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« Nous ne sommes ni périphériques ni invisibles », par Marion Messina

« Nous ne sommes ni périphériques ni invisibles », par Marion Messina

L’écrivain Marion Messina exprime son sentiment sur les Gilets jaunes et la situation sociale actuelle.

Nous ne sommes pas la France invisible. Nous sommes bien visibles, dans les zones résidentielles, les quartiers HLM, les gares, les centres commerciaux, les files d’attente devant les administrations, à la sortie des écoles, dans les cimetières et les maternités. Nous ne sommes pas attachés à un lopin de terre, à une boutique, à une vieille bâtisse ou à un village. Nous nous retrouvons dans des non-lieux, sur des parkings, sur les rond-points, dans des zones neutres identiques d’un bout à l’autre du pays. Nous sommes les enfants indésirables de la fin de l’Histoire prophétisée par ses chefs d’orchestre.

Ils nous somment d’embrasser la « modernité », une définition perverse de régression, de renoncer coûte que coûte à la protection sociale, de nous adapter, de faire des efforts, d’accepter que nos existences changent à chaque décennie, que nos vies perdent leur saveur et leur sens jusqu’à devenir une succession fade de jours façonnés de regrets, d’absurdité et d’épuisement. Nous ne contrôlons plus nos vies, nous ne voyons pas nos enfants grandir ; nous sommes rackettés légalement et travaillons pour rien. Nous payons des assurances obligatoires qui ne nous sont d’aucune utilité, nous payons les mêmes aliments infâmes qui poussent nos paysans au suicide. Nous sommes moqués, humiliés, présentés comme idiots, sous diplômés, ou encore pétainistes qui s’ignorent. Nous qui, pour la grande majorité, sommes nés après la guerre.

Il n’y a pas plus ringard que cette mentalité d’avarice teintée de dégoût pour le peuple. Pas plus anachronique que ces ex-maoïstes réclamant le respect des institutions et le maintien de l’ordre. Pas plus ridicule que ces bonnes consciences de l’antiracisme, si promptes à dégainer la carte du racisme d’État, qui restent de marbre face au passage à tabac d’un homme noir désarmé à Toulon, par un gendarme décoré de la Légion d’Honneur quelques jours plus tôt. Tout comme ces défenseurs acharnés des minorités et les chasseurs d’injustices qui laissent un gitan au casier judiciaire vierge être placé en prison avant toute forme de procès pour avoir frappé un gendarme. Christophe Dettinger a eu la dignité de se rendre et de reconnaître la laideur de la violence qui l’a submergé. Pour nous, il n’y a pas d’immunité parlementaire.

« Nous ne manifestons pas pour exister »

Il n’y a pas plus insupportable que ces gens qui se réjouissent de la « bonne santé du marché de l’immobilier » qui laisse à la porte ou pousse à la rue des gens de plus en plus nombreux, qui maintient chez leurs parents des jeunes adultes de moins en moins jeunes, les confinant dans une humiliation symbolique et un désespoir affectif absolus à l’âge où ils pourraient élever leurs propres enfants. Ces mêmes bonnes gens qui semblent sortis d’un autre siècle et voient le revenu sur le patrimoine exploser en même temps que le revenu du travail, le seul dont disposent les classes laborieuses, s’effondre. Ces citoyens modèles qui lisent les pages saumon en s’inquiétant de la fuite des touristes des beaux quartiers, qui réclament leurs sels en voyant des manifestants, qui exigent la diminution des dépenses publiques pour les enseignants et le personnel hospitalier mais ne trouvent aucune objection à ce que l’État paye une fortune les équipements de guerre anti-émeutiers. L’État dépensier qui ne pose aucun problème à leur porte-monnaie quand il peut mutiler des travailleurs participant à leur premier mouvement social et faire taire de trop grandes gueules longtemps fermées.

Nous avons trop longtemps détourné les yeux de la corruption et du népotisme, gobant votre mythologie citoyenne d’ « égalité des chances » et de roue qui tourne pour les plus méritants. Pétris de légendes urbaines sur le self made man et l’entrepreneur courageux, nous n’avons pas joué collectif en attendant l’émancipation individuelle. Or, nous devons nous rendre à l’évidence : nous sommes diplômés du supérieur auto-entrepreneurs en livraison de pizzas après minuit, en vélo pour que vous puissiez compenser notre absence d’émission de CO2 par vos longs courriers, infirmiers diplômés enchaînant les CDD, aspirants fonctionnaires aussi précarisés que des employés du privé, soumis aux nouvelles politiques de management que vous n’appliquez pas à vous-mêmes. Nous laissons nos grands-parents vieillir dans l’indigence et nos enfants s’entasser dans des salles de cours, quand ils ont la chance de pouvoir avoir un enseignant.

Qui êtes-vous ? Dans un contexte aussi intense, les masques tombent. Ceux qui prônent l’absence totale de l’État en économie applaudissent lorsque ce même État interdit une cagnotte citoyenne visant à aider Monsieur Dettinger à financer ses frais de justice. Qui est Marlène Schiappa ? Une ex-blogueuse sans talent, scribouillarde de livres girly et sexy, pétrie de culture 50 shades of grey et incapable de prononcer une phrase sans déclencher la consternation et l’hilarité. Secrétaire d’État chargée de « l’égalité homme-femme », non élue démocratiquement, quelle est sa légitimité pour demander l’identité de tous les contributeurs d’une cagnotte légale et solidaire ? Qui est cette femme ? Puisqu’on nous parle de méritocratie, posons la question : quel diplôme ou hautes études nécessaires au bien commun Madame Schiappa a-t-elle validé ? Quels services Monsieur Benalla a-t-il rendus à la France pour bénéficier de passeports diplomatiques, d’une impunité juridique dans les faits, après avoir pourtant passé à tabac des manifestants lors du 1er mai, grimé en policier ? Quel est le rôle de Monsieur Benalla dans la vie des Français ? A-t-il été élu ? Aurait-il lui aussi validé le diplôme que l’on réclame à n’importe quel citoyen lambda même pour distribuer des prospectus promotionnels ? Quel service a-t-il rendu à la patrie pour bénéficier de l’indulgence dont n’a pas bénéficié Monsieur Dettinger qui dormira ce soir encore en prison ? Qui est Aurore Bergé dont le combat était encore il y a cinq mois de faire entrer des chats à l’Assemblée ? La « plus-value humaine » de ces gens est-elle supérieure à celle de Messieurs Dettinger et Drouet, fonctionnaire territorial et routier ?

À ceux qui ont mené leur vie paisiblement sans nous voir tandis que nous ramassions leurs poubelles, balayions leurs rues, passions la serpillière dans leur hall d’immeuble haussmannien, vendions leurs cafés, reprisions leurs vêtements, gardions leurs enfants et soignions leurs vieux : nous ne manifestons pas pour exister. Nous existons.

Marion Messina est écrivain. Son premier roman, Faux départ (Le Dilettante, 2017), est sorti en format poche chez J’ai Lu en août 2018.

Légende : Place de la République, à Paris, le 8 décembre 2018

Crédits : Koja

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