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Turquie : dans la tête d’Erdogan

Turquie : dans la tête d’Erdogan

 

Comme tous les jeudis, Léonard Vincent propose de poser un regard patient sur un événement du monde… Il se trouve que cette semaine a été mémorable pour le président turc Reçep Tayyip Erdogan : rien ne l’a arrêté dans son agression contre les Kurdes de Syrie. Ses relations avec les Européens sont exécrables, mais la Turquie continue d’être rémunérée pour retenir sur son sol les migrants syriens. Son appartenance à l’OTAN n’est pas remise en cause, malgré son rapprochement spectaculaire avec la Russie. Alors, il s’agit de regarder d’un peu plus près le personnage d’Erdogan. Et rappeler qu’il y a toujours de l’Histoire derrière l’actualité.

Ce n’est pas parce que les Européens cherchent à tout prix à oublier qu’ils sont malgré eux plongés dans l’Histoire que les peuples du monde font la même erreur. Les Turcs, les Kurdes et les Arméniens peuvent d’ailleurs en témoigner. Alors, quand on cherche à comprendre l’actualité politique internationale, il vaut mieux ne pas raisonner trop en Européens. Et donc ne pas oublier que les Turcs ont une Histoire, donc des grands rêves, des héros et des salauds, un imaginaire et un passé, même récent. Et que celui qui les dirige, surtout si c’est Erdogan, malgré le peu de sympathie que le personnage inspire, a une tête bien farcie de tout ça.

Des rapprochements avec la Russie et l’Iran

D’abord pour nous mettre dans l’ambiance, une image : celle de la Mercedes blindée du président russe Vladimir Poutine avançant à marche lente sur une avenue d’Ankara, escortée par la garde présidentielle vers le palais blanc de son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan. C’était mardi, à l’occasion d’un sommet entre les deux chefs d’Etat qui signe la réconciliation spectaculaire des deux nations. Pour apprécier cet événement à sa juste mesure, on peut se souvenir du 24 novembre 2015 : la Russie et la Turquie s’étaient alors prises à la gorge après qu’un Sukhoï SU-24 russe avait été abattu par l’armée turque au-dessus de la frontière syrienne. On avait frôlé la guerre. Les tabloïds du monde entier s’étaient affolés. Deux ans et demi plus tard, donc, tout a changé. La Russie et la Turquie sont main dans la main et les Européens les regardent depuis le bord de touche.

Maintenant une autre image, datant de mercredi : le président turc, Vladimir Poutine et l’Iranien Hassan Rohani, réunis en sommet à Ankara pour parler de la guerre en Syrie, où les trois pays sont engagés. Il faut désormais admettre l’évidence : aujourd’hui, que cela plaise ou non, la Turquie est une pièce maîtresse dans le concert des nations, comme on dit.

Il y a deux façons de regarder ces images : en se moquant, ce que font la plupart de ceux qui lisent l’actualité comme ils regardent un dessin animé : en désignant le bon et le méchant, se fichant du passé ou des projets ; ou bien en refusant de rire ou de pleurer, mais en s’efforçant de comprendre, suivant le conseil de maître Spinoza. Essayons plutôt la deuxième option.

Le retour de l’Empire ottoman ?

Un homme, donc, est au centre de tout ça : Reçep Tayyip Erdogan, le très autoritaire président jupitérien de la Turquie. Avec un projet : redonner à la Turquie son statut de grande puissance. Et avec un passé en tête : la gloire perdue de l’Empire ottoman, un empire qui, il est sans doute bon de le rappeler en ces temps d’amnésie, a duré 600 ans, de juillet 1299 jusqu’à la proclamation de la République en 1923, donc depuis les âges obscurs du Moyen-Age jusqu’aux Années folles, et qui, à son apogée, a fait régner sa loi de la Casbah d’Alger à la vieille ville de Zanzibar et des ports de l’Erythrée aux lisières de Vienne, en Autriche.

