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Brésil : 50 ans avant Lula, le destin tragique d’un autre président de gauche

Brésil : 50 ans avant Lula, le destin tragique d’un autre président de gauche

Le Brésil vit actuellement une situation extrêmement dangereuse, un danger qu’on mesure mal sur le Vieux Continent. En marge de l’entretien que lui a accordé pour Le Média le photographe Eric Battistelli, notre journaliste Léonard Vincent revient sur une histoire que tous les Brésiliens, surtout les Brésiliens de gauche, ont en tête aujourd’hui.

L’homme était surnommé Jango. Son vrai nom : João Belchior Marques Goulart. Il est né dans une famille de huit enfants le 1er mars 1918 – il y a cent ans – dans une ferme prospère de São Borja, dans l’Etat du Rio Grande do Sul, à la frontière entre les grandes plaines agricoles brésiliennes et de la pampa argentine. Son père est un riche propriétaire terrien, le prototype faulknérien des gauchos brésiliens, qui possèdent parfois des exploitations grandes comme des départements français. Mais le jeune Jango n’était pas un très bon élève. Il partageait son temps entre la ferme familiale et la capitale de l’Etat, Porto Alegre, où il a fini par faire son droit, comme on dit, dans le but de devenir avocat, sous la pression de son père. Mais il n’a jamais exercé la profession d’avocat : João Goulart, dit Jango, est devenu, presque par hasard, le premier président de gauche de Brésil.

Dans son Etat natal, son engagement en faveur des pauvres l’a rendu populaire dès sa jeunesse. Pour s’engager en politique, il s’est inscrit dans le sillage d’un éminent personnage et d’un ami proche de la famille Goulart, Getulio Vargas, une figure étonnante et ambiguë de la politique brésilienne, qui l’a appellé au ministre du Travail après avoir reconquis le pouvoir par les urnes, avec le soutien du mouvement ouvrier brésilien, en 1950. Dans son gouvernement, Goulart a fondé la sécurité sociale, multiplié par deux le salaire minimum des petits employés des zones urbaines, malgré les obstructions des partis de droite, des milieux d’affaires et de l’armée. Mais la deuxième expérience au pouvoir de Getulio Vargas a tourné court et Vargas lui-même, désavoué, s’est suicidé en 1954…
Après une traversée du désert à la tête du Parti des travailleurs brésiliens, Joao Goulart n’est revenu aux affaires qu’à la faveur de l’accession à la présidence en 1956 du plutôt romanesque Juscelino Kubitschek, le fondateur de Brasilia, l’austère petit monsieur en queue de pie qui, dit-on, conduisait sa vieille Ford, après sa journée à la présidence, jusqu’aux fêtes nocturnes du poète et diplomate Vinicius de Moraes et de son ombre musicale, Antonio Carlos Jobim, les inventeurs de la bossa-nova, les papes de cette nouvelle scène musicale brésilienne qui irradie alors dans le monde entier.

Le 7 septembre 1961, vice-président de Kubitschek, puis de son successeur Janio Quadros, voilà Joao Goulart propulsé à la présidence du Brésil après la démission surprise du chef de l’Etat. Goulart s’est alors lancé dans une politique résolue et plus à gauche encore, dans un climat politique très tendu avec la droite et l’armée, mais aussi de leur protecteur : les Etats-Unis de Lyndon Johnson. L’économie brésilienne a été, dès lors, étranglée, sabotée. Des campagnes de presse ignobles ont été déclenchées contre lui, sous une pluie de dollars américains. Mais Goulart s’est obstiné : réforme agraire, de l’éducation, des banques, d’un système politique ingérable… En 1964, il s’est affiché avec le leader ouvrier Leonel Brizola, avec qui il a annoncé l’octroi du droit de vote pour les illétrés, la nationalisation des raffineries de pétroles, des réquisisitions des terres.

Et ce qui, à l’époque, devait arriver, arriva… Le 31 mars et le 1er avril 1964, l’armée, soutenue par les milieux d’affaires, les partis de droite et leurs tuteurs américains, a pris le pouvoir par la force. João Goulart n’y a rien pu : il a refusé la lutte armée pronée par Brizola, est parti en exil en Uruguay où il s’est retiré dans une ferme similaire à celle de son enfance et où il a fini par être – probablement – assassiné par empoisonnement en 1976, dans le sillage de la sinistre Opération Condor, un programme d’assassinat politique des figures de la gauche sur tout le continent. La dictature militaire instaurée cette année-là au Brésil a été l’une des plus sauvages, l’une des plus cruelles d’Amérique latine.

Alors quand on entend parler de la destitution brutale de la présidente Dilma Roussef, de l’incarcération de Lula, sous le prétexte absurde qu’on pourrait acheter cet homme avec un appartement, de l’hostilité des milieux d’affaires et de leurs parrains internationaux envers la gauche brésilienne, on peut se souvenir d’une chose : si les Européens n’y pensent pas, les Brésiliens, eux, ont en mémoire le destin tragique du président João Goulart, le premier président des pauvres, renversé par un coup d’Etat militaire qui a plongé le pays dans la nuit pendant 21 ans.

1 Comment

  1. La possibilité de partager ou d’offrir un article est une fonction qui existe au moins chez un de vos confères et que j’utlise de temps en temps. Outre le partage de cette information elle , je le pense peut potentiellement accroitre votre auditoire .
    Vous avez sans doute déja observé l’ergonomie de ce site avec des fonctions : partager imprimer lire sur une page augmenter la taille des caractères .. pas mal de fonctionnalités fort utiles .
    J’aurais bien fait cadeau de cet article à mon fils qui vit avec une Brésilienne , un peu réac au demeurant ..Ca viendra peut être plus tard sans doute
    Le site évolue bien après les cafouillages du début qui m’ont fait craindre pour votre devenir

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