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11 septembre 1973 : Le rêve brisé d’une révolution citoyenne au Chili

11 septembre 1973 : Le rêve brisé d’une révolution citoyenne au Chili

Le 11 septembre 1973, un coup d’État du général Augusto Pinochet pousse le président chilien Salvador Allende au suicide. Avec lui meurt l’espoir d’une révolution socialiste citoyenne.

Les révolutions socialistes finissent mal en général. Depuis le 11 septembre 1973, nous savons que c’est également le cas quand elles se font dans les urnes et pacifiquement. Salvador Allende avait de son vivant pleinement intégré cette donnée. En 1971, il avertissait déjà Régis Debray, qui avait perdu quatre ans auparavant son compagnon de révolution Ernesto Che Guevera : « Si on m’assassine, le peuple poursuivra sa route avec la différence que les choses seront peut-être beaucoup plus difficiles, beaucoup plus violentes parce que les masses apprendront une leçon très claire, c’est que ces gens ne s’arrêtent devant rien. » Des paroles presque prophétiques, dans un pays qui est passé de l’espoir socialiste à l’ultra-libéralisme le plus brutal.

Une gauche unifiée et populaire

Médecin de formation, Allende participe à la fondation du Parti socialiste du Chili (PSC), dont il organise la section de sa ville natale, en 1933. Il entame une carrière de premier plan et devient notamment ministre de la Santé en 1939, sous Pedro Aguirre Cerda, président radical (centre gauche) élu grâce au Front populaire. En 1952, il se présente pour la première fois à l’élection présidentielle. Victime des divisions de la gauche, il est sévèrement battu (5,45%) des suffrages. Une partie non négligeable des socialistes soutiennent le candidat de centre gauche Carlos Ibáñez del Campo, qui devient président de la République. « Il faut comprendre que la vie politique chilienne tourne autour de trois blocs : la droite, la gauche et au centre, la démocratie-chrétienne », nous explique Thomas Huchon, journaliste auteur d’Allende, c’est une idée qu’on assassine, en 2013 (Eyrolles). Pendant les années qui suivent, le futur président « unifie sur sa ligne le PSC », selon le journaliste. Le parti se déclare clairement marxiste-léniniste. Allende obtient dans la foulée le soutien du Parti communiste du Chili (PCC), alors interdit, même s’il est moins radical que le PSC. En 1958, il se présente pour la deuxième fois. Candidat de l’alliance socialiste-communiste Frente de Acción Popular (FRAP). Malgré une défaite (28,5%), il apparaît comme un candidat sérieux pour la gauche. En 1964, il est à nouveau candidat pour la même formation. Il est largement favori avec le démocrate-chrétien Eduardo Frei Montalva. Ce dernier engrange les voix de la droite, qui craint une révolution marxiste-léniniste. Allende enregistre son troisième et dernier revers, avec 38,6 % des votes contre 55,6 % pour Frei.

Le leader du PSC poursuit inlassablement son travail d’union de la gauche, sans dévier d’un pouce de sa ligne politique. À la fin des années 1960, « il est soutenu par toute la gauche, non seulement institutionnelle, mais aussi par la Centrale unique des travailleurs (CUT), unique syndicat des travailleurs, les musiciens, les peintres, les artistes ou encore les écrivains, comme Pablo Neruda, proche du PCC », souligne Thomas Huchon. Fin 1969, Allende participe à la fondation de l’Unité populaire (UP), une coalition entre les partis de centre gauche et de la gauche du Chili. Le 17 décembre 1969 par le PSC, le PCC, le Parti social-démocrate, le Mouvement d’action populaire unitaire (MAPU) et l’Action populaire indépendante (API) signent le programme de l’UP. Chaque parti est représenté dans la Commission politique de la coalition. Appuyée par la CUT, l’UP séduit début 1970 les chrétiens de gauche. Des Comités de l’Unité Populaire (CUP) sont mis en place pour les formations qui soutiennent l’UP mais désirent rester indépendants. Le MIR, Mouvement de la gauche révolutionnaire, « avant-garde marxiste-léniniste de la classe ouvrière et des opprimés du Chili« , qui œuvre dans la clandestinité pour « l’émancipation nationale et sociale » et l’abolition du capitalisme, choisit le soutien critique. Allende est logiquement désigné candidat de l’UP pour l’élection présidentielle de 1970, même si le PCC propose un moment Neruda pour cette mission. La coalition et son leader présentent dans Le programme de base de l’Unité Populaire et les 40 premières mesures du Gouvernement Populaire un socialisme démocratique.

