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Marcel Gauchet : « Il nous faut réapprendre la Révolution française »

Marcel Gauchet : « Il nous faut réapprendre la Révolution française »

Dans son livre Robespierre – L’homme qui nous divise le plus, l’historien et philosophe Marcel Gauchet décortique les ressorts de la Révolution française, auxquels s’est trouvé confronté « l’Incorruptible ». Davantage qu’une réhabilitation de Robespierre, il s’agit pour Marcel Gauchet de se réapproprier la Révolution, événement capital de l’histoire de France, pour y puiser des réponses à la crise contemporaine des démocraties libérales.

Le Média : Vous dressez dans votre livre le portrait d’un Robespierre toujours fidèle à ses principes, et, paradoxalement, en constante métamorphose. Pouvez-vous détailler et expliquer ces différents visages de Robespierre ?

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Marcel Gauchet, le 25 févier 2017 // Crédits : 13okouran / Wikimedia commons

Marcel Gauchet : Robespierre est victime de son image d’ « Incorruptible », intransigeant et constant dans son intransigeance. Mais sur ce fond d’intransigeance se sont greffées des optiques très différentes en fonction des problématiques auxquelles il a été confronté. Il a une aptitude à la métamorphose, tandis que beaucoup de ses collègues restent les mêmes. Le premier Robespierre est d’abord un avocat provincial banal happé par la Révolution. Elle le change, et il épouse, en quelque sorte, la cause de la Révolution. Il l’identifie aux premiers principes des droits de l’Homme, pour dire les choses très simplement. Il voit dans les idées de liberté et d’égalité les ressources pour une transformation complète de la structure collective. C’est sur cette idée-là qu’il campe. Jusqu’à la fin de la Constituante, il cherche à limiter le pouvoir dans le système constitutionnel. Au fond, d’ailleurs, le pouvoir monarchique ne le dérange pas. Grâce au roi, la question du pouvoir suprême ne se pose pas. Son idée est celle d’un pouvoir hérité, dont il s’accommode, mais limité, et une société libre, où chacun vaque à ses propres affaires. En ce sens, c’est un libéral. Il y a ensuite une phase de transition qui se joue sur un plan personnel.

Au moment où la Constituante laisse place à la Législative et où il perd son statut de député ?

Tout à fait, le deuxième Robespierre est un homme qui se retrouve sans mandat. Mais sur la base de sa popularité acquise, il se présente comme le défenseur du peuple. Même s’il dit, « je n’ai pas à le défendre puisque j’en suis », il se voit comme chargé par le peuple de la surveillance des pouvoirs. Moralement, c’est un changement très important.

Enfin, le dernier Robespierre est celui qui est obligé d’assumer le rôle de gouvernant, après l’élimination des Girondins et sa nomination au Comité de salut public. Cette position, a priori, ne lui convient pas du tout, et je pense qu’il faut le croire quand il confesse qu’il ne voulait pas de ce rôle. C’est un élément que l’on souligne rarement concernant Robespierre : il y a chez lui une détestation du pouvoir, qui à ses yeux mène inévitablement à la corruption. Mais il est alors dépassé par sa propre popularité et ne peut pas refuser. Son intransigeance va d’ailleurs contribuer à l’isoler au Comité, car il a une très mauvaise opinion de ses collègues, lesquels ne l’ignorent pas.

Ce Robespierre-là se métamorphose une nouvelle fois face à la tâche qui se présente à lui. Car c’est une chose de contrôler un pouvoir en veillant sur les libertés fondamentales. C’en est une autre de fonder la République, c’est-à-dire créer le pouvoir qui soit la juste traduction des principes fondamentaux de liberté dans la souveraineté du peuple. A ce moment-là, dans son imaginaire, il devient le législateur selon Rousseau, celui à qui il revient de donner ses lois à la République. Il acquiert alors une dimension quasi-prophétique avec le culte de l’Être suprême, qui n’est pas tant un sujet religieux. Il s’agit de mettre la vertu à l’ordre du jour par un culte qui la symbolise. Or, la vertu n’est pas la morale publique, mais la capacité à sacrifier ses intérêts privés à l’intérêt général. Si tout le monde est vertueux, le problème du pouvoir ne se pose plus. Son désespoir final est de ne pas parvenir à faire comprendre son idée et de constater que la réalité résiste.

