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Nucléaire iranien : dans la tête de Donald Trump

Nucléaire iranien : dans la tête de Donald Trump

Le président américain Donald Trump a annoncé, ce mardi 8 mai, sa décision de se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien signé en 2015. Une annonce sans surprise, qui entérine un habile et brutal comportement diplomatique qui n’appartient qu’au président américain et dont les conséquences pourraient être désastreuses.

Pour comprendre l’arrière-pensée de Donald Trump, il est utile de parler de lui. Cet homme accède au pouvoir en ayant déjà montré son jeu, sans avoir caché son mépris pour l’accord nucléaire iranien de 2015, accomplissement de Barack Obama, qu’il déteste, et avancée vers une normalisation de l’Iran, qu’il refuse. Certains ont pensé qu’il renierait l’accord dès sa prise de fonction, mais non : les mises en garde de sa première équipe en charge de la sécurité nationale, mais aussi les mois nécessaires pour l’évaluation du « jour d’après » par les services de renseignement, l’ont convaincu d’attendre.

Deux nominations décisives

Mais en janvier dernier est arrivée la mise en garde impériale : Trump a signalé ce jour-là que le Congrès et ses prétendus partenaires européens avaient jusqu’au 12 mai pour lui proposer une correction de ce qu’il considère comme les « graves défauts » de l’accord : pas de mention du programme balistique iranien et une clause qui stipule qu’après une période de dix ans, les provisions de cet accord pourront disparaître peu à peu, disposition qu’on appelle les « sunset clauses », c’est-à-dire littéralement les « clauses crépusculaires ». Aussitôt, partout, on s’agite : les Européens, les Britanniques, les Français et les Allemands se mettent à rediscuter en tous sens, avec les Américains comme avec les Iraniens. Leur condition pour avancer est que les Américains, au moins, mettent un peu moins de mauvaise volonté dans la levée du blocus économique de l’Iran, pour faciliter la réintégration de l’Iran dans la machine économique mondiale, trop souvent sabotée à leur goût par les autorités américaines, ce qui est préjudiciable aux investisseurs étrangers. Les Iraniens se disent prêts à des concessions : ils veulent préserver les maigres avancées économiques promises à la population. Et fin avril, un document presque complet est rédigé. Manquent juste quelques détails sur les « clauses crépusculaires ».

Mais deux nominations ont alors donné le ton des réelles intentions de Trump : d’abord celle de l’ancien directeur de la CIA Mike Pompéo à la tête de la diplomatie, en remplacement de Rex Tillerson, qui était sur une ligne tempérée, puis celle du très droitier John Bolton au poste de Conseiller à la sécurité nationale. Ces deux hommes sont des durs, des partisans affichés des gifles impériales. Bolton a même signé dans le New York Times un article sans ambiguïté sur ses visions néo-conservatrices, dont le titre était : « Pour empêcher la bombe iranienne, bombardez l’Iran ». Dans ces conditions, on voit mal comment le président français Emmanuel Macron, ou un autre d’ailleurs, aurait pu obtenir quoi que ce soit, malgré les bisous sur la joue, les happenings communicationnels ou les astuces diplomatiques de haut vol de dernière minute d’un chef de l’Etat, à la fois super-diplomate et gendre idéal, qui est en réalité tombé dans un piège.

Car il n’est pas inutile de ne pas oublier que Donald Trump est un promoteur immobilier qui s’est vanté pendant des années d’être le meilleur négociateur du monde, infaillible et rusé. C’est même pour ça qu’il a été élu. Il en a même tiré un best-seller, dont il continue à faire aujourd’hui la promotion : « The Art of the deal » (« L’Art de négocier »), dans lequel il détaille ses trucs, ses coups d’intoxication et ses subterfuges pour faire plier son adversaire et le tondre dans les règles de l’art. Et il semble bien que ce soit toujours son état d’esprit aujourd’hui. C’est d’ailleurs la « méthode » Trump depuis le début : tout rejeter pour tout renégocier sur la base de nouveaux rapports de force, que ce soit les Accords de Paris, l’ALENA, les tarifs douaniers de l’acier et de l’aluminium. On le voit bien d’ailleurs : à peine l’annonce du retrait américain officialisé, tous les autres acteurs se sont mis en branle, dans l’urgence. Fort de sa position hégémonique, économiquement, politiquement et militairement, l’Amérique n’a rien à faire aujourd’hui : ce sont ses obligés européens qui annoncent des réunions, des sommets de crise, des coups de téléphone. Il n’est d’ailleurs pas exclu que Trump ait choisi d’annoncer son retrait mardi, alors que la date-butoir qu’il avait annoncée était samedi, pour contraindre dans la panique ses partenaires à lui amener la tête de son ennemi avec de plus jolis atours.