Un réformisme révolutionnaire ?

L’UP travaille à la formation de ce qu’Antonio Gramsci nomme un « bloc historique », c’est-à-dire une alliance de classes majoritaires. La défaite n’est plus une option. « Dans l’intérêt du Chili, il faut absolument que cela change, sinon ce pays passera inexorablement par la violence(1) », explique-t-il. Le 4 septembre 1970, Allende remporte enfin l’élection présidentielle, 18 ans après son premier échec. Le MIR, qui devient peu à peu un parti de masse, suspend alors toute action armée et met sa structure militaire naissante à la disposition de la sécurité du nouveau président. « Nous parcourons un chemin nouveau », prévient-il lors de sa première allocution. Il n’obtient malheureusement pas la majorité, « ce qui est classique dans ce champ politique dominé par trois blocs électoraux » et dont les élections ne se jouent que sur un tour, note Thomas Huchon. Allende doit composer avec les conservateurs et les centristes, majoritaires au parlement. D’après lui, « il n’y a aucun précédent dont nous puissions nous inspirer. Nous parcourons un chemin nouveau et marchons sans guide en terrain inconnu, sans autre point de référence que notre foi dans l’humanisme de toutes les époques et en particulier l’humanisme marxiste. » 

La méthode est clairement réformiste. Mais la visée est révolutionnaire. Le gouvernement cherche à renverser le capitalisme avec des mesures keynésiennes ou marxistes. Le « réformisme révolutionnaire » théorisé par Jean Jaurès n’est pas loin. Les États-Unis et son président conservateur Richard Nixon sont alors très inquiets. Après Cuba, un deuxième pays du continent américain est infesté par la peste socialiste. Pire, cette fois, il n’y a même pas eu besoin de faire couler une seule goutte de sang. Dès le 5 septembre, Edward Korry, ambassadeur américain à Santiago avertit Washington : « Mon pessimisme électoral de la nuit dernière s’est renforcé. Ni les politiques ni les forces armées ne se sont opposées à l’élection d’Allende ; nous n’avons plus la moindre parcelle d’espoir. […] Nous ne pouvons compter pour l’instant sur les forces armées, chacun espérant qu’un autre prenne l’initiative et aucun n’étant prêt à assumer la responsabilité historique de faire couler le sang et de déclencher une guerre civile(2) ». La bourgeoisie chilienne demande de l’aide à la Maison-Blanche. Les classes possédantes et les investisseurs retirent massivement leurs capitaux du pays.

Celui qui est surnommé « le président camarade » a un programme. Il n’en dévie pas, malgré les pressions. Sur le plan sociétal, quelques avancées, comme la légalisation du divorce. Sur le plan agricole, près de 10 millions d’hectares sont redistribués à plus de 100 000 familles. La sécurité sociale est étendue. D’emblée, le président annonce : « En tant que médecin, ancien ministre de la santé du gouvernement de front populaire de 1939,  je me suis aperçu que la santé ne se protège pas seulement par des services médicaux, mais que des transformations économiques étaient indispensables pour améliorer les conditions sanitaires de la population.(3) » Plus d’un demi-litre de lait est distribué à chaque enfant tous les jours. Le système éducatif est réformé. De nombreuses entreprises sont nationalisées, dont neuf banques sur dix. La participation des travailleurs dans les entreprises (cogestion) est mise en place. Enfin, et c’est peut-être le plus important, les mines de cuivre, première ressource du pays qui représente plus des trois quarts des exportations, sont nationalisées.

« Cette mesure ne souffre d’aucune contestation, elle est votée à 100% par le congrès chilien, c’est peut-être la seule fois que ça arrive dans le pays », souligne Thomas Huchon. « La méthode fait cependant plus débat », prévient le journaliste. Il s’agit de « la théorie des bénéfices excessifs », qui permet de ne pas rémunérer les trois multinationales américaines qui contrôlaient les mines jusque-là, au motif que leurs profits étaient trop élevés. Dans le même temps, un nouvel « impôt sur les bénéfices » est créé et un moratoire sur les remboursements de la dette extérieure et la cessation du paiement des dettes auprès des créanciers internationaux et des gouvernements étrangers sont entérinés. Enfin, les prix sont bloqués et les salaires augmentés de 40 à 60 %. La première année, le PIB progresse de 8,3 %, le chômage est divisé par deux et l’inflation est contenue à 22% (contre 35% auparavant). Le programme social provoque toutefois une dette fiscale importante. En 1971 et 1972, « la côte électorale d’Allende augmente et ses scores progressent aux municipales et aux législatives qui suivent », précise Thomas Huchon. « Le président camarade » noue des liens forts avec Cuba et reçoit même Fidel Castro tout le mois de novembre 1971. Il se rapproche aussi du Vietnam, de la Corée du Nord, de la RDA et la Chine, ce qui passe mal en pleine Guerre froide. En décembre 1972, à New York, Allende dénonce vivement l’emprise des multinationales dans un discours mémorable à l’ONU. L’assistance est conquise. Tout le monde l’acclame… sauf les Américains. Son sort est probablement scellé.