Quel est le poids des circonstances dans l’échec de Robespierre, et plus globalement de la Révolution, à fonder ce gouvernement républicain ? Car les comités doivent également gérer une guerre qu’ils n’ont pas choisie.

C’est une question qui n’aura jamais de réponse. Il y aura toujours sur ce point des débats entre les historiens sur les circonstances et les intentions des acteurs. Je dirais, de façon peut-être trop tranché, que Robespierre est le seul à voir le but de la Révolution. Il s’occupe lui-même très peu de la guerre, car il n’est pas un homme de cabinet. Il doit une grande part de son autorité intellectuelle au sein de la Convention au fait que les gens perçoivent qu’il est le seul à savoir où il va. Les autres gèrent, lui se projette. Cette vision lui donne sa stature exceptionnelle. Contrairement à l’image absurde du dictateur omnipotent, il est isolé mais indispensable.

C’est grâce à cette faculté à se projeter dans un au-delà de la situation immédiate que les Montagnards prennent le dessus sur les Girondins ?

Dans le détail, c’est une situation très compliquée et je pense donc qu’on gagne à dire les choses de manière simplifiée : les Girondins sont des mous, inconséquents politiquement. Les Montagnards sont les durs, et les durs sont évidemment les seuls à la hauteur des circonstances. La crédibilité de la Montagne repose sur la faculté à prendre la situation en main avec tout ce qu’elle exige, y compris dans ses aspects les moins reluisants. En face, les Girondins ont déclenché la guerre et se révèlent incapables de l’assumer. Ils n’osent pas se donner les moyens de la situation qu’ils ont eux-mêmes créée. Je crois que c’est là le fond de l’affaire.

Mais plus globalement, aucun des acteurs n’avaient véritablement d’idées fermes en matière d’institutions. Ce qui le montre, c’est ce que j’appelle la « deuxième révolution », du 9 Thermidor au 18 Brumaire. Les circonstances sont un peu plus favorables, surtout sur le plan militaire. Cependant, les Thermidoriens ne parviennent pas plus à fonder la République sur des bases solides. Leur constitution ne tient pas debout, parce qu’ils n’ont pas plus la pensée du pouvoir que les Montagnards conventionnels. Ils sont incapables de penser le gouvernement de la République.

Lire aussi : Les femmes : actrives méconnues de la Révolution française

Cette question du gouvernement et du pouvoir exécutif est le cœur de votre livre. Ce problème est resté celui du mouvement républicain…

Jusqu’à aujourd’hui ! C’est la grande question de l’idée républicaine : qu’est-ce qu’un pouvoir républicain ? Comment gouverner selon les principes fondamentaux que l’on s’est promis de respecter ? C’est le plus compliqué. Et finalement, la gauche républicaine en France a été bien contente de trouver sur sa route la constitution gaullienne, après l’avoir vouée aux gémonies. Elle s’en accommode faute de mieux, parce que la question n’a pas été résolue. Cette incapacité à penser le pouvoir de façon républicaine est la rançon de notre histoire : presque toutes les autres démocraties européennes sont des monarchies constitutionnelles, où la question du pouvoir a été oblitérée. Nous, nous nous sommes débarrassés du roi, mais que met-on à la place ? C’est ce qui explique que nous oscillons entre des gouvernements réguliers mais impuissants et des épisodes césaristes insupportables du point de vue démocratique. Il y a là un problème du camp républicain en France, et j’ai écrit en partie ce livre pour mettre le doigt sur ce problème.

Vous retrouvez cette aporie dans la gauche actuelle ?