Une volonté de reprise en main

Et puis, pour lui, au-delà de la question iranienne, il y a la guerre en Syrie. Le but de guerre des Américains est la reprise en main du Moyen-Orient, alors que les Russes et les Iraniens sont en passe, en Syrie, de remporter la victoire. Pour ce faire, Trump appuie et s’appuie sur ses deux obligés régionaux : Israël, dirigée par la droite agressive de Netanyahou d’abord, qui cherche à sauver son gouvernement et réduire la capacité de nuisance de son ennemi juré, l’Iran, et l’Arabie saoudite, dirigée par un prince en jean’s ensuite, qui veut affirmer son fragile pouvoir en interne et dans sa sphère d’influence internationale, mise à mal par une série d’erreurs politiques. Car comme au Yémen, au Liban, en Irak, c’est bien la même force systémique destructrice qui est à l’œuvre en Syrie, devenue en quelques années l’un des terrains d’affrontements des nouveaux blocs politiques du 21ème siècle : Etats-Unis, OTAN (donc Europe), Arabie saoudite, Israël d’un côté ; Russie, Syrie, Iran, et dans une moindre mesure Turquie et Chine de l’autre… Il n’est d’ailleurs pas étonnant à cet égard que l’une des exigences américaines pour revenir sur sa volonté de retrait – et l’une des propositions françaises (alors que la France est un belligérant, aux côtés des Américains, comme on l’a vu récemment, prêt à violer le droit international pour ne pas briser l’alliance atlantiste) – était l’organisation d’une conférence régionale sur la sécurité… Poudre aux yeux ou inconséquence, l’histoire tranchera.

Cette reprise en main, pour Trump, passe non pas par la simple négociation de bonne volonté, mais par un coup de pistolet d’abord, pour mieux négocier ensuite. Il ne veut pas la paix, il veut la victoire. C’est une technique de cowboy ou de sa version moderne, de loup de Wall Street : tirer d’abord, discuter ensuite en position de force, et même d’hyper-force en l’occurrence puisque le budget militaire américain est quarante fois supérieur à celui de l’Iran. A charge pour les Européens de faire office de serviteurs utiles.

Le problème, si tel est son projet, c’est que Trump n’a pas lu le général De Gaulle, qui conseillait de « vouloir aussi les conséquences de ce qu’on veut ». Or les conséquences de la trahison américaine de sa parole donnée peuvent être apocalyptiques : une guerre entre Israël, puissance nucléaire clandestine, et l’Iran, comptant des alliés partout et 50.000 hommes en Syrie, sans compter le Hezbollah, une guerre difficilement gagnable par Israël sans l’intervention décisive des Américains et difficilement tenable pour l’Iran sans l’appui des Russes. Ou encore une guerre directe entre l’Arabie saoudite et l’Iran dans le Golfe persique, une guerre qui serait redoublée sur les nombreuses lignes de front qui existent déjà, de la Syrie au Yémen, mais aussi le Liban, en passant par pas mal de pays d’Afrique…

Des conséquences désastreuses

Aujourd’hui, quelles sont les conséquences à court terme au retrait américain ? D’abord un intense ballet diplomatique, puisque les Américains ont refilé adroitement la « patate chaude » aux Européens, lesquels subissent la pression économique des sanctions américaines, alors que Washington sanctionnera de nouveau, d’ici quelques mois, tous ceux qui font des affaires avec l’Iran (en vertu du principe ahurissant qui étrangle unilatéralement par exemple Cuba depuis cinquante ans). Et parallèlement, des messages politiques explosifs sur toutes les lignes de front : la frappe israélienne en Syrie et les missiles tirés sur Riyad la nuit dernière sont des communiqués de presse barbares, avec lesquels les belligérants montrent qu’ils ont un arsenal opérationnel, une chaîne de commandement qui fonctionne, une capacité de réaction rapide et la détermination politique suffisante pour passer à l’acte. Et puis enfin, dernière conséquence probable, une lutte pour le pouvoir en Iran, puisque désormais, la balle est dans le camp de Téhéran. La normalisation de l’Iran, c’était la marginalisation des Pasdarans. Et a contrario, isoler l’Iran, c’est probablement l’offrir aux va-t-en-guerre, qui ont déjà de nombreuses médailles de victoire sur leur veston. Alors pour sauvegarder son pouvoir, il est probable que le président iranien va devoir céder à l’aile la plus dure du système, notamment les partisans du Guide suprême Ali Khamenei au sein du Conseil supérieur de sécurité nationale, mais aussi les Gardiens de la Révolution, les fameux Pasdarans, l’armée islamique qui est à l’épreuve du feu en Syrie avec le Hezbollah. Il ne serait donc pas étonnant par exemple que l’Iran reprenne progressivement son programme nucléaire à usage militaire dans les semaines qui viennent, histoire de dire qu’il a encore les mains un peu libres et qu’il est fière de sa souveraineté. Et qu’à Téhéran, comme en Syrie ou au Liban, où le Hezbollah vient de remporter les élections, on multiplie les témoignages d’orgueil.

