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Afrique : deux bombes ciblent le même jour deux chefs d’Etat

Afrique : deux bombes ciblent le même jour deux chefs d’Etat

Des attentats similaires ont visé le Premier ministre éthiopien et le président de transition zimbabwéen le week-end dernier. Ces attaques terroristes sont les symptômes de “révolutions” d’un type nouveau, mais aux contours, aux intentions et aux ramifications encore peu claires.

La coïncidence n’est certes qu’une coïncidence. Mais le fait que deux nouveaux dirigeants africains aient été les cibles d’attaques terroristes le week-end dernier, en Ethiopie comme au Zimbabwe, permet tout de même d’attirer l’attention sur les mutations rapides, et tourmentées, qui suivent les changements structurels de grands pays du continent ces dernières années.

A Addis-Abéba, capitale du géant de la Corne de l’Afrique, c’est le nouveau chef du gouvernement éthiopien Abiy Ahmed qui a été violemment mis en garde samedi. Une grenade a été lancée dans la forêt de jambes de centaines de milliers de personnes rassemblées sur le “Meskel Square”, l’une des grandes places de la ville où se tient traditionnellement les meetings politiques. Deux hommes ont succombé à leurs blessures et plusieurs dizaines ont été blessées par des éclats. Sur le podium, le Premier ministre, vêtu d’un t-shirt vert représentant Nelson Mandela le poing levé, a rapidement été évacué.

A Bulawayo, deuxième ville du Zimbabwe, c’est à la fin d’un meeting du président Emmerson Mnangagwa, alors qu’il quittait l’estrade où il venait de prononcer un discours, qu’un engin explosif a été mis à feu, blessant 49 personnes dans la foule, dont plusieurs membres du gouvernement. Cet attentat est survenu près d’un mois avant une élection présidentielle historique, destinée à clore l’ère dominée par l’ancien président Robert Mugabe, déposé par son vice-président avec l’appui de l’armée.

Quelques similitudes

Dans les deux cas, les soupçons se sont immédiatement portés sur les “perdants” des transitions que dirigent Abiy Ahmed et Emmerson Mnangagwa, notamment leurs éléments les plus radicaux : l’aile dure des nationalistes tigréens d’un côté, les nostalgiques du système autoritaire de la Zanu-PF de l’autre. Rien pourtant ne permet encore de désigner des coupables. Et, dans ces pays où les systèmes déchus fonctionnaient en s’appuyant sur des réseaux claniques, financiers ou mafieux, ne se réduisant ni à la nationalité ni au simple intérêt commercial, tout est possible.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que Abiy Ahmed comme Emmerson Mnangagwa sont placés à la charnière de deux époques, de deux règnes. Et que les processus qu’ils ont enclenché modifient structurellement les Etats et bouleversent souterrainement les anciens partages d’influence. Il bouleverse, pour l’instant pacifiquement, des équilibres anciens et profondément enracinés dans les sociétés éthiopienne et zimbabwéenne, à l’image des changements radicaux qui mettent à bas, peu à peu, l’ancien système Compaoré au Burkina Faso. Sans pourtant que l’on parle publiquement de “révolutions”.

Si les médias occidentaux retiennent surtout la “démocratisation” d’Etat anciennement policiers, la “libéralisation” d’économies jadis contrôlées, les discours “d’ouverture” de figures neuves de la politique, ils omettent souvent de se pencher sur les déséquilibres provoqués par la bascule abrupte du pouvoir, et qui ne sont pas mécaniquement à mettre sur le compte de nostalgiques d’un ordre ancien défendant leurs privilèges. Ce serait trop simple. Il y a sans doute des zones d’ombre cachées dans les belles histoires des “renaissances” africaines, et cela n’est pas exclusif à l’Afrique, si l’on en juge par l’histoire secrète des “révolutions de couleurs” en Europe de l’est.

Certes, on ne fait pas la révolution, quelle que soit sa nature, dans l’unanimité. De fait, quels qu’en soient les auteurs, les attentats du week-end dernier sont les bien symptômes de ces révolutions à bas bruit, bien moins attrayantes médiatiquement que les manifestations monstres de ce qu’on a appelé les “printemps arabes”, qui se déroulent actuellement ici et là en Afrique, année après année. Mais qui n’en sont pas moins radicales pour de grands pays traversés par les veines de l’histoire, ancienne et récente.

Certes, il y a quelques années, les mutations trop rapides des équilibres politiques en Afrique se traduisaient souvent par la surgissement d’un nouveau mouvement rebelle, bâti sur une flotte de pick-up Toyota, un arsenal d’AK-47 et les ambitions d’un d’opposant. Aujourd’hui, il se pourrait bien que cette méthode ne trouve plus ni admirateurs ni bailleurs de fond. Des attaques obscures, souvent non revendiquées, viennent remplacer les rezzous au grand jour des maquisards.

Mais il reste que, si toutes les transitions sont périlleuses, elles sont aussi en partie mystérieuses. D’autant que le rôle joué, dans les bouleversements de ces dernières années, par quelques puissances hégémoniques qui ont les mains qui traînent un peu partout sur le continent – Etats-Unis d’Amérique, Chine, Arabie saoudite, Turquie, etc. – n’est pas encore éclairci. Si les objectifs affichés “parlent” aux médias internationaux, les projets réels pour les pays concernés, celui d’Abiy Ahmed comme celui d’Emerson Mnangagwa, ne sont pas encore bien clairs. Et ceux de leurs parrains étrangers, pareil.

Bref, le “storytelling” sur les réformateurs lâchement ciblés par les forces du passé ont une grande part de vérité. Mais elles masquent aussi des processus obscurs d’arrachement d’un ordre vers un autre que, rivés au présent, soumis à la pression de l’actualité, nous ne sommes pas encore en mesure de comprendre. Une fois de plus, c’est le temps long qui dira la vérité. Nous, observateurs du moment, sommes condamnés à ne juger que les apparences.

Légendes : Emmerson Mnangagwa

Crédits : Capture d’écran / YouTube

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