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Plaidoyer pour des frontières altermondialistes

Plaidoyer pour des frontières altermondialistes

On nous promet, pour la campagne électorale européenne qui vient, que le débat sera centré sur les politiques migratoires. Là comme sur d’autres sujets, le bloc néolibéral va chercher à fracturer la scène politique en deux camps : d’un côté ceux qui réclament une ouverture totale des frontières, de l’autre ceux qui exigent de les renforcer. Mais cette alternative est toxique.

La question des frontières est évidemment un angle mort de la gauche européenne. J’y pensais l’autre jour où une délégation érythréenne était reçue en Ethiopie, pour la première fois après deux ans de guerre et vingt ans d’injures. Un seul sujet était au centre des discussions entre frères ennemis : le respect définitif du tracé de la frontière entre l’Ethiopie et l’Erythrée. Partout, on célébrait la paix revenue, l’amour retrouvé, le temps béni des peuples disposant d’eux-mêmes.

Simultanément, une face hideuse de l’humanité grimaçait dans les journaux. Des Erythréens se noyaient en mer dans un canot pneumatique en tentant de rejoindre l’Europe, franchissant la frontière maritime de la Libye. D’autres étaient traqués dans les Alpes par la police, pour les empêcher de passer clandestinement en France, une frontière qui, pourtant, est supposée ne plus exister. Des députés français prenaient des selfies pour se féliciter d’avoir voté l’extension de la détention des franchisseurs de frontières à trois mois, tandis que le président de la République annonçait triomphalement la multiplication des prisons et des prisonniers des deux côtés de la Méditerranée, frontière naturelle entre le tiers-monde africain et les démocraties bourgeoises.

Pour une partie des penseurs, des militants et des élus de la gauche européenne, la cause serait donc étrangement entendue : la frontière est assassine, la nation qu’elle détoure est obsolète et les peuples qu’elle sépare sont des citoyens du monde. No borders et solidarités sans frontières.

Mais pourtant, combien de peuples réclament des frontières au nom de la liberté ? Combien d’opprimés en exigent pour se libérer de leurs oppresseurs ? Combien d’êtres humains cherchent précisément la protection de leurs tourmenteurs derrière des frontières ? Des Palestiniens s’avancent par exemple régulièrement jusqu’à la barrière de snipers que les Israéliens ont érigé autour de la bande de Gaza, exigeant de pouvoir gouverner par eux-mêmes la Palestine, dans ses frontières reconnues.

Une vision humaniste mais contradictoire

Attention, je sais bien quelle vision humaniste, généreuse et libératrice donne sa force à la détestation des frontières et leurs barbelés. C’est un horizon internationaliste, ouvert et partageur, d’un monde pacifié et sans barrières, libéré des illusions violentes de l’appartenance et de l’enfermement. Moi qui ai conduit la politique africaine de Reporters sans frontières pendant cinq ans, j’ai longtemps vécu dans l’évidence apparente de cet état d’esprit. Mais aujourd’hui, j’ai reconnu le fait que cet horizon butera toujours, fatalement, sur l’autre face de la frontière : celle que n’ont toujours pas les Palestiniens, celle qui, enfin respectée, rétablira la paix entre l’Ethiopie et l’Erythrée, celle qui empêchera Washington, Moscou, Bruxelles ou Paris de faire régner leur loi injuste partout. Bref, les frontières sont à la fois émancipatrices et meurtrières. Et à gauche, on les déteste autant qu’on les réclame. Sombre paradoxe.

Ceux qui ont lu, à sa parution en 2010, le texte de l’écrivain Régis Debray intitulé Eloge des frontières, ne seront pas surpris de cet aveu. J’avoue avoir lu en tremblant cette grenade dégoupillée, moi qui avais longtemps plaidé pour l’abolition de tous les blocages. Il faut dire que je viens d’un monde et d’un temps libertaires, habité par Georges Brassens et Jacques Prévert. Avant l’âge moral d’inspiration américaine, les gens de mon âge détestaient l’armée, les bigots, les flics et les ronds-de-cuir, célébraient la transgression poétique, le libre voyage, les amours impossibles et les réfractaires obstinés. On croyait les nations abandonnées derrière nous, emportées par leur démesure apocalyptique au XXe siècle. Place à l’Europe, utopie concrète du “dépassement des égoïsmes nationaux” et du refus du “repli identitaire”, les deux virus qui auraient ravagé, au moins, le dernier siècle de la vie des humains. Place aux citoyens du monde.

Pour notre malheur, on pensait que nos citoyens du monde seraient Jacques Brel, Blaise Cendrars et Joséphine Baker. Or, on se retrouve avec Bono, Jeff Bezos et Bernard-Henri Lévy.