Mais tout cela, c’est fini. L’empire ottoman a été démantelé, avec son armée. Quand ? En 1923 par le Traité de Lausanne. Par qui ? Par les puissances victorieuses de 1918, Royaume-Uni et France en tête. Et c’est le refus de ce Traité, un refus assumé les armes à la main, par un jeune officier républicain et nationaliste, Mustapha Kemal, le futur Ataturk, qui a fondé la nation turque moderne : laïque, occidentalisée, anticommuniste, certes, mais aussi autoritaire et nationaliste.

On aurait donc tort de prendre la Turquie d’aujourd’hui pour une énième petite dictature compliquée, dirigée par un mégalomane. Il y a derrière ce pays une histoire, une trajectoire et, donc, pour ses dirigeants, un objectif. D’ailleurs, Erdogan ne le cache pas : après 80 ans d’humiliations, il veut être le « deuxième fondateur de la Turquie ». Il dit que, sous ses mandats, la Turquie vit « sa deuxième guerre d’indépendance ». Il faut dire que lorsque son jeune parti islamiste gagne les élections lors d’une spectaculaire « vague dégagiste » en 2002, l’économie est en ruine, la classe politique impuissante et totalement disqualifiée. La Turquie est au plus bas. Erdogan entend donc remettre la Turquie debout et en faire une chose inédite : la première démocratie à la fois musulmane et européenne.

En Occident, on se frotte les mains. On pense que ce membre de l’OTAN, de l’OCDE, du Conseil de l’Europe et du G20 pourra servir de modèle pour l’Asie centrale post-soviétique, où l’horrible guerre de Tchétchénie vient de se terminer. Il est reçu à Washington, à Davos, à Londres, à Paris, à Berlin. Fort de ses succès économiques, il ouvre des ambassades un peu partout. En Afrique et en Asie, dans l’ensemble de l’ancien monde ottoman, il envoie des ingénieurs, des militaires, des hommes d’affaires et des ambassadeurs. Jusqu’à il y a peu encore, la politique étrangère turque tient alors en un mot, devenu célèbre, de son puissant ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu : « zéro problème avec les voisins ».

A quoi joue Erdogan ?

En 2011, c’est donc l’apogée de la popularité d’Erdogan. La Turquie, islamiste mais démocratique, nationaliste mais capitaliste, orientale mais atlantiste, sera-t-elle le modèle de la Tunisie, de l’Egypte, de la Libye entrés en révolution ? Erdogan fait la une des journaux, on tient colloque, le modèle turc fait rêver dans les dîners en ville… Les Turcs entendent être les « grands frères du changement », comme le dit l’universitaire turc Ahmet Insel, professeur à l’Université de Galatasaray et ancien vice-président de l’Université Paris I. Erdogan conseille ainsi le Tunisien Ghannouchi, l’Egyptien Morsi, tous deux Frères musulmans, et même Bachar el-Assad avec qui il s’entend bien à l’époque, avant de le croire condamné et de miser plutôt, avec les Américains et les Européens, sur son opposition sunnite et djihadiste.

Alors et aujourd’hui ? A quel jeu joue Reçep Tayyip Erdogan ? Toujours au même : à la renaissance de la grande puissance turque, par des moyens opportunistes, instruits du passé. Son projet est le même : redonner à la Turquie une place digne de l’empire ottoman aux côtés des vieilles nations européennes.

Et son parcours sur ce chemin se passe en deux temps. A son arrivée au pouvoir, son idée est donc de devenir le premier grand pays à la fois musulman et européen. Les négociations d’adhésion à l’Union européenne commencent donc très vite, alors qu’elles avaient été déjà refusé deux fois à la Turquie par le passé. Il change la Constitution pour permettre l’adhésion, il suit les préceptes du FMI et de la Banque mondiale, les investissement étrangers en Turquie affluent. Mais en 2009, l’hostilité affichée par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, qui disent publiquement que la Turquie n’a rien à faire en Europe, le convainquent que cette porte est désormais fermée. C’est un tournant et une grave désillusion, qu’il fait encore payer aujourd’hui. Alors à la faveur du naufrage de la révolution syrienne, Erdogan s’est tourné vers de nouveaux puissants alliés, un nouvel axe multipolaire contre les « faux frères » américains et européens : les Russes et les Iraniens.

