Patrick Marcolini : « Il faudrait reprendre la réflexion de Guy Debord là où il s’était arrêté en 1994 »

Patrick Marcolini : « Il faudrait reprendre la réflexion de Guy Debord là où il s’était arrêté en 1994 »

Philosophe, historien des idées et professeur à l’université de Montpellier, Patrick Marcolini est l’auteur d’un essai sur le « mouvement situationniste » à L’Échappée, où il dirige la collection « Versus ». Il lance au sein de cette maison d’édition « La librairie de Guy Debord », dont le premier livre, Stratégie (dirigée par Laurence Le Bras), vient de paraître ce 21 novembre. Nous l’avons interviewé sur Guy Debord, à l’occasion des 24 ans de la mort du situationniste.

Le 30 novembre 1994, Guy Debord se suicide dans sa propriété de Champot, près de Bellevue-la-Montagne dans la Haute-Loire, à 63 ans. Connu pour son concept de « société du spectacle », prolongement contemporain des théories de l’aliénation chez Hegel, Karl Marx et Georg Luckacs(1), le fondateur de l’Internationale situationniste(2) était avant tout un artiste, écrivain, cinéaste et poète. « Nous parlons d’artistes libres, mais il n’y a pas de liberté artistique possible avant de nous être emparés des moyens accumulés par le XXe siècle, qui sont pour nous les vrais moyens de la production artistique, et qui condamnent ceux qui en sont privés à n’être pas des artistes de ce temps […]. La domination de la nature peut être révolutionnaire ou devenir l’arme absolue des forces du passé », explique-t-il pour justifier son passage vers la théorie au début des années 1960. Vingt-quatre ans après sa disparition, Guy Debord demeure un symbole de la radicalité, à la fois révolutionnaire, romantique et antimoderne, mais trop souvent mal compris. Patrick Marcolini nous aide à faire le point.

Le Média : L’échappée inaugure une collection nommée « La librairie de Guy Debord ». Qu’allons-nous y retrouver ?

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Patrick Marcolini : Aussi bizarre que ça puisse paraître, des fiches de lecture. Guy Debord a été à la fois l’une des figures de l’avant-garde artistique des années 1950-1960, et un activiste et théoricien révolutionnaire dont le nom est resté attaché à Mai 68. Mais s’il a pu être tout cela, c’est aussi parce qu’il a été un grand lecteur. Chaque fois qu’il parcourait un recueil de poèmes, roman, essai de sociologie ou traité de philosophie, il avait l’habitude de prendre en notes sur des fiches cartonnées toutes les phrases qu’il appréciait ou qui attiraient son attention. Ensuite, il revenait sur ces notes, soit pour y réfléchir (certaines sont commentées en marge), soit pour les utiliser comme citations dans ses livres, soit pour les détourner – c’est-à-dire les reprendre en modifiant leur sens. Cette pratique du détournement, Debord en a d’ailleurs fait l’une des bases de son écriture.

Dans ces notes accumulées sur une quarantaine d’années, se dégagent de grands ensembles thématiques : stratégie, poésie, marxisme, philosophie, histoire. Le choix a donc été fait de les publier dans une collection spécifique, en suivant les catégories qu’il avait lui-même mises en place.

Lire ces notes procure en fait une expérience très particulière. C’est en quelque sorte rentrer dans l’atelier de Guy Debord, et même dans son cerveau. À travers cette sélection de phrases empruntées aux plus grands auteurs, aux plus grands écrivains de tous les temps, on finit par voir le monde avec les yeux de Debord, et le comprendre avec sa sensibilité et ses concepts.

Mais dans la mesure où Debord a fait son éducation en lisant des livres de toute sorte, même pour un lecteur qui ne connaîtrait pas bien son œuvre, ces recueils offrent un intérêt en eux-mêmes. On y trouve une sorte de florilège sur chaque sujet : les plus belles citations de la poésie universelle, de la philosophie de l’Antiquité à nos jours, etc.

Pourquoi démarrer cette collection avec Stratégie ?