Passoires bénies

Car Régis Debray, le compagnon loyal des révolutionnaires de 1960, nous avait mis en garde. Nous regardions les frontières dans un miroir, donc à l’envers. Ce ne sont pas les nations, mais les empires qui ont allumé le feu des guerres depuis un siècle. Et les frontières, toute brutales, toute murales qu’elles puissent être lorsqu’elles sont trahies, peuvent être la protection des faibles contre les forts, des peuples contre les empires. « Sans frontières, c’est la loi du plus fort, la loi de la jungle, expliquait-il sur France Culture cette année-là. Dans la jungle, il n’y a pas de frontières, c’est pourquoi il n’y a pas de droit. » Passoires bénies et incarnations de la modestie des nations, les frontières peuvent donc être la limite qui indique qu’au-delà, il y a un autre, qui est comme moi mais qui n’est pas moi, et que, moi l’Européen, je ne suis pas partout chez moi, nous rappelait-il.

Et puis après tout, comme pour Pablo Neruda fuyant la police à travers les montagnes vers la Bolivie, les frontières peuvent aussi être une délivrance pour un fugitif… En gros, si elles ne sont pas dévoyées en mur infranchissable ou réduites à un périmètre de sécurité, elles sont la marque du respect, de la reconnaissance, de la courtoisie, de la maîtrise de soi. Une frontière peut être le contour de la fragile souveraineté des pauvres face à l’arrogance invasive des riches. D’obstacle bureaucratique, elle peut se transformer en seuil d’un autre monde, un point de rencontre, le lieu des poignées de main.

Du reste, à gauche, on le répète depuis des années. Le libre-échange mondialisé étouffe les paysans ouest-africains. Le règne transnational des Etats-Unis a violemment saboté toutes les révolutions d’Amérique latine. Les injonctions menaçantes de la Commission européenne sont de petits coups d’Etat anti-démocratiques. Les invasions occidentales de pays arabes sont des désastres répétés et des idioties calamiteuses. Les violations impérialistes du droit international par la Russie, Israël, les Etats-Unis d’Amérique, la Turquie, la Chine ou que sais-je encore sont des scandales. Tous les guerriers modernes s’appuient sur les trafics et le soutien de multinationales ou de puissances étrangères, les groupes combattants comme les armées régulières. La pierre angulaire de l’ordre international est le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Frontières contre clôtures

Pour résumer à grands traits, la réalité m’apparaît ainsi : les frontières sont un concept de gauche et les clôtures un concept de droite. D’un côté la coopération, de l’autre la protection des biens. D’un côté le respect des peuples, de l’autre leur séparation. D’un côté la diplomatie, de l’autre la loi du plus fort, l’autre nom de “la concurrence libre et non faussée”. D’un côté la passoire légitime du droit partagé, de l’autre le mur où n’est percée qu’une porte de sortie. On peut donc valablement interdire aux néolibéraux d’utiliser ce terme de “frontière”, quand en réalité ils en souhaitent l’abolition pour leur prédation et le dévoiement pour leur auto-défense. On peut retourner le paradoxe contre eux et exiger qu’ils cherchent leur propre mot pour désigner leur chose.

J’abjure mes amis. N’ayons pas peur des frontières. Abandonner ce mot à ceux qui ignorent leur vraie nature, c’est leur offrir l’une des dernières armes politiques des pauvres, l’un des outils régulateurs d’un ordre mondial juste et pacifique, dans la cohue de pays hagards qu’est notre temps.

Légende : Escarpement rocheux dominant la frontière entre l’Ethiopie et l’Erythrée

Crédits : Creative commons

4 Comments

  1. Vincent

    Merci pour cet article.

    L’abhorration des frontières (filtres poreux, cadres reconfigurables en fonction de la volonté / souveraineté des populations qui les acceptent et les définissent) est en effet un des plus grands errements d’une partie de la gauche et vient parasiter la lutte contre la tyrannie de l’ouverture néolibérale.

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  2. Catherine FAUVELLE

    Passionnant pour moi qui étais, comme toi, opposée aux frontières ! Je suis très contente d’avoir pu avoir un autre point de vue : la frontière comme protection contre … Merci beaucoup !

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  3. dominique Lambert

    Bon alors, Léonard, tu restes au MEDIA ??? Bien.

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  4. Méc-créant

    Venant de découvrir votre site depuis peu, j’y picore au hasard des thèmes proposés. Ah! Frontières! Nations! Que d’horreurs ou de beautés vous sont attribuées. Souhaitant remuer un peu les réflexions en ce domaine j’ai rédigé un texte, absolument génial, cela va de soi (mais dont je n’ai pas encore fixé définitivement les…limites) duquel je vais extraire ces citations , enviées jusqu’au parnasse.
    « Mais puisque souffle le vent par-dessus les frontières
    C’est que le vent se fout bien des pointillés humains… »
    MAIS:
    « Si les Oiseaux de passage ignorent les frontières
    C’est que la planète entière ordonne leur destin… »
    MAIS:
    « Le ciel des nuits fait briller des milliers de frontières
    Tableau mouvant sans cadre et dépourvu de confins… »
    MAIS:
    « Si l’immondialisation veut gommer les frontières
    C’est que les macs du CAC redoutent les nations… »
    Pour paraphraser grossièrement Brassens: si tout n’est pas bon chez elles, tout n’y est pas à jeter. Certaines sont à défendre et renforcer, d’autres à renverser et supprimer. Et la Terre: quelle frontière irremplaçable…

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