Alors quand on entend parler des provocations turques en Méditerranée, dans les îles grecques particulièrement, dans les Balkans, à Chypre, quand on entend parler de la construction future d’une centrale nucléaire à technologie russe en Turquie, d’achat d’armement militaire russe de ce membre indiscipliné de l’OTAN, de la prière d’Erdogan en hommage au Sultan Mehmet II le Conquérant depuis la cathédrale Sainte-Sophie d’Istanbul, de la blitzkrieg de l’armée turque en Syrie, mais on peut se souvenir du fait qu’il y a l’actualité, qui a commencé avant-hier, et il y a l’Histoire. Qui, en l’occurrence, a commencé il y a plus de 700 ans, en juillet 1299, avec le début de l’expédition conquérante d’Osman Ier.

Crédits : Common creative

11 Comments

  1. Un article vraiment très complet sur ce qui est en cours en Turquie et sur les rêves de Erdogan

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  2. Un grand, un ÉNORME merci pour cet article enfin OBJECTIF, et dénué de préjugés primaires.

    La situation de la Turquie va au-delà du classique « les bons d’un côté, les mauvais de l’autre ».

    Pour comprendre les choses, il faut analyser comme vous le dites tout l’historique de ce pays qui il n’y a pas si longtemps était encore appelé, et à juste titre, « l’homme malade de l’Europe ».

    Erdoğan, via un image patriarcale, littéralement de père protecteur, est décidé à tout faire pour redonner à la Turquie ses lettres de noblesse d’antan.

    La nostalgie de l’Empire Ottoman est encore dans toutes les têtes, et clairement l’analogie avec l’URSS de Poutine est très juste.

    Ces deux hommes mènent une politique qui ont de près ou de loin des similitudes, mais concernant la Turquie, ce n’était pas faute d’avoir essayé de se rapprocher de « l’Occident » avec les multiples appels du pied à l’Europe, malgré d’innombrables lois, malgré des Constitutions modifiées, malgré de nombreux efforts, en vain.

    Un certain Sarkozy lui a fait comprendre qu’un pays musulman, aussi « intègre » soit-il, n’aura jamais le droit d’intégrer ce « Club Chrétien » (cf. Jacques Delors)

    On ne peut donc lui en vouloir d’avoir décidé de chercher une autre porte de sortie.

    Et cette porte s’appelle l’Orient désormais.

    Et cela ne fait que commencer.

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  3. Merci pour cet article c’e Bien la première fois que quelqu’un nous accuse pas de tous les maux
    Merci encore

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  4. Merci mr Leonard Vincent !
    On commençait sérieusement à se faire du mourron pour nous les franco turcs, nous avons cette chance de vivre 2 pays progressistes l’un dans l’occident l’autre dans l’orient.
    Imaginez un peu tout ce que l’on pourrait entreprendre s’ils savaient se reconnaître tout comme vous le faites si bien dans cet article.
    Bravo.

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  5. Merci beaucoup Leonard Vincent davoir écrire les vérités realites sur là Turquie ça fait plaisir c’est touchant Merci Bonne continuation Amicalement

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  6. MERCIE Mr VINCENT pour cette article enfin objective ça fait plaisir qu’elle que l lacune a parfaire merci

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  7. Objectifs! Un article que j’ai apprécié a lire sans méchanceté et pour une fois véridique. Merci à vous et bonne continuation !

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  8. Ça change de nos médias qui nous le savons sont tous dirigés par une pensée unique.
    Bravo pour votre travail objectif.

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