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Oui. J’ai eu l’occasion dans ma vie de discuter avec un certains nombres d’hommes politiques, Arnaud Montebourg ou Jean-Luc Mélenchon encore récemment, et ils sont dans un énorme embarras face à cette question. Je suis notamment frappé de leur incapacité à tirer les leçons de l’épisode mitterrandien, dont ils sont pourtant les héritiers directs. Au fond, ils le réprouvent sans très bien savoir pourquoi, tout en acceptant qu’il ait permis d’exercer un pouvoir de gauche républicaine dans notre pays. J’aurais également aimé discuter de ce point avec Pierre Mendès-France, parfait républicain, mais je crois aussi aveugle face à ce problème. Ce dont la gauche républicaine a besoin, c’est de se bâtir une théorie du gouvernement, et de l’État qui va avec. Le gaullisme a été une réponse, mais elle correspondait à une autre époque, et son héritage serait inopérant face à notre situation actuelle, très différentes des décennies de l’après-guerre.

Vous écrivez que l’époque se prête à une nouvelle historiographie de la Révolution française. Qu’entendez-vous par là ?

Le débat autour de la Révolution a été dominé durant deux siècles par des affrontements entre des contre-révolutionnaires hostiles aux idées de 1789 et ceux qui y voyaient l’antichambre politique de la révolution sociale à venir. Cela a duré jusqu’en 1989. Le bicentenaire a clos cette époque, avec l’effondrement de l’URSS survenu la même année. On parle alors de mondialisation heureuse, c’est le début de la réalisation européenne, et tout le passé révolutionnaire français apparaît comme une anomalie, qu’il faut remiser pour se convertir, en schématisant, à une démocratie à l’américaine. Trente ans plus tard, la mondialisation n’est plus heureuse, et on s’aperçoit que l’idée d’une démocratie globale construite sur les droits individuels et le libre marché n’est sans doute pas la version finale de l’Histoire. Nous constatons une frustration démocratique évidente. On s’aperçoit également que des expériences politiques extrêmement marquantes ont modelé des pays, leur donnant des identités historiques fortes dans lesquelles, plus ou moins consciemment, les peuples continuent de s’inscrire. C’est le cas des pays disposant d’une grande histoire nationale, et la France en fait bien sûr partie. La Révolution demeure la matrice à l’intérieur de laquelle nous pensons, sans le savoir. C’est ce qui fait qu’on ne peut pas plaquer un modèle importé, en expliquant aux gens : « Vous vous êtes trompés jusqu’à maintenant, mais on va faire autrement. » Ca ne marche pas comme ça.

Je pense donc qu’il nous faut réapprendre la Révolution, pour réapprendre qui nous sommes contre l’amnésie collective. Nos problèmes ne sont d’ailleurs pas seulement les nôtres. Les démocraties sont aujourd’hui impuissantes. Peut-être qu’entre la résignation à cette impuissance et la toute puissance fantasmée des régimes autoritaires ou démocraties illibérales, quelque chose reste à trouver. Il demeure bien des leçons à tirer de la Révolution française. Ce passé est vivant et représente notre atout dans la situation actuelle.

Légende : Exécution de Marie-Antoinette d’Autriche, reine de France, le 16 octobre 1793, musée de la révolution française – Vizille.

Crédits : Musée de la Révolution française / Wikimedia Commons

1 Comment

  1. Yannis

    La Révolution française reste toujours riche d’enseignement. C’est un évènement d’importance considérable qui a changé la face de l’Europe et du monde, particulièrement amèricain, au nord comme sud.

    Mais aujourd’hui, comme l’enseignement de l’Histoire est morcelé, destructuré et remis au goût du jour néolibéral, les enseignements à tirer de ce moment clef sont banalisés et euphémisés, afin de ne pas trop donner d’envie d’émancipation aux petits Français et Françaises. Et aux autres peuples dits démocratiques, en Europe et Amérique du nord.

    Donc avant de lancer des mots désormais creux pour la plupart des gens, tel RÉVOLUTION, il serait surtout souhaitable de (re)commencer à inciter chacun à penser par soi-même. Pour par exemple pouvoir décripter un environnement devenu complètement contre-révolutionnaire, le système actuel tendant à conserver et amplifier les privilèges.

    Le Grand Soir est devenu un mythe, et la réalité se revèle de nouveau opaque et chaotique. Et des termes comme démocratie illibérale, nouvel élément de langage politico-médiatique, ne nous éclairent pas beaucoup..

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