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Le soir où le Liban a failli replonger dans la guerre civile

Le soir où le Liban a failli replonger dans la guerre civile

Le mercredi 31 janvier au soir, un convoi de voitures et de scooters, brandissant des drapeaux du mouvement chiite Amal, est entré à grand renfort de klaxons, de pétarades et de slogans hostiles, dans la petite ville majoritairement chrétienne de Hadath, dans la banlieue sud-est de Beyrouth. Certains membres de ce convoi étaient armés et des coups de feu ont été entendus. Les habitants du quartier, dont de nombreux partisans du président Aoun, sont sortis dans la rue les armes à la main. Sans l’intervention rapide de l’armée libanaise, l’irréparable aurait été commis et l’incident aurait pu dégénérer en conflit armé entre chrétiens et chiites. Un conflit qu’il aurait été très difficile d’arrêter.

Hadath est voisine de la Banlieue Sud de Beyrouth, majoritairement chiite et fief du Hezbollah et du mouvement Amal. Elle fut, dans les années de guerre, une ville frontière, à la lisière de la ligne de démarcation qui séparait les régions chrétiennes et musulmanes. Pendant près de quinze ans, elle a eu son lot de bombardements et de francs-tireurs, de morts et de blessés. Le 13 octobre 1990, jour de l’invasion syrienne des dernières régions libres du Liban, Hadath a été le théâtre de viols et de massacres. L’incursion milicienne de mercredi soir a réveillé de vieillies blessures et de vieux démons. Les habitants étaient prêts à en découdre pour défendre leur ville.

Pourquoi et comment en est-on arrivé là ?

Tout a commencé après les fêtes de fin d’année, quand le président et le Premier ministre libanais, Michel Aoun et Saad Hariri, ont signé un décret de promotion de plusieurs officiers de l’armée. Le chef du Parlement, Nabih Berri, a tenté de faire barrage à ce décret, prétextant la signature manquante du ministre des Finances, Ali Hassan Khalil, son poulain au sein du gouvernement et du mouvement Amal.

En réalité, cette opposition au « décret de promotion » n’était qu’une excuse. Depuis l’élection de Aoun à la présidence de la République – élection à laquelle il s’était farouchement opposé, Nabih Berri redoute une alliance du Général avec Saad Hariri qui le marginaliserait, et tente par tous les moyens de revenir au système de gouvernance de la troïka « Président-Premier ministre-Chef du Parlement » qui régissait le Liban pendant l’occupation syrienne. Un système catégoriquement refusé par Aoun qui le juge anticonstitutionnel parce qu’il empiète sur les prérogatives du président et du Premier ministre.

Le feu couvait donc sous la cendre quand une vidéo a circulé sur les réseaux sociaux montrant Gebran Bassil, ministre des Affaires étrangères, hériter politique et gendre de Michel Aoun, traiter Nabih Berri de « gangster » et promettre de « lui casser la tête ».

Rapidement, des partisans du mouvement Amal ont envahi les rues. Des pneus ont été brûlés, des voitures vandalisées et, dans le quartier majoritairement chrétien de Sin el-Fil, le siège du Courant Patriotique Libre (CPL) – le parti fondé par Aoun et dirigé par Bassil – a été attaqué et caillassé. Des coups de feu ont retenti. Chaque camp a accusé l’autre d’avoir tiré. Il a fallu l’intervention massive des forces de l’ordre puis celle des Commandos de l’armée pour mette fin au chaos. Dans plusieurs régions du pays, des slogans insultant Aoun et sa famille ont été brandis, des hommes armés ont tiré au fusil d’assaut sur des portraits du président libanais, et une vidéo d’enfants armés de Kalashnikov injuriant copieusement Gebran Bassil et son beau-père a fait le tour de la toile. Les partisans de Nabih Berri ont également envahi l’ambassade du Liban à Abidjan, et manifesté devant celles de Paris et de Londres. Malgré l’appel au calme du chef de l’État et ses propos conciliants : il a déclaré pardonner à ceux qui l’ont injurié, lui et sa famille, et exhorté au retour à la raison, les manifestations ont continué de plus belle. L’une d’elle a été organisée devant l’aéroport international de Beyrouth et une possible « désobéissance civile » a été évoquée, menaçant à demi-mot d’interrompre le trafic aérien.