Du socialisme à l’ultra-libéralisme autoritaire

Malgré le pouvoir, Allende se révèle profondément démocrate et anti-autoritaire, contrairement à ses alliés sur la scène internationale. Il compte sur une démocratisation de toutes les sphères de la société. Les États-Unis en profitent pour déstabiliser le régime. « Ce sont des choses bien documentées, dès 1972, les parlementaires américains parlent de la nécessité de faire tomber le régime, pareil pour les grandes entreprises, comme Pepsi, la CIA et le rapport Church renseignent correctement sur tout cela », prévient Thomas Huchon. Quant au président Nixon, il déclare avec délicatesse qu’« il faut écraser au plus tôt ce fils de pute ! » La bourgeoisie et la petite bourgeoisie chiliennes seront leurs alliées. La conjoncture économique aidera : l’inflation reprend de plus belle (180% en 1972), tandis que la balance commerciale est négative. En août 1972, 150 000 commerçants manifestent dans les rues de la capitale pour protester contre la forte hausse des prix. Les bourgeoises défilent contre le gouvernement en cognant des casseroles vides, pour signifier qu’elles n’ont plus de quoi nourrir leurs enfants. Enfin, la confédération chilienne des transports paralyse le pays pour protester contre la nationalisation annoncée par le gouvernement de leur secteur d’activité. « Il faut savoir les camionneurs sont des petits patrons là-bas », commente Thomas Huchon. Le transport routier est un secteur clé au Chili, pays étroit et longiligne, avec 4 300 km du nord au sud, où les chemins de fer sont presque absents. Les étudiants catholiques, les médecins, les ingénieurs et la SOFOFA, organisation du grand patronat, participent à la contestation contre Allende. Dans le même temps, conservateurs et centristes mènent la vie dure au gouvernement au congrès.

Mais le premier danger vient de l’armée. Des militaires rassemblés autour du général d’armée Augusto Pinochet et des commandants en chef des trois armées et le chef de la police projettent de renverser le pouvoir. Ils trouvent des alliés de poids avec les « Chicago boys ». Formés dans le centre intellectuel du néolibéralisme, par le sinistre Milton Friedman, « prix Nobel » d’économie 1976, qui n’a jamais caché préférer une dictature capitaliste à une démocratie socialiste, ils fournissent au militaire une doctrine. Le 9 septembre 1973, le passage à l’acte est fixé par les chefs de l’armée de terre et de mer pour le surlendemain. Le 11 septembre 1973, « le président camarade » doit annoncer publiquement un référendum sur l’économie et les prochaines élections du Chili. Il ne pourra jamais faire son annonce. Dès 9 h du matin, la Moneda (siège de la présidence) est assiégée par l’armée qui avait commencé à manœuvrer trois heures plus tôt. Retranché avec 42 gardes fortement armés, il refuse d’être exfiltré hors du pays et le vice-amiral Patricio Carjaval lui propose par téléphone un sauf-conduit pour quitter le Chili sain et sauf avec sa famille. « Le président de la République élu par le peuple ne se rend pas », clame-t-il avec courage. Allende fait néanmoins évacuer sa famille et le personnel. Plus tard, à la radio, un fusil à la main, il donne un discours dans lequel il explique : « Face à cette situation, je n’ai qu’une seule chose à dire aux travailleurs : je ne démissionnerai pas ! » Il coupe alors toutes les communications vers l’extérieur. Ce serait là qu’il se serait suicidé, pour sauver dignement sa peau, avec un AK-47 qui lui avait été offert par Fidel Castro.

