La chronique de John R. MacArthur | Amis ou ennemis ?

La chronique de John R. MacArthur | Amis ou ennemis ?

Dans sa dernière chronique, que nous republions ici, John R. MacArthur s’interroge sur l’aveuglement de la gauche libérale, dont Paul Krugman, symbolisée par sa défense de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

Les élections de mi-mandat approchent, et la colère contre Donald Trump s’accroît. Amplifié par les condamnations de Paul Manafort et de Michael Cohen, conseillers intimes du président, le vacarme venant des anti-Trump atteint un niveau presque assourdissant. Pour ceux-là, les jeux sont faits : le 6 novembre marquera le début de la fin du cauchemar avec une nette victoire démocrate alors que Robert Mueller poursuit son enquête qui ira jusqu’à la destitution du voyou domicilié à la Maison-Blanche.

Cependant, au sein de la « résistance » anti-Trump, il existe des contradictions qui risquent d’aider le président à conserver, sinon une majorité à la Chambre des représentants, du moins le renforcement de son soutien par une classe ouvrière abandonnée depuis longtemps par le Parti démocrate. Et ces contradictions sont partagées, ironiquement, par des éléments de la gauche libérale ainsi que la droite traditionnelle.

Notre paradoxe intello-électoral se situe autour des sujets qui fâchent le plus, soit l’ALENA, les relations commerciales avec la Chine et la théologie du « libre-échange ». À gauche, on entend la voix hystérique de Paul Krugman, Prix Nobel d’économie et chroniqueur vedette du New York Times. En août, il a laissé entendre que Trump et ses militants étaient bien capables d’une prise de pouvoir quasi fasciste. « Aujourd’hui, nous nous retrouvons sur le fil du rasoir, a-t-il déclaré. Si on bascule dans le mauvais sens — si les républicains gardent le contrôle des deux Chambres du Congrès —, nous deviendrons la Pologne ou la Hongrie plus vite que vous ne pourriez l’imaginer. »

Krugman, censé être du côté des gens ordinaires, considère les victimes de la politique libre-échangiste de Reagan à Obama, en passant par le couple Clinton, comme de simples méchants : « Ne me parlez pas d’anxiété économique…. toutes les études ont montré que c’est le ressentiment raciste, et non la détresse économique, qui a motivé l’électorat de Trump. » Extraordinaire et, finalement, aveuglement bête. Depuis l’université, Krugman gobe le catéchisme de David Ricardo et d’Adam Smith. Il n’arrive pas à reconnaître que ce sont des milliers d’anciens employés d’usine dans les États-clés du Midwest ayant voté pour Obama en 2008 et 2012 qui ont ensuite opté pour Trump en 2016. Mis au chômage ou stagnant dans des emplois mal rémunérés par la délocalisation industrielle au Mexique et en Chine, ces gens ont aussi souffert après la crise financière de 2008, déclenchée en partie par la déréglementation de Bill Clinton du secteur financier. Tous des racistes, bien sûr.

Toutefois, le Wall Street Journal, prétendu rival idéologique du Times et de Krugman, reste farouchement critique des tentatives d’un gouvernement, quand même partisan des riches, de rétablir avec des tarifs douaniers un partiel équilibre de l’énorme déficit du commerce extérieur. Un éditorial du 27 août exprime son dégoût pour le « commerce géré » inclus dans la proposition américaine d’un nouvel accord d’échange avec le Mexique, qui remplacerait l’ALENA actuel. Particulièrement choquante serait l’obligation, afin d’obtenir le droit de vendre des voitures sans tarifs douaniers, que 40 % du contenu soit fabriqué par des ouvriers gagnant un minimum de 16 $ l’heure. Cela est une tactique, d’après le Wall Street Journal, pour faire approuver par le Congrès un accord qui « irait loin vers l’imposition des droits de travail de style américain au Mexique ». Quelle horreur ! Une possible hausse de revenus pour des Mexicains dont pourraient également bénéficier les syndicats américains !

