Gaël Brustier | La guerre de position qui vient

Gaël Brustier | La guerre de position qui vient

Par Gaël Brustier

Le système partisan de la Vème République a sombré corps et bien, vers quel nouveau paysage politique avançons-nous ? C’est la question que pose ici le politologue Gaël Brustier, auteur d’« A demain Gramsci ».

La crise de 2008 a ébranlé les démocraties européennes. Les régimes politiques des pays de l’Union européenne sont touchés. Le régime politique de l’UE lui-même est atteint. C’est la légitimité ce ces régimes qui a été ébranlé. Un régime, ce n’est pas qu’un système institutionnel. Les rouages de la Vème République comme ceux de la Seconde République italienne, comme ceux également du régime de 78 en Espagne fonctionnent encore. En revanche, davantage de citoyens se tiennent éloignés des scrutins électoraux, nombre d’entre eux manifestent une défiance croissante envers le système partisan en place. Ainsi en Italie, dans le sillage de Beppe Grillo, toute une Italie répudie système partisan et système médiatique, tantôt lié aux partis tantôt à la seule puissance privée de Silvio Berlusconi. L’Europe entière a chancelé ou continue d’éprouver les conséquences de secousses tour à tour financière, économique, idéologique, politique et institutionnelles.

En France aujourd’hui, une distance croissante semble éloigner les élites du pouvoir (au sens de Charles Wright Mills) et la masse des citoyens. Ces derniers peinent encore à voir l’alternative possibles à l’actuel pouvoir élu en mai juin dernier. Sa centralité s’affirme chaque jour.

Pourquoi ?

Le nouveau Président de la République a une fonction : préserver les fondamentaux du régime. Depuis le traité de Rome, a fortiori depuis l’Acte Unique et le traité de Maastricht, l’Europe est devenue une ambition française. La « France en grand », cette Europe aux élites techniciennes calquées sur l’idéal -type des élites de 1958, est un dessein des élites françaises qui y ont projeté rêves et espoirs. D’une France tous azimuts se projetant à toutes les extrémités du globe on est passé au consentement satisfait à une « intégration négative » (Fritz Scharpf) portant alignement comptable scrupuleux sur des critères comptables, alpha et oméga du satisfecit adressé ou non à nos gouvernements. On n’imagine ni Louis XII ni le Comité de Salut Public jugés selon des tableaux excell. Là si.

Tout est question de temps.

On ne reconquerra la maitrise du destin collectif qu’en partant à la conquête du temps long. Qu’est-ce à dire ? Les évolutions du monde – géopolitique, économique, environnementales – ont des implications à 20, 30, 40 ou 50 ans. C’est à ces échéances qu’il faut penser. Ne rien concéder ici et maintenant mais garder l’œil fixé sur la ligne d’horizon. C’est la différence entre une star de la téléréalité et un citoyen éclairé par la raison.

Gramsci parlait de « guerre de position » pour décrire les batailles que devraient engager les révolutionnaires dans les sociétés occidentales. Ce combat lent, pour chaque casemate, chaque tranchée, n’est pas moins utile qu’auparavant. Au contraire. Il prend davantage de sens mais implique qu’on parte avec de fermes analyses et convictions en bandoulière.

Le quinquennat Hollande s’est caractérisé par la chute du Parti Socialiste, disloqué sur les écueils d’une société rétive à plonger dans les affres du libéralisme de crise. Le système partisan de la Vème République, épuisé, incapable de susciter le consentement des Français, frappé par des crises internes au cœur de son électorat sinon de son appareil, a sombré corps et biens. A gauche, du PS ne restent quelques débris. A droite, LR fait figure de vaisseau fantôme, dont les apparitions épousent les visions d’un passé qu’on pensait banni. Gauche et droite partisanes ont été expédiées par le fond. Tout le système partisan de la Vème a donc quasiment intégralement disparu.

L’accélération du temps politique au cours des dix-huit derniers mois a été spectaculaire. Rapidement le parti au pouvoir a été d’abord secoué par la fronde de son électorat après que le Président sortant a finalement renoncé à solliciter sa réélection. Le candidat du parti adverse, cogérant du bipartisme en vigueur, s’est effondré sous le coup des révélations médiatiques relatives à son train de vie et aux us et coutumes en vigueur dans son sillage. Deux candidats, l’un fermement soutenu par les milieux de la « tech » et de secteurs influents du patronat, l’autre construisant son « peuple » à partir essentiellement des secteurs abandonnés par la gauche de pouvoir ont rassemblé respectivement 8,6 millions de Français et plus de 7 millions pour l’autre, c’est-à-dire de puissances en fait comparables. Tandis que le chant du cygne de l’extrême droite assurait la qualification au second tour à sa candidate, l’élection à Emmanuel Macron et « en même temps » la révélation de l’inanité du projet politique d’accès au pouvoir du FN. Deux forces politiques nouvelles sont apparues et parvenues à se substituer à l’ancien système partisan.

Les réalignements électoraux ont eu valeur de séisme. Depuis, le rythme s’est ralenti. Mais la bataille n’est pas finie. Elle prend un autre tour. L’absence de scrutin mais aussi la capacité du Président de la République à dépolitiser les enjeux intérieurs doit impliquer l’adaptation des discours, des débats à un temps plus long. Le débat public n’est pas une tasse de nescafé : le temps de l’infusion mérite d’être pris. Dans la société, c’est tranchée après tranchée, casemate après casemate, que se joue le destin et le projet à venir du pays. C’est un travail lent qui prend le temps de l’infusion sur chaque sujet, dans les quartiers, dans l’entourage de chacun, de façon transversale, c’est-à-dire en se défaisant d’étiquettes respectables mais parfois encombrantes, désuètes ou contreproductives, que chacun deviendra acteur du débat, artisan de la France, de l’Europe et du monde de demain.

Par le débat, un nouveau projet collectif peut voir le jour. Il faut multiplier les espaces d’expression et de débats. La pluralité des mondes possibles ne sera révélée que par l’investissement croissant dans des médias donnant une explication éclairée par la raison du « coin de la rue à la mer de Chine ». C’est tout l’enjeu du Média que d’être l’un des foyers d’une récupération du débat public, éclairé par la raison, libre, fondé sur des principes humanistes, progressistes, féministes, écologistes que de donner des clés à chacun pour devenir, peu à peu, acteur du monde.

Pour l’heure, seul le raclement des pantoufles trace le chemin du consentement au fait accompli. Avec le Média, d’autres horizons, se dessineront, selon la vision que chacun se fait de l’avenir.

Crédits photo : Thierry80

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