Select Page

Michéa, l’autonomie socialiste contre le libéralisme

Michéa, l’autonomie socialiste contre le libéralisme

Le philosophe intensifie sa critique du droit libéral, en prenant notamment appui sur Marx et Proudhon, afin de mieux prôner une société libre.

Jean-Claude Michéa fait partie de ces intellectuels dont la parole est rare et précieuse. Depuis quelques années, chaque ouvrage du philosophe constitue un petit événement pour ses lecteurs, qui sont de plus en plus nombreux. Ce 19 septembre, Flammarion nous offre deux textes de l’ex-Montpelliérain : Le loup dans la bergerie(1) et la préface d’une réédition de La religion du Capital de Paul Lafargue(2), célèbre gendre de Karl Marx. Le philosophe y poursuit sa critique radicale du capitalisme et sa promotion d’une société « libre, égale et décente » (Orwell).

Contre l’illusion juridique

Disciple d’Orwell, Lasch, Debord, Castoriadis, Pasolini, mais aussi de Marx et Proudhon, Michéa se définit dans La Double pensée (2008) comme un socialiste « fidèle au principe d’une société sans classe, fondée sur les valeurs traditionnelles de l’esprit du don et de l’entraide », ainsi que comme un « démocrate radical ». Depuis un peu plus de deux décennies, sa pensée politique s’articule autour d’une critique de la « société libérale » qui repose sur les rejets simultanées du libéralisme économique et politique, les deux faces d’une même pièce. Si le libéralisme économique dépend de l’extension illimitée du marché, le second s’appuie sur celle du droit. Une double logique où « seule la liberté peut limiter la liberté. Elle n’a d’autre limite qu’elle-même. » Bien que la critique de l’économie politique soit aussi présente, Le loup dans la bergerie s’attaque principalement à ce que Marx appelait « l’illusion juridique ». Pour le penseur allemand, comme le rappelle Michéa, le mode de production capitaliste s’organise autour d’un indispensable rapport juridique entre le bourgeois et le prolétaire. « Ils passent contrat ensemble en qualité de personnes libres et possédant les mêmes droits. Le contrat est le libre produit dans lequel leurs volontés se donnent une expression juridique commune », affirme Marx dans Le Capital. Voilà pourquoi, selon lui, la devise de la société bourgeoise est « Liberté, Égalité, Propriété et Bentham(3) ». Le Capital est donc un rapport social qui se pare des manteaux de l’égalité et de la liberté, pour mettre en place une exploitation féroce.

Lire aussi : Pasolini, ce communiste poétique et solitaire

C’est là qu’intervient le « pompeux catalogue des “inaliénables droits de l’homme” », pour reprendre les mots de Marx. Ce dernier y voit « les droits du membre de la société bourgeoise, c’est-à-dire de l’homme égoïste, de l’homme séparé de l’homme et de la communauté. » Le discours juridique a pour fonction de masquer l’organisation en classe de la société libérale. Pour Michéa, l’idéologie des droits de l’homme permet à la fois de réduire la politique en simples méthodes procédurales – la substitution du « gouvernement des hommes » par « l’administration des choses » étant au cœur du libéralisme – et d’atomiser les individus, les rendant vulnérables aux structures impersonnelles que sont le marché et l’État. La loi Le Chapelier votée le 14 juin 1791, qui proscrivait les organisations ouvrières, en est le parfait exemple. Procédant d’un « individualisme possessif radical », selon Michéa, elle place « la liberté absolue d’entreprendre au cœur même du nouvel ordre social révolutionnaire » et condamne toute action populaire. Le droit organise ainsi ce que Debord nommait la « séparation généralisée ». Or, pour les libéraux, comme Friedman, le marché devient « la seule institution qui permette de réunir des millions d’hommes sans qu’ils aient besoin de s’aimer, ni même de se parler. » D’où la terrible sentence de Michéa : « Qui commence par Kouchner finit toujours par Macron. » Le libéralisme politique, défendu à partir des années 1970 par Foucault ou les « nouveaux philosophes », est un piège pour la gauche, qui l’empêche de critiquer de manière cohérente le capitalisme.