Passionné de stratégie militaire, Debord se présentait lui-même comme un stratège. Dans la guerre culturelle et idéologique, d’abord : il s’agissait de donner à son mouvement, l’Internationale situationniste, un positionnement original dans le monde de l’art et dans la vie intellectuelle des années 1950 et 1960, en se démarquant des surréalistes, des existentialistes, des structuralistes, etc. Autant de luttes et de polémiques. Mais il s’agissait aussi de concevoir une stratégie au sens politique et révolutionnaire du terme : mener un combat, essayer de remporter une victoire contre la société du spectacle, donc contre le capitalisme et l’État, contre les médias. Dernière chose : il faut voir que la stratégie était pour Debord une école de la vie. Elle n’est rien d’autre que le rapport entre la théorie et la pratique, une manière de se diriger dans le monde – chose cruciale pour un homme comme lui, qui a toujours considéré être en guerre contre son époque.

Dans sa jeunesse, Guy Debord apparaît comme très progressiste et technophile. Il évolue ensuite vers des positions plus écologiques dans La Planète malade (1971). Vers la fin de sa vie, il semble plus critique de la modernité. Existe-t-il plusieurs Guy Debord ?

De fait, lorsqu’on le lit attentivement, on se retrouve face à un penseur et une œuvre beaucoup moins monolithiques qu’on ne l’a souvent dit. Il y a toujours eu un Debord fasciné par les sociétés précapitalistes et préindustrielles, notamment le Moyen Âge et la Renaissance – et l’on en trouve les traces dès ses premières œuvres. C’est cet intérêt pour les civilisations du passé qui a inspiré sa critique du capitalisme contemporain, vu non seulement comme un facteur d’injustices sociales, mais le vecteur d’une perte de qualité de l’expérience et des objets. Oui, la vie perd sa saveur lorsqu’elle fait l’objet d’une quantification incessante, lorsque le fait d’acquérir des biens et de les exhiber devient le seul but partagé par tous. Mais cette inspiration foncièrement romantique rentrait en contradiction avec l’exaltation pour le progrès technique typique des « Trente Glorieuses », que l’on retrouvait aussi dans le marxisme. Les œuvres de Debord dans les années 1950 et 1960 sont donc traversées par cette contradiction.

Par la suite, Debord évolue, lâche en quelque sorte la bride à son inspiration romantique, et en vient progressivement à une critique non plus seulement de l’économie ou de la hiérarchie, mais de la modernité en soi, de la technique moderne et de l’idéologie du progrès. La Planète malade est effectivement un jalon dans cette évolution. Mais cela ressort encore plus dans son film de 1978 In girum imus nocte et consumimur igni. Et bien sûr, en 1988, dans les Commentaires sur la société du spectacle – un ouvrage auquel on fait de moins en moins référence par rapport à La Société du spectacle (1967), ce qui est paradoxal puisqu’il est plus proche de nous dans le temps : il nous parle d’un monde que nous connaissons bien, malheureusement, celui qui est caractérisé, comme dit Debord, par le renouvellement technologique permanent, la fusion de l’économie et de l’État, le règne du secret et de la falsification, et le conditionnement des esprits à vivre dans une sorte de présent perpétuel.

Comment définiriez-vous le « situationnisme » ?

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Debord et ses camarades, par souci d’éviter toute transformation de leurs idées en dogmes, disaient que c’était « un vocable privé de sens », une notion « évidemment conçue par les anti-situationnistes ». Plus simplement, et dans la mesure où le terme s’est aujourd’hui banalisé, il désigne le mouvement situationniste dans son ensemble, tel qu’il a existé des années 1950 jusqu’au début des années 1970, d’abord sous la forme d’un réseau de petits groupes artistiques radicaux, puis sous la forme de l’Internationale situationniste, une organisation de quelques dizaines de personnes implantée dans plusieurs pays, qui a commencé sur le terrain des avant-gardes et fini sur celui de l’agitation révolutionnaire.