Pour conclure, il faut rappeler certaines choses : à Téhéran comme à Washington, on connaît et on accepte la doctrine de la dissuasion nucléaire. L’armement nucléaire doit servir à dissuader, pas à attaquer. Quand on a la bombe, c’est pour se protéger derrière et acquérir une force de projection de la terreur nécessaire pour résister à coups sûrs aux agressions. Que cela plaise ou non, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’Iran cherchait à s’en doter : pour devenir “intouchable”, contrairement à l’Irak de Saddam Hussein par exemple, ou la Libye de Kadhafi.

Du reste, un pays s’est doté récemment de capacités nucléaires militaires, en violation des dispositions internationales, ce que l’Iran n’a pas eu le temps de faire : la Corée du Nord. Et que se passe-t-il ? On négocie ! Donald Trump doit même rencontrer dans les semaines qui viennent le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, qu’il injuriait encore sur Twitter voici quelques mois… Difficile de ne pas faire le lien avec le coup de menton d’hier.

En résumé, Donald Trump n’est pas fou. C’est un homme impatient, brutal, mégalomane, égocentrique, mais pas fou : il a peu de temps devant lui, c’est-à-dire quatre petites années du mandat d’un président américain. Et en bon manager, il veut des résultats, au tarif le plus bas : c’est aussi ça, sa posture diplomatique. « Gérer » un Etat comme une entreprise : le modèle n’est pas à l’Elysée, mais à la Maison blanche. L’ère des managers a des traductions très concrètes dans le monde.

L’accord nucléaire iranien

Comme tout événement d’actualité, l’accord nucléaire iranien de juillet 2015 a une histoire. Et cette histoire commence au point le plus chaud des tensions entre l’Iran et les Etats-Unis et ses alliés, en 2003, alors que les Etats-Unis attaquent l’Irak et qu’à Téhéran, c’est le mystique Mahmoud Ahmadinejad qui dirige le gouvernement, et qu’à Washington, c’est George W. Bush et son équipe de faucons, comme on dit. Le péril est tel que des discussions informelles démarrent, à l’écart de tous, avec l’Agence internationale à l’énergie atomique, l’AIEA. Les Iraniens délèguent un négociateur habile et ouvert à la conversation, un certain Hassan Rohani. Pendant plusieurs années, les discussions ne donnent rien, mais l’AIEA considère qu’une conversation continue, même stérile, vaut mieux qu’une montée silencieuse des tensions et un désastre comme en Irak. Deux événements décisifs mettent une vraie discussion à l’ordre du jour : l’élection de Barack Obama aux Etats-Unis en 2009, bien sûr, après deux mandats très belliqueux du clan Bush, et en 2013, l’accession à la présidence, à Téhéran, d’Hassan Rohani, l’ancien négociateur. Les parties se rencontrent une première fois lors d’une conférence organisée en novembre 2013 à Genève, conférence qui ouvre un cycle de négociations, toujours en Suisse, et qui aboutit le 14 juillet 2015 à la signature formelle d’un accord global, à Vienne, siège de l’AIEA. Cet accord, qui fait près de 160 pages, que contient-il ? D’abord, la signature des principales puissances politiques du monde, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis d’Amérique, Russie, Chine, France, Royaume uni), plus l’Allemagne, celle de l’Union européenne et celle de l’Iran. Et dans ses 159 pages, on trouve la description précise, circonstanciée, d’une feuille de route pour empêcher l’Iran de produire de l’armement nucléaire, et donc de déclencher une incontrôlable course à l’armement au Moyen-Orient. Cette feuille de route comporte trois volets : d’abord, la réduction des capacités nucléaires industrielles et militaires de l’Iran (moins d’enrichissement d’uranium, moins de centrifugeuses, etc.) ; deuxièmement, en contrepartie, la levée des sanctions américaines et européennes qui asphyxient l’économie iranienne ; et troisièmement, le renforcement des contrôles stricts des installations nucléaires iraniennes par l’Agence internationale à l’énergie atomique, l’AIEA.

Photo : Donald Trump à la Phoenix Convention Center, dans l’Arizona.
Crédits : Gage SkidmoreFlickr 

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