La fin de la Première Guerre mondiale et l’origine de la poudrière orientale

La fin de la Première Guerre mondiale et l’origine de la poudrière orientale

Moins connus que leurs semblables européens, mais tout aussi déterminants sur le cours de l’histoire, les bouleversements issus de la fin de la Première Guerre mondiale survenus au Moyen-Orient se trouvent à l’origine de biens des maux contemporains, au premier rang desquels la puissance de l’Arabie saoudite et l’essor de l’islamisme politique.

Comme il fallait s’y attendre, les commémorations de la Première Guerre mondiale se sont concentrées, durant la cérémonie du 11 novembre et les quelques jours qui l’ont précédée, sur les conséquences du conflit à l’échelle européenne. Rivalité entre la France et l’Allemagne, dénonciation du nationalisme comme facteur déclencheur des hostilités, hommages aux Poilus et à l’ensemble des anciens combattants, incidences du traité de Versailles sur la politique internationale des années 1920 et 1930 et sur la montée du nazisme : chaque école de pensée, chaque sensibilité politique, a pu développer ses propres thèmes, ses propres analyses, au gré de quelques polémiques inévitables, mais tout en demeurant dans un cadre strictement occidental, voire continental.

Rappelons pourtant une évidence que ne renierait pas La Palice : précisément, la Première Guerre mondiale fut…mondiale. Et si ces conséquences sur la scène européenne furent rien moins que négligeables ou secondaires, il en va de même au Levant, théâtre d’un front moins connu à l’heure des combats, et où la paix revenue se leva sur des bouleversements territoriaux dont l’importance pèse encore sur notre début de XXIe siècle.

La mobilisation de la grande majorité des troupes anglaises, françaises et allemandes dans les tranchées du nord de la France entraîna, en retour, du fait du manque d’hommes disponibles, une intense activité diplomatique sur l’autre rive de la Méditerranée. La Triple entente signée entre la France, l’Angleterre et la Russie, ennemie héréditaire de l’Empire Ottoman, pousse ce dernier dans les bras de l’Allemagne. Cette alliance repose alors sur des intérêts communs, notamment la volonté de contrecarrer les velléités colonisatrices de Londres et Paris en Orient, où le territoire ottoman se trouve petit à petit grignoté depuis la fin du XIXe siècle. Le 14 novembre 1914, le calife Mehmet V proclame ainsi le djihad contre les armées de l’Entente.

En retour, les Anglais nouent le contact avec le monde arabe, qui ne cache plus son hostilité aux Turcs de Constantinople dans un contexte d’affirmation d’identités politiques collectives où ethnicisme, nationalisme et croyances religieuses demeurent liés. Londres encourage les revendications nationales des Arabes, afin de contrer l’appel à la solidarité islamique lancé par le calife. Henry McMahon, haut-commissaire britannique en Égypte, convainc ainsi Hussein, membre de l’illustre famille hachémite et gardien des lieux saints, de se lever contre les Ottomans en échange de l’instauration d’un futur royaume arabe une fois la victoire venue. Un accord est trouvé, après d’âpres discussions, sur les contours de ce futur royaume, centré sur la péninsule arabique et le Levant.

La trahison des promesses

De fait, à partir de juin 1916, les troupes arabes, menées par Fayçal, l’un des deux fils d’Hussein, lancent, avec l’aide des Anglais et des Français, une vaste insurrection contre le pouvoir ottoman. L’épisode est mondialement connu du fait de la participation à ces batailles de T.E. Lawrence, l’aventurier et diplomate britannique, qui conta l’épopée dans son chef-d’œuvre Les Sept piliers de la sagesse. La répression de l’Empire, orchestrée d’une main de fer par Djamal Pacha, creuse encore un peu plus le fossé entre Turcs et Arabes. En octobre 1918, Damas et Alep sont finalement conquises par les hommes de Fayçal.