Mais c’est aussi un corpus d’idées assez larges qui s’est développé au sein de ces collectifs et autour d’eux. Je serais tenté de dire que ces idées ont pour point commun une méthode : poser tous les problèmes sociaux et politiques du point de vue de la vie quotidienne. C’est dans la vie quotidienne que le capitalisme avancé fait sentir son pouvoir de la manière la plus forte, non seulement par la répartition inégale des « richesses », mais en termes d’aliénation et de réification : l’organisation actuelle du travail nous force à produire un monde dans lequel nous nous sentons chaque jour plus étrangers, où tout nous incite à nous identifier à des rôles, à des images préfabriquées de comportements conformes au fonctionnement du système. Et cela dans le monde du travail comme en dehors, dans l’univers des loisirs et de la culture de masse. C’est donc aussi sur ce terrain de la vie quotidienne que le combat doit se mener, en voyant dans les « situations » – ces moments où se nouent des rapports humains authentiques, sur un plan intime ou collectif – des préfigurations en actes d’un autre type de société, et donc des foyers de subversion à multiplier, fédérer et organiser. Les situationnistes en appelaient à redonner à nos existences un sens intrinsèque, plutôt que de les plier à des finalités économiques absurdes comme la production pour la production, la consommation pour la consommation – on dirait aujourd’hui la croissance pour la croissance.

Nous avons fêté les 50 ans de Mai 68 cette année. On dit que le mouvement a été très influencé par l’Internationale situationniste, notamment par les publications de Mustapha Khayati, Raoul Vaneigem et Guy Debord qui ont précédé la révolte. Qu’en est-il dans la réalité ?

Pendant assez longtemps le rôle des situationnistes dans la genèse des événements de Mai a été plus ou moins volontairement négligé voire occulté par les historiens – et de façon symétrique, il a souvent été exagéré par les partisans des situationnistes eux-mêmes.

Dans les faits, en France, à partir du milieu des années 1960, l’Internationale situationniste a inspiré la formation de plusieurs groupuscules d’activistes qui ont participé à l’effervescence prérévolutionnaire. Il y a eu notamment le « scandale de Strasbourg » en 1966, où pour la première fois des étudiants ont mis en cause de façon globale non seulement l’Université mais la société dans son ensemble, à travers une brochure intitulée De la misère en milieu étudiant, qui est vite devenue un classique reproduit à des dizaines de milliers d’exemplaires dans tout le pays et même à l’étranger. À Nanterre, ce sont aussi des étudiants acquis aux vues des situationnistes, les « Enragés », qui ont allumé l’un des foyers directs de Mai 68. Et l’on pourrait citer d’autres groupes en province, à Lyon ou Nantes, par exemple. Il est donc tout naturel que les situationnistes aient fait partie du premier comité d’occupation de la Sorbonne (avant de s’en retirer suite aux manœuvres des diverses cliques d’extrême gauche pour s’en emparer). À côté de cela, nombre de formules de Mai 68 sont tirées des publications situationnistes (la plus célèbre étant sans doute « vivre sans temps morts, jouir sans entraves »), quand elles n’ont pas été directement tracées sur les murs par les « situs » eux-mêmes.

Lire aussi : Le « scandale de Strasbourg » : l’origine trop méconnue de Mai 68

Cela ne veut bien sûr pas dire que les situationnistes « ont fait » Mai 68 à eux seuls. Mais enfin leur rôle dans la préparation de l’événement est loin d’être négligeable.

Et pourtant, aujourd’hui, après un regain d’intérêt survenu dans les années 2000, il semble que prévalent à nouveau les interprétations qui minorent le rôle de l’IS dans la genèse de Mai 68. Sur la base d’une exploitation sélective et lourdement orientée des archives existantes, certains biographes et historiens comme Jean-Marie Apostolidès ou Anna Trespeuch-Berthelot ont adopté un nouveau leitmotiv : les situationnistes ont forgé leur propre mythologie, leur place dans les événements de 68 n’est qu’une reconstruction a posteriori, ils n’y ont joué qu’un rôle infime. Et d’ailleurs, c’étaient des gens plutôt désagréables, comme l’affirme Apostolidès qui parle de Debord comme d’un « manipulateur » à la pensée « rigide et dogmatique », qui n’a « pas grand-chose à dire sur la société contemporaine à laquelle il a tourné le dos, sauf à entretenir chez certains la nostalgie d’une improbable révolution ». Autrement dit, « circulez, y a rien à voir ». On pourrait en rire, si cette lecture partielle et partiale n’était en train de devenir la nouvelle vulgate des historiens. Dans la plupart des ouvrages sur Mai 68 parus cette année, les situationnistes sont absents ou, au mieux, évoqués en quelques lignes, généralement à propos des graffitis. Dans sa Saga des intellectuels français (1944-1989), parue cette année chez Gallimard, un spécialiste reconnu tel que François Dosse, en s’appuyant évidemment sur les travaux de Trespeuch-Berthelot, peut même réécrire l’histoire en disant des situationnistes qu’en Mai « leur capacité imaginative est plutôt à la remorque d’un mouvement qui les dépasse »… Il serait intéressant d’examiner les soubassements politiques de cette volonté de marginaliser, discréditer voire occulter un mouvement révolutionnaire original.