Une fois au pouvoir, Pinochet s’appliquera à défaire tout ce qu’Allende a fondé, avec un mélange détonnant d’autoritarisme et d’ultra-libéralisme. La démocratie est suspendue. Deux jours après la mort d’Allende, la junte militaire installée au sommet de l’État dissout le congrès, suspend la constitution et interdit les partis politiques. Le divorce est à nouveau interdit. Enfin, les Chicago boys font du Chili leur laboratoire. Sergio de Castro, le leader du groupe, devient conseiller du ministre de l’Économie le 14 septembre 1973. Il fait appliquer ce que Friedman nomme « le miracle chilien » : presque tout est privatisé, même les ressources naturelles(4), les droits de douane disparaissent, les budgets de l’éducation et de la santé sont drastiquement réduits et les salaires diminués. Six ans avant le Royaume-Uni de Margaret Thatcher et huit ans avant les États-Unis de Ronald Reagan, le Chili entre de plein pied dans le néolibéralisme. Les inégalités explosent. Le pays connaît une grave crise économique dans les années 1980, sûrement sa pire récession depuis les années 1930. Le 11 mars 1990, Pinochet abdique le pouvoir au profit de Patricio Aylwin, membre du Parti démocrate-chrétien. Il demeure néanmoins commandant en chef de l’armée chilienne jusqu’en 1998, puis devient sénateur à vie, en tant qu’ancien président. Malgré une arrestation le 18 octobre 1998, à la suite d’une plainte internationale déposée en Espagne pour « génocide, terrorisme et tortures », il meurt libre en 2006.

Bien que le Chili soit redevenu depuis vingt-huit ans une démocratie, l’influence de Pinochet se fait sentir. Même les deux mandats de Michelle Bachelet (2006-2010 et 2014-2018), présidente issue d’un PSC qui a abandonné le marxisme-léninisme, ne changent pas grand-chose. « Pinochet a verrouillé la Constitution. Pour la changer, il faut les 7/9 du congrès, ce qu’elle n’a jamais eu », déplore Thomas Huchon. « Sur le plan des droits de l’homme son bilan est positif. Elle a mis fin à l’interdiction stricte d’avorter. Elle a fait construire un musée de la mémoire et des droits humains, ce qui est énorme au Chili. Elle a fait ce qu’elle a pu », commente le journaliste. Sur le plan économique, c’est cependant plus compliqué. D’après Thomas Huchon, « les inégalités sociales ont continué d’augmenter. » Si Allende n’a eu le pouvoir que trop peu de temps pour réellement juger des effets de sa politique, il apparaît clair que le néolibéralisme a brisé un espoir. Peut-être encore pour très longtemps.

Notes :

(1) Cité par Jean-Claude Buhrer, « Salvador Allende, le « camarade président »Manière de voir, n°90, Amérique latine rebelle, décembre 2006-janvier 2017

(2) Cité par Maurice Lemoine, Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d’État modernes et autres tentatives de déstabilisation, Don Quichotte, 2015

(3) Cité par Jean-Claude Buhrer.

(4) Le Chili qui possède le troisième plus grande réserve d’eau douce du monde voit même ses lacs privatisés.

Légende : Salvador Allende en 1973

Crédits : Biblioteca del Congreso Nacional – Chile / Wikimedia Commons

1 Comment

  1. SENATORE Gérard

    En 1973 j’avais 21 ans et ce 11 septembre je distribuais devant les portes de mon entreprise un tract dénonçant cet acte barbare et antidémocratique mené par les USA contre la démocratie. Les mêmes ou leurs successeurs idéologiques sont toujours là prêts à recommencer, le Venezuela en étant un exemple. Beaucoup d’émotion à écouter cette vidéo sonore avec la voix de ce héros du peuple chilien et des peuples de la terre entière. Tout peuple aujourd’hui décidant de choisir une autre voie et notamment celle de la vraie démocratie, du partage des richesses et de l’intérêt général humain doit être prêt à affronter, même si c’est sous une autre forme (et encore ça pourrait être la même) le conflit décisif face à des gouvernements étrangers hostiles et une opposition violente et revancharde en interne. Il doit être pour cela en mobilisation permanente et largement impliqué dans les transformations profondes. Historiquement rappelons nous que la France révolutionnaire de 1789 a dû affronter l’hostilité des royautés européennes dans le cadre de guerres meurtrières. Personnellement je préfère qu’on le sache plutôt que de le cacher sous prétexte de ne pas faire peur. C’est ainsi que se construit l’Histoire et c’est pourquoi il faut tisser des alliances avec tout ou partie des autres peuples pour que la solidarité internationale empêche des irresponsables de vouloir détruire la démocratie et empêcher la libération humaine ainsi que le sauvetage de notre écosystème.

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