Dans le même temps, alors même que la promesse adressée aux Arabes pousse ceux-ci dans la guerre, Anglais et Français négocient entre eux un accord secret sur une répartition de leurs futures zones d’influence en Orient. Ce sont les fameux accords Sykes-Picot, du nom des deux négociateurs Mark Sykes, député conservateur britannique, et François-Georges Picot, ancien consul de France à Beyrouth. L’Angleterre s’arroge la souveraineté sur l’Irak et le sud de la Syrie, tandis que la France se positionne sur la partie nord, du littoral à Mossoul. Cette grande entreprise de colonisation des territoires issus de l’Empire ottoman déclinant contrevient directement aux espoirs arabes d’un vaste royaume sous la souveraineté des Hachémites.

Dès 1917, la Russie, où les révolutionnaires ont pris le pouvoir, dénonce l’accord secret entre Anglais et Français. Les autorités de Constantinople emboîtent le pas à Moscou, pointant la duplicité de l’Occident. Mais l’Empire a déjà un genou à terre, et le 30 octobre 1918, lors de la convention de Moudros, il acte sa défaite et signe ainsi sa sortie de l’histoire.

Vient alors le temps des traités de paix, et du partage des territoires nouvellement conquis. Dès la fin de la guerre, le président américain Wilson fait valoir le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Les nationalistes arabes s’appuient sur ce principe lors de la conférence de Paris en 1919 pour faire valoir la mise en œuvre de la promesse britannique, et dénoncent les accords Sykes-Picot. Une commission d’enquête internationale, dirigée par les États-Unis, sonde les souhaits des populations du Levant : dans leur grande majorité, les musulmans plaident pour un royaume dirigé par Fayçal, comprenant la péninsule arabique et les lieux saints. Mais un accord a d’ores et déjà été trouvé, dès décembre 1918, entre la France et l’Angleterre sur un nouveau partage.

En avril 1920, la conférence de San Remo officialise la division de l’Orient entre les deux puissances, sans consultation des Arabes. La France reçoit un mandat sur la Syrie et le Liban, tandis que l’Angleterre met la main sur l’Irak et la Palestine.

Mandats et colonisation

La contestation arabe ne se fait pas attendre. Dès 1919, Fayçal instaure un Congrès national syrien, sorte d’ébauche d’assemblée représentative. Ce Congrès proclame unilatéralement l’indépendance de la Syrie en mars 1920, afin de forcer la main aux Français. La répression s’abat alors sur les nationalistes trahis, et en juillet 1920, l’armée française, menée par le général Gouraud marche sur Damas. Joseph Kessel, dans l’un de ses premiers reportages en Syrie, raconte la politique coloniale française contre les populations fidèles à Fayçal.

La révolte, nourrie par la volonté d’indépendance et le sentiment de trahison, court alors l’ensemble du Moyen-Orient. En Syrie, des insurrections éclatent à intervalles réguliers durant les années 1920. En Palestine, les Anglais sont en butte aux mêmes difficultés, d’autant plus que la révélation de la déclaration Balfour à l’égard des populations juives accentue les ressentiments communautaires. En Égypte également, un large mouvement populaire pousse les Britanniques à proclamer l’indépendance du pays en 1922. Mais cette indépendance est là encore vécue comme une tromperie par les ressortissants arabes, le roi Fouad apparaissant comme la marionnette de Londres et l’armée anglaise continuant de contrôler le canal de Suez.

Une énième révolte survenue en Mésopotamie, pour des motifs similaires, conduit le gouvernement anglais à prendre la décision d’accorder à Fayçal le trône d’une monarchie constitutionnelle en Irak. Le leader arabe prend la tête du nouveau royaume qui demeure toutefois sous mandat britannique. Dans le même temps, son fils Abdallah est intronisé souverain du nouvel État de Transjordanie.