Que peut encore nous apporter Guy Debord aujourd’hui ?

Je dirais plutôt : que peut-il nous retirer ? Et la réponse serait : pas mal d’illusions concernant les vertus de l’économie de marché, la possibilité de changer le système de l’intérieur, ou encore l’opportunité de confier la direction d’un mouvement de transformation sociale à un parti politique ou un leader. À l’heure où tout le monde semble envoûté par les technologies numériques, le dernier Debord me semble plus que jamais d’actualité, lui qui écrivait en 1988 : « Le langage binaire de l’ordinateur est […] une irrésistible incitation à admettre dans chaque instant, sans réserve, ce qui a été programmé comme l’a bien voulu quelqu’un d’autre, et qui se fait passer pour la source intemporelle d’une logique supérieure, impartiale et totale. »

Existe-t-il aujourd’hui des héritiers de Guy Debord ?

Il y en a à la fois trop et trop peu. Aujourd’hui beaucoup de gens se réclament de lui, en politique comme dans le monde de l’art contemporain. Mais la plupart du temps il s’agit d’emprunts ponctuels à tel ou tel élément de sa pensée ou de son œuvre – emprunts non dénués d’un aspect publicitaire, car se revendiquer de lui ou des situationnistes, c’est s’autodécerner un label de radicalité toujours très valorisant. Selon moi, si l’on voulait « hériter » de Debord, il faudrait surtout reprendre sa réflexion là où il s’était arrêté en 1994 : poursuivre et approfondir sa critique du monde actuel dans tous ses aspects, et remonter aux racines civilisationnelles du problème. Sans doute faudrait-il aussi comprendre pourquoi il avait jugé nécessaire, à partir des années 1980, de revenir à l’art et à la littérature – mais les avait-il vraiment quittés ?

Notes :

(1) Pour Guy Debord, le « spectacle » est autant « le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image » (La société du spectacle, 1967), ainsi que « l’accomplissement sans frein des volontés de la raison marchande » (Commentaires sur la société du spectacle, 1988)

(2) Tentative de dépassement révolutionnaire des avant-gardes artistiques (dadaïsme, le surréalisme et le lettrisme), l’Internationale situationniste est à la fois une organisation révolutionnaire conseilliste et une revue. Active de 1957 à 1972, année à laquelle elle s’auto-dissout, elle publie douze numéros, mélangeant théorie critique et stratégie.

Légende de la photo de une : Guy Debord

Crédits : thierry ehrmann / Flickr

2 Comments

  1. Yannis

    Compte-rendu très intéressant. L’Art est éminemment politique, évidemment, sinon il reste de l’ordre de la décoration ou du commerce. Et donc le retour à la l’art et à la littérature de Guy Debord à la fin de sa vie est tout à fait logique. Ce qui malheureusement ne l’a pas détourné du suicide. Possiblement comme Walter Benjamin, qui face à la progression nazie (ou pour Debordplus tard celle de la dictature mercantile et financière), a perdu ses espoirs en l’humanité.

    L’occasion avec « Stratégie » de connaître mieux l’oeuvre de ce penseur majeur du XXe siècle (et donc ses Commentaires sur la société du spectacle), toujours plus d’actualité.

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  2. Jean-Paul B.

    Bonjour,
    Comme le Média ne fait pas le job sur la question je suis contraint,une fois de plus, d’entrer par effraction dans la rubrique commentaires pour porter à la connaissance de ses lecteurs cet article intéressant de Denis Collin du site La Sociale à propos du programme « européen » de LFI.
    Ainsi personne ne pourra plus dire au Média « On ne savait pas que l’esprit de Tsipras occupe toujours le corps de Mélenchon ».
    Bonne lecture.
    http://la-sociale.viabloga.com/news/gloses-marginales-sur-le-programme-europeen-de-la-france-insoumise

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