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Le pouvoir n’est fort que par la division

Le pouvoir n’est fort que par la division

Un Président mal élu, une adhésion au libéralisme toujours aussi faible au sein de la population française, et pourtant jusqu’ici la passivité l’a emporté. Les choses changeront-elles avec les mouvements sociaux du printemps ? L’économiste Bruno Amable, coauteur de « L’Illusion du bloc bourgeois », s’interroge pour le Média.

La période de grâce d’Emmanuel Macron a-t-elle pris fin ce 22 mars ? A l’heure où ces lignes sont écrites, il est trop tôt pour le dire. Mais les mobilisations du printemps 2018 ont sonné la fin d’une surprenante période de passivité qui a suivi le départ en fanfare du quinquennat d’Emmanuel Macron.

En à peine un an, le nouveau pouvoir a engagé une impressionnante série de « réformes » portant sur des sujets à haute teneur conflictuelle : flexibilisation de la relation d’emploi (poursuite du mouvement engagé sous la présidence Hollande avec la Loi travail), réforme de l’assurance chômage, Parcours Sup… sans compter la suppression de l’ISF, la hausse de la CSG et plus généralement une politique économique qui favorise le capital, étant d’ailleurs revendiquée comme telle. Dans le passé (les cinq dernières décennies par exemple), une seule de ces « réformes » aurait déclenché un mouvement de résistance sociale conséquent. Et là, rien ou presque. On se demande ce qu’était devenu tous ceux qui avaient passé tant de « Nuits debout » il y a deux ans.

On connait la tactique suivie par le pouvoir, c’est celle de la stratégie du choc visant à désorganiser l’adversaire par une offensive tous azimuts. En multipliant les occasions de conflit à une cadence rapide, on tente d’empêcher une mobilisation d’ensemble, chaque catégorie touchée arrivant à peine à organiser sa résistance qu’un front nouveau s’est ouvert. Evidemment, cette tactique comporte un risque, c’est de faire converger vers un mouvement de protestation de masse des contestations qui n’ont a priori que peu de choses en commun. Mais au cours de la première année, ce danger a été écarté.

Serait-ce que les « réformes » sont plus ou moins bien acceptées par la population ? Ce serait étonnant car la plupart des enquêtes révèlent au contraire que la majorité de la population est loin d’être favorable à une évolution de la société vers une configuration néolibérale. Quand on leur demande leur avis, les personnes interrogées se déclarent plutôt hostiles à la flexibilisation de la relation d’emploi (par exemple en remplaçant les CDI et CDD par un « contrat unique » plus flexible) ; elles sont aussi attachées au service public (enseignement, santé…), et en faveur de l’action redistributive de l’Etat pour lutter contre les inégalités. Bref, compte tenu des attentes d’une majorité de la population, c’est à se demander comment Emmanuel Macron a pu non seulement se faire élire Président de la république mais encore obtenir une majorité absolue à l’Assemblée nationale.

Mais justement, la victoire de Macron et de son mouvement n’a pas été aussi éclatante qu’on pourrait le croire au premier abord. Si on rapporte le score de Macron au premier tour de la présidentielle aux inscrits et non aux votants, on s’aperçoit que l’ex-ministre de l’économie de Hollande n’a recueilli que 18% de l’électorat potentiel. Pour trouver une performance aussi faible, il faut remonter à Chirac en 2002 (usé par un précédent mandat) ou en 1995 (avec un concurrent, Balladur, appartenant à son propre parti). Par comparaison, Hollande en 2012 et Sarkozy en 2007 avaient recueilli respectivement 22 et 25% des suffrages des inscrits, ce qui était déjà faible en comparaison des scores de Mitterrand ou Giscard, pour ne rien dire de de Gaulle ou Pompidou.

C’est encore pire si on regarde la performance de LREM au premier tour des législatives de l’année dernière. Les « marcheurs » ont royalement obtenu 15% des inscrits. Un score aussi faible pour un parti présidentiel est inédit au cours des dernières décennies. Par comparaison, le PS de Hollande avait « fait » 22%, l’UMP de Sarkozy 27% et le PS de Mitterrand en 1981 38%…

Ces quelques chiffres, auxquels on aurait pu ajouter ceux de la cote de confiance du président et de l’exécutif, ne sont qu’une illustration d’une situation bien connue : la base sociale de Macron, le bloc bourgeois, est extraordinairement étroite. La politique menée, les « réformes » néolibérales, n’a pas le soutien d’une majorité de la population. Le pouvoir n’est fort que par la division de l’opposition et l’indécision de ses représentants, politiques ou syndicaux.

La contestation n’est jamais spontanée, elle s’organise, elle se planifie, et c’est certainement à ce niveau que se situe le problème. De façon très ironique, c’est probablement le principe néolibéral suprême, la concurrence, qui explique une bonne partie de l’incapacité des forces potentielles de résistance au néolibéralisme à avoir une efficacité minimale. Du côté politique, à gauche, la tactique (on n’ose pas parler de stratégie à ce niveau) semble commander de concentrer ses attaques sur la force dominante, la France insoumise. De ce point de vue-là, tout semble bon : de Hamon qui trouve que Mélenchon a un problème avec la démocratie jusqu’au NPA qui prend la défense des médias injustement attaqués par la FI. Avec de pareils ennemis, Macron n’a pas besoin d’amis.

C’est aussi la concurrence qui peut expliquer l’inefficacité des organisations syndicales. Il était courant dans une certaine littérature académique de comparer la France aux autres pays européens et d’expliquer que la concurrence entre syndicats français poussait à la surenchère revendicative. Il serait urgent de réviser ces conclusions parce que la situation actuelle nous offre au contraire le spectacle d’une concurrence syndicale qui pousse à la sous-enchère. Pour pouvoir se placer comme partenaire privilégié du pouvoir, les confédérations, certaines d’entre elles au moins, semblent redoubler de complaisance à l’égard de ce dernier.

Les mouvements sociaux du printemps 2018 vont-ils changer la situation ? La contestation va-t-elle prendre de l’ampleur ou s’épuiser en « journées d’action » qui ne débouchent sur rien ? Nous aurons bientôt la réponse à ces questions.

 

Dernier ouvrage publié : « L’Illusion du bloc bourgeois », avec Stefano Palombarini, éditions Raisons d’agir, 2017.

1 Comment

  1. dominique

    j’avoue que aynat été syndicaliste j’ai toujours cherché l’unitée syndicale dans ma boite et souvent la division etait là présente dejà par les drapeaux les etiquettes les interets financiers par ce levier les drh savaient comment agir et certains s’y laissaient prendre
    mais aussi l’unité etait de mise ,lorsque les interets communs etaient en jeu
    quand aux fortes tetes des fois suivaient leurs proprs chemins de justice j’ai souvent entendu attention camarade tu ne seras pas soutenu sur ce point par la confederation sous entendu d’autres enjeux etaient en jeu
    ainsi sur le cas de l’amiante une bataille de 2ans a bien failli ne pas aboutir le chantage a l’emploi etait la condition patronale
    malgré cela la tete dure a continué sans relache et est arrivée a convaincre ses collegues syndicalistes ses collegues cadres ensuite la drh comerciaux actionnaires et patrons jusqu’a ce que le necessaire soit enfin fait
    bien entendu cette tete dure a été placardisé jusqu’a sa retraite 2ans MAIS AU FINAL CETTE TENACITEE A servi l’interet genéral et aujourd’hui a a retraite ce ne sont que des bons souvenirs
    conclusion
    etre tenace, dur au mal , ne jamais lacher et l’unité sera là sur tout sujet qui est juste et a la fin c’est nous qui allons gagner

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