Ces concessions aux Hachémites, si elles pourraient laisser croire que la promesse de 1915 est finalement tenue, demeurent pourtant des trompes-l’œil et ne sont pas sans conséquences. Elles laissent en effet la péninsule arabique libre de toute souveraineté hachémite, et un homme va en profiter. Il s’appelle Ibn Saoud. Celui-ci avait également passé un accord avec Londres dans l’optique de combattre les Ottomans durant le conflit mondial, mais en avait surtout profité pour étendre son emprise sur la péninsule. La défaite diplomatique des Hachémites lui donne l’opportunité de prendre le contrôle du Hedjaz et des lieux saints en 1924. En 1927, les Anglais, qui doivent s’assurer de la sûreté de la mer Rouge pour joindre leurs colonies des Indes, reconnaissent la souveraineté des Saoud sur l’ensemble de la péninsule arabique, et en 1932, Ibn Saoud proclame la naissance du nouvel État d’Arabie Saoudite.

La réaction islamique

La trahison des promesses d’indépendance faites à Fayçal et aux Hachémites, dont les premières actions menées en Syrie avant l’intervention française pouvaient laisser deviner l’instauration du début d’un processus démocratique, a ainsi conduit à la montée en puissance d’une dynastie rétrograde, porteuse d’une vision autrement plus radicale de la pratique de l’Islam. L’irruption, sur la scène orientale, et bientôt mondiale, du royaume d’Arabie Saoudite, doit beaucoup à l’égoïsme des puissances victorieuses européennes, motivées par leurs seuls intérêts coloniaux à court terme.

L’instauration des mandats, en Syrie, en Palestine, au Liban et en Irak, et la main mise posée sur l’Égypte, ne pouvait, de même, qu’encourager les populations locales à verser dans une spirale de la violence afin de se libérer de ce joug qui succédait à l’oppression turque d’avant-guerre. Des populations qui demeurent marquées par la trahison initiale de l’Occident vis-à-vis de leurs propres principes d’indépendance et de souveraineté des peuples. Un tel ressentiment pouvait alors aisément se voir récupérer politiquement. En 2015 encore, l’État islamique mettait en scène, avec force propagande, la destruction symbolique des frontières purement diplomatiques issues des accords Sykes-Picot.

C’est que cette défaite du projet nationaliste arabe a conduit nécessairement à l’essor d’une autre idéologie permettant la reconquête sur des bases cette fois religieuses. En 1928, l’instituteur égyptien Hassan al-Banna fonde ainsi les Frères musulmans. Son idée : rassembler l’ensemble des musulmans contre la corruption d’un Occident dominateur et alors en position d’oppresseur sur l’ensemble de l’ex-territoire ottoman. Le calife ayant disparu avec l’Empire, il s’agissait de prendre le relais.

À l’image de ce qui se passait dans le même temps en Europe, de projets démocratiques déçus en irruption de mouvements collectifs à caractère totalitaire, la paix orientale s’avérait ainsi également grosse d’orages à venir.

Légende : Le 1er novembre 1914, l’Empire Ottoman déclare la guerre à la Triple-Entente (France, Royaume-Uni et Russie). 

Crédits : Gouvernement turc / Wikimedia Commons

1 Comment

  1. bernardcornutCORNUT

    Dès 1986 j’écrivis une note à ce sujet pour Edgard Pisani alors conseiller à l’Elysée, sous le titre: « La guerre de 14 va-t-elle bientôt finir?  » Dès le printemps 1915 à Londres, le comité impérial britannique interministériel De Bunsen avait décidé que parmi ses buts de guerre il y aurait TOUTE la Mésopotamie, et si possible la province de Deyr ez Zor (où sont encore aujourd’hui les troupes US UK et françaises). A l’été 14 après avoir signé à contre-coeur le traité secret d’alliance proposé le 2 août par l’Empire allemand, les Jeunes Turcs ont proposé la neutralité aux Russes, à la France et même à l’Angleterre une alliance quitte à renier celle avec l’Allemagne. L’Empire britannique n’a pas répondu car il lui fallait que l’Empire ottoman fut du côté des vaincus pour être démantelé et que la Mésopotamie passe sous contrôle britannique, avec la concession accordée au printemps 14 à la londonnienne Turkish Petroleum Company (par le grand Vizir, mais non ratifiée par la Diète Ottomane, puis ensuite remplacée par celle de l IPC).

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