Socialisme d’en bas

Il n’est néanmoins pas question, pour l’ancien professeur de philosophie, « de dénoncer comme purement “formelles”, “illusoires” ou “mensongères”, ces libertés fondamentales dont l’idéologie des “droits de l’homme” prétend monopoliser aujourd’hui la défense. » Le disciple d’Orwell connaît l’importance des libertés, même juridiques, et sait que « parler sans plus de précaution de la “fable des droits de l’homme” » pourrait « réintroduire les fables stalinienne, fasciste ou islamiste ». Le philosophe compte, au contraire, substituer la « liberté négative » du libéralisme par une liberté positive d’inspiration libertaire. Car, comme Proudhon, il pense que dans une société socialiste, « la liberté de chacun rencontrera dans la liberté d’autrui non plus une limite, comme dans La Déclaration des droits de l’homme de 1791, mais un auxiliaire. » Défenseur d’un « socialisme d’en bas », notamment représenté par le mouvement anarchiste, le philosophe propose une projet qui « exalte l’individualité et la liberté », tout en reposant, à la différence du libéralisme, « sur une morale de solidarité et le présupposé d’une nature sociale de l’être humain (4). »

Pour Michéa, il est important de se souvenir que « les combats populaires en faveur des libertés individuelles, collectives et communautaires ont connu bien d’autres formes et bien d’autres “chartes” (…), que le “pompeux catalogue des droits de l’homme” ». C’était d’ailleurs le cas dans le « républicanisme civique » qui a inspiré Jean-Jacques Rousseau au XVIIIe siècle et les socialistes du XIXe siècle. De même, des « formes d’autonomie et de liberté » existaient déjà dans « les communautés traditionnelles avant que le rouleau compresseur libéral (…) n’entre en action », comme a pu le démontrer l’historien marxiste Edward P. Thompson dans Les usages de la coutume. Traditions et résistances populaires en Angleterre, XVIIe-XIXe siècle (Gallimard, 2015). C’est pour cela que, comme Marx avant lui, Michéa plaide pour l’adoption d’une simple Magna Carta(5), en lieu et place des Droits de l’homme. L’objectif de l’ex-Montpelliérain n’est néanmoins pas de défendre simplement des sociétés fondamentales – pas plus que ce n’était celui de l’Allemand – mais de promouvoir ce que Castoriadis appelait l’ « autonomie ».

Lire aussi : Karl Marx, un penseur encore d’actualité ?

Elle correspond à une société où les structures sociales, politiques ou idéologiques ne dépendraient que des choix collectifs. Pour y arriver, Michéa estime qu’il faut « articuler de façon “dialectique” (…) le sens des appartenances communautaires, autrement des “identités”, et celui de l’épanouissement individuel ». Cela n’est possible qu’en dépassant l’idée monstrueuse d’un socialisme d’État et en la remplaçant par l’idéal de Proudhon d’une société organisée « de bas en haut et de la circonférence au centre », autour de la commune.

C’est pour cela qu’il prône « sans relâche le principe d’un mouvement socialiste ouvrier autonome et séparé » de la gauche républicaine, seul capable de répondre aux urgences sociales et écologiques provoquées par l’extension planétaire du capitalisme. Il explique : « Si aucun mouvement populaire autonome, capable d’agir collectivement à l’échelle mondiale, ne se dessine rapidement à l’horizon (j’entends ici par “autonome” un mouvement qui ne serait plus soumis à l’hégémonie idéologique et électorale de ces mouvements “progressistes” qui ne défendent plus que les seuls intérêts culturels des nouvelles classes moyennes des grandes métropoles du globe, autrement dit, ceux d’un peu moins de 15 % de l’humanité), alors le jour n’est malheureusement plus très éloigné où il ne restera presque rien à protéger des griffes du loup dans la vieille bergerie humaine. »