En fait, c’est du jamais vu dans une négociation sur un accord d’échange. D’habitude, les conversations de ce genre concernent la meilleure façon de protéger les biens privés et d’exploiter la main-d’oeuvre bon marché. Il semble que le républicain de souche Robert Lighthizer, représentant au commerce américain, soit devenu gauchiste pour plaire aux démocrates. Comble de la trahison ; ça ne se fait pas entre amis.

Seulement, ce qui ne tourne pas rond dans ce scénario est que Krugman, économiste libéral et porte-parole de la faction Clinton-Obama, est plus ou moins d’accord avec la page éditoriale du Wall Street Journal. Lors d’une conférence en octobre 2017 à l’Université autonome nationale du Mexique, Krugman a traité l’ALENA de « réussite partielle ». Mais l’essentiel est ceci : « Si vous demandez si… il y avait une erreur dans l’accord qui devrait être réparée — en réalité, je n’en vois pas parce que cela est l’engagement d’un accord de libre-échange… [pas d’erreur dans] les salaires, parce qu’on ne peut pas faire de demandes salariales au Canada et au Mexique sans détruire les exportations… »

Mon Dieu, c’est n’importe quoi. L’ALENA est largement un pacte d’investissement qui permet aux États-Unis de fabriquer à bas prix au Mexique avec une protection contre l’expropriation et le harcèlement politique. C’est l’Amérique qui mène la danse, qui dicte à peu près tout. Et voilà donc que Donald Trump, ennemi du peuple et faux jeton, réussit à présenter les élites du Parti démocrate et de la presse comme les véritables ennemis du peuple. C’est de très mauvais augure.

John R. (Rick) MacArthur est le président et l’éditeur de Harper’s Magazine. Il est également un journaliste et auteur primé. Sous sa direction, Harper’s Magazine a reçu vingt National Magazine Awards, la plus haute reconnaissance de l’industrie. Il écrit aussi régulièrement pour le magazine britannique The Spectator et tient une chronique en français pour Le Devoir. Il est l’auteur de Deuxième combat: la censure et la propagande dans la guerre du Golfe (1992, 2004) et, plus récemment, de L’illusion Obama (2012).

Légende : Paul Krugman, le le 22 mai 2012

Crédits : Commonwealth Club / Ed Ritger / Flickr

2 Comments

  1. Yannis

    Cette confusion des genres s’est très vite exportée en France, jamais en retard d’un mode étasunienne… Peut-être même avec un peu d’avance, depuis que Jospin annonçait fièrement en 2002 « Mon programme est moderne, pas socialiste »… annonçant la défaite puis l’écroulement du PS. Formule passée à la postérité et qui anticipe en France la novlangue macronesque, qui illustre également la dérive des intellos qui se disent de gauche de coeur, mais avec le portefeuille à droite et comme dogme « Soutien inconditionnel à l’UE et aux traités de libre échange ultralibéraux, soutien aux guerres néocoloniales de l’OTAN ». Parce que l’Amérique, c’est bien connu, c’est la Liberté. En attendant faut se taire et ramer tous ensemble, pour ne pas sombrer dans le « populisme » ou le « nationalisme ». Des deux côtés de l’Atlantique, on est pas encore sorti de la galère effectivement !

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  2. wazoox

    C’est clair, les démocrates vont se faire laminer aux élections de mi-mandat, et Trump va partir vers une réélection dans un fauteuil. C’est hallucinant de voir à quel point leur aveuglement idéologique enferre les démocrates dans une stratégie manifestement perdante, mais ils continuent à foncer dans le mur en klaxonnant. La politique de Trump est *un triomphe*. La croissance est folle, 4,2%, le chômage est au plus bas, il va ruiner la Chine et les BRICS par son action sur le dollar, on voit avec la sortie Bloomberg de jeudi sur Supermicro qu’il va sans aucun doute briser les monopoles des GAFAM après les élections, bref… Que dire? *Trump mène une vraie politique populiste de droite, et ça marche*. Misère.

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