En fait, l’animosité entre Berri et Aoun ne date pas d’hier. Durant la « guerre civile », les deux hommes se sont affrontés à plusieurs reprises. En février 1984, peu avant sa nomination à la tête de l’institution militaire, le colonel Michel Aoun, commandant la 8ème brigade de l’armée libanaise, a combattu la milice prosyrienne Amal dirigée par Nabih Berri. L’enjeu était le contrôle de Beyrouth-Ouest. Les miliciens ont utilisé les civils comme boucliers humains et obligé l’armée à reculer. En Mars 1989, quand le général Aoun, devenu Premier ministre par intérim, a lancé « la guerre de libération contre l’occupation syrienne », les miliciens d’Amal se sont rangés aux côtés de leurs alliés syriens. Le 13 octobre 1990, la milice chiite a participé à l’invasion syrienne de ce qu’on appelait alors le « réduit chrétien », forçant Aoun à capituler et à prendre le chemin de l’exil.

Durant les quinze années qui ont suivies, les partisans de Michel Aoun ont été pourchassés, arrêtés et torturés, alors que ceux de Nabih Berri, élu à la tête du Parlement en 1992 – poste qu’il occupe encore aujourd’hui – ont été placés dans toutes les administrations publiques, créant un redoutable réseau au sein de l’appareil de l’État. En 2005, après l’assassinat de Rafic Hariri, après la « Révolution du Cèdre » et la fin de l’occupation syrienne, puis le retour d’exil du général Aoun, Berri a participé à la coalition « quadripartite » (Amal, Hezbollah, le PSP de Walid Joumblatt et le Courant du Futur de Saad Hariri) qui a tenté d’isoler le leader chrétien. Néanmoins, ce dernier, considéré comme un héros par de nombreux Libanais, a récolté 70% des voix chrétiennes lors des élections législatives et a formé un incontournable bloc parlementaire.

En février 2006, Michel Aoun a signé un document d’entente avec le Hezbollah, allié de Nabih Berri. Les deux hommes ont dû mettre en sourdine leur inimité. Mais entre le militaire de carrière et l’ancien chef de milice, la cohabitation était difficile. Après l’élection de Aoun à la tête de l’État, le conflit avec Berri, d’abord larvé, a éclaté au grand jour suite au décret de promotion des officiers de l’armée, puis a explosé après les propos injurieux de Gebran Bassil, menant le Liban au bord de la guerre civile.

Cette crise aiguë a mis le Hezbollah devant un choix impossible. S’il prend le parti du président de la République, il risque un conflit inter-chiite qui l’affaiblirait considérablement, et s’il se range aux côtés du chef du Parlement, il perd son puissant allié chrétien sans lequel il perd toute légitimité nationale. Le « Parti de Dieu » a donc choisi de se faire discret. Mais l’incident de Hadath l’a forcé à réagir. Pour éviter qu’il ne se transforme en guerre ouverte entre chrétiens et chiites, le Hezbollah a pesé de tout son poids pour obtenir le désengagement du mouvement Amal et le retour au calme.

Entre temps, le président Aoun a fait un geste de conciliation envers Nabih Berri et les deux hommes se sont enfin parlé au téléphone. Une rencontre a même été fixée à mardi prochain.

À Hadath, la petite ville où la guerre a été évitée de justesse, des députés du CPL, d’Amal et du Hezbollah ont tenu une conférence de presse commune, affirmant que cette crise n’était qu’un nuage passager. Le député d’Amal a fait l’éloge de Michel Aoun et cité Jésus (!), le député du CPL a déclaré que « l’honneur du président Berri est aussi le nôtre », et le député du Hezbollah a dit sans ménagement que son parti ne tolèrerait aucune atteinte à la paix civile.

Cette accalmie durera-t-elle ? Rien n’est moins sûr. Une interview de Gebran Bassil publiée le jour-même de la réconciliation à Hadath, dans laquelle il critique sévèrement le Hezbollah, risque de jeter de l’huile sur un feu qui peine à s’éteindre et ne demande qu’à s’embraser.

Crédit : (cc) Panoramas/flickr

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