls, ce qu’il peut offrir, il suffit d’écouter ce que disent les Français », poursuit, caustique, le leader indépendantiste.

Pour sa part, la maire sortante, Ada Colau, doit compter avec un appareil partisan fragilisé par des dissensions internes. La coalition En Comú Podem, qui rassemble la branche catalane de Podemos, plusieurs partis de gauche radicale et écologistes ainsi que la plateforme Barcelona en Comú, dont provient Colau (qui gouverne à Barcelone avec le soutien de l’ERC, du PSC et de la CUP), est traversée par une opposition marquée entre fédéralistes et souverainistes. Les départs successifs de deux figures de cet espace politique, Albano-Dante Fachin et Xavier Domènech, fragilisent un peu plus la maire sortante. Et d’autant plus que la revendication, chez Colau, de l’héritage Maragall est dynamitée par la candidature, pour la gauche indépendantiste de l’ERC, d’Ernest Maragall, frère de l’ancien maire de Barcelone. Dans le pure-player NacióDigital, Sara González considère que « l’irruption d’Ernest Maragall sur l’échiquier barcelonais dynamite la bannière du maragallisme qu’a agité jusqu’aujourd’hui Colau, qui a défini le frère du candidat d’ERC comme le “meilleur maire” qu’ait jamais eu la ville ».

En face, le centre-droit indépendantiste hésite à présenter un candidat : la candidature d’Ernest Maragall, issu de l’ERC avec qui les alliances sont fréquentes, pourrait permettre un vote quasi-unitaire de l’indépendantisme, mais également la conquête d’électeurs au-delà des partis nationalistes, notamment parmi les secteurs catalanistes du PSC ou chez les souverainistes issus de la plateforme municipale actuelle.

Légende : Manuel Valls

Crédits : Téo Cazenaves pour Le Média

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