Notes :

(1) Jean-Claude Michéa, Le loup dans la bergerie, Flammarion, coll. « Climats », 2018, 164 pages, 17€
(2) Paul Lafargue, La religion du Capital, Flammarion, coll. « Climats », 2018, 117 pages, 14€
(3) Philosophe anglais du XVIIIe siècle, père de l’utilitarisme et précurseur du libéralisme.
(4) Ces mots sont empruntés par Michéa à Irène Pereira . Voir « L’anarchisme contre la société libérale »
(5) Charte anglaise adoptée au XIIIe siècle en Angleterre, pour défendre les libertés individuelles fondamentales.

Légende : Jean-Claude Michéa sur Les Matins de France Culture, le 6 octobre 2011

Crédits : Capture d’écran / YouTube / France Culture

2 Comments

  1. AER

    Très belle analyse ! D’une manière générale les critiques ne sont pas mauvaises pour de Michéa, j’ai même trouvé Nicolas Truong et Le Monde mesurés!
    Il faut dire qu’au delà de la pensée critique, JC Michéa possède quelques talents de polémiste.
    Sur le fond, il creuse le sillon entamé déjà depuis plus de 20 ans, il délaisse quelque peu Orwell, pour retrouver Marx, l’Ecole de Francfort ou Wolfgang Streeck en somme la pensée critique allemande. Certaines références sont contestables comme Bernard Lewis, historien, malheureusement tenant du choc des civilisations et néoconservateur notoire.
    La nouvelle guerre du tous contre tous par avocats interposés m’a fait penser au Moderne contre Moderne de Philippe Muray (que Michéa appréciait beaucoup).
    L’ouvrage est excellent avec une genèse magistralement expliquée, et une démonstration cruelle de cette extension sans limites du règne du  » c’est mon choix ». Il manque quelques références à Paul Goodman ( penseur qui semblait plus présent chez le Michéa des débuts) dans la partie sur l’anarchisme ( il parle pourtant de Landauer), mais également au travaux de Francois Jullien et des sinologues dans la mesure où la Chine n’a pas la même tradition philosophique et libérale du droit, cela aurait mérité un décentrement.
    Enfin, et ce n’était pas l’objet de l’ouvrage, la pensée écologique ou décroissante n’est pas assez présente et notamment son potentiel subversif ou les droits de l’individu peuvent se heurter aux limites de la nature.

    Réponse Signaler un abus
  2. Esteban

    Excellent article mais attention à la coquille: E.P. Thompson, et non « Thomason »

    Réponse Signaler un abus

Trackbacks/Pingbacks

  1. Les libéraux et l’épouvantail rouge-brun | Le Média - […] indépendantistes, une n... Ahed Tamimi : « J’ai choisi d’être avec les gens qui ré... Michéa,…
  2. Michéa : L’autonomie socialiste contre l’individualisme libéral | L'Entreprise de l'impertinence - […] Lire la suite ici […]
  3. Éric Martin : "La Coalition Avenir Québec est un mélange de néolibéralisme et de néoconservatisme identitaire dépolitisé" | Le Média - […] indépendantistes, une n... Ahed Tamimi : « J’ai choisi d’être avec les gens qui ré... Michéa,…
  4. Renaud Beauchard : "Lasch convoque la mémoire de l’humanisme civique pour refonder la modernité" | Le Média - […] indépendantistes, une n... Ahed Tamimi : « J’ai choisi d’être avec les gens qui ré... Michéa,…
  5. Michéa : L’autonomie socialiste contre le libéralisme. Par Kévin Boucaud-Victoire – Courtier en Bourse - […] pourquoi, selon lui, la société bourgeoise est «Liberté, Égalité, Propriété et Bentham (3)» . Le capital…

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Devenez Socio

Derniers Tweets

Pin It on Pinterest

Share This

Partagez cet article

Avec vos amis !