Laurence De Cock | L’heure est à la saine colère

Laurence De Cock | L’heure est à la saine colère

Par Laurence de Cock

S’indigner sur les réseaux sociaux ne suffit plus. Le peuple doit reprendre la main sur l’écriture de son histoire et sur la fabrique de l’information.

« Je jure à l’instant, ô divin Archonte, de ne jamais séparer mon flanc du tronc de cet arbre citadin, dussé-je périr sous les matraques des valets du Capital, mon image dusse-t-elle être détournée par les faiseurs d’images et d’opinion au service des diables qui nous entretiennent dans l’illusion et le faux monde qu’ils ont créé, je jure de ne pas quitter cet arbre tant qu’il ne me sera pas révélé la raison de l’ignoble, des ordures et de l’immonde et des moyens d’y remédier. » Discours du sous-commandant Marcos à son disciple sur les barricades, 2002

Le temps de l’indignation est peut-être révolu. Et c’est tant mieux.
Car la gravité de la situation mérite mieux que des soubresauts convenus et policés à chaque révélation des injustices de ce monde. L’heure est à la saine colère et à la réclamation d’un dû : le droit de savoir, le pouvoir de décider. Ce n’est pas une mince affaire et l’expérience montre que l’on ne peut se contenter de la magie des urnes, mais c’est un dessein politique dont l’acuité se renforce au rythme des confiscations, tout sourire, que nous infligent les détenteurs des richesses et braconniers de l’information, qui sont souvent les mêmes du reste.

Le droit de savoir donc, à exiger comme la juste rétribution de notre participation à la marche d’une histoire dont on nous pousse à croire qu’elle se déroule sans nous. On l’apprend encore un peu dans les écoles, et beaucoup dans Le Figaro : l’histoire est une suite d’évènements impulsés par des puissants dont il nous faut applaudir passivement les hauts faits et gestes jusqu’aux palpitations, à l’unisson, de notre cœur de Françaises et Français, prompts à communier dans une fierté et un amour aveugles pour la nation. L’histoire, nous disent encore ces gardiens jaloux de la contre-révolution, n’est pas le produit d’une quelconque volonté populaire, encore moins de ses luttes ; non, l’histoire glisse entre les mains du peuple, et on ne l’acclame qu’une fois certains que la vitrification bourgeoise en aura asséché les rugosités, car il ne manquerait plus que les Messieurs-Patrimoine salissent leurs souliers dans la boue. L’histoire est Une et indivisible comme la République une fois purgée de son extrait de naissance révolutionnaire. C’est un beau roman, c’est une belle histoire comme disait l’autre.

On mesure mal à quel point cette dépossession du pouvoir d’agir sur le déroulé de l’histoire, cette mythologie nationale (selon le mot de Suzanne Citron), usée jusqu’à la moelle, est beaucoup plus délétère qu’une gentillette comptine susurrée aux enfants.

On mesure mal à quel point cette dépossession du pouvoir d’agir sur le déroulé de l’histoire, cette mythologie nationale (selon le mot de Suzanne Citron), usée jusqu’à la moelle, est beaucoup plus délétère qu’une gentillette comptine susurrée aux enfants. Il serait plus juste de la comparer à un psychotrope dont on feint d’ignorer les effets lors de la descente : la saine colère des invisibles, tous ces anonymes d’aujourd’hui contraints à l’amnésie. Reprendre la main sur l’écriture et la transmission de l’histoire, des histoires, est l’un des préalables pour une plus juste et salutaire ventilation de la parole politique, seule condition de l’exercice d’une démocratie digne de ce nom. On ne se contentera pas de substituer Louise Michel à Jeanne d’Arc, Robespierre à Napoléon dans une nouvelle épopée nationale, de gauche, porteuse des mêmes tropismes héroïsants que le roman décrié plus haut. On changera la focale de la restitution historique pour explorer les ressacs du passé, faire parler les muets : ouvrières et ouvriers, paysannes et paysans, immigrés ; réveiller les morts et leur donner des vies et des noms, et enfin réécrire les épitaphes avec la poésie de l’ordinaire.

Mais cette préemption populaire sur l’écriture du passé doit se doubler d’une vigilance sur le récit du présent que nous fournissent en parallèle les fabricants d’information toujours prompts à s’auto-congratuler. N’ont-ils pas une approche objective et exemplaire, garantie par l’incontournable débat contradictoire dont jaillira, par magie, la vérité sage et consensuelle que chacun aura la liberté de se construire ? Ne donnent-ils pas la parole à tout le monde, puissants et impuissants, « de gauche » et « de droite », pour et contre, blancs et noirs, beaux et laids, gentils et méchants ? Cette politique de la joute au service du vide nous gratifie de sempiternels clashs, punchlines ou autres artefacts contemporains du spectacle que nous – il faut bien m’y inclure – nourrissons par nos commentaires du commentaire comme une sirupeuse illusion de peser un peu sur le cours des choses. Le problème n’est pas tant que tout cela existe, on a toujours cherché à divertir le peuple ou plutôt à faire diversion ; le problème est d’avoir réussi à faire croire qu’on avait là une source d’information et, plus grave, que l’on soit tenté de s’en satisfaire. Car il y a ici une mythologie plus sournoise encore qu’un rapport faussé à l’histoire : l’illusion de la reconnaissance d’une participation populaire au présent et le ferment d’un étouffement de la saine colère, celle qui attend de se déployer dans une arène politique autrement plus spacieuse qu’une application de smartphone.

Reprendre la main sur une histoire commune implique donc de conjuguer ensemble un passé et un présent dépoussiérés des illusions paralysantes et suppose de ne rien céder sur les finalités émancipatrices des formes de médiatisations quelles qu’elles soient. Cela commande de se méfier de toute propagande, qu’elle épouse la forme d’un porte-parole charismatique, ou d’un dispositif narratif de faux-semblant ; et surtout de réhabiliter le doute et la critique comme seules postures intellectuelles légitimes de quête de vérité. Le droit de savoir donc, pour le pouvoir de décider, et contre les faiseurs d’images et d’opinions.

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