La chronique de Frédéric Schiffter | Note sur trois types de contre-vérités

La chronique de Frédéric Schiffter | Note sur trois types de contre-vérités

Dans sa dernière chronique, le philosophe Frédéric Schiffter revient sur l’erreur, le mensonge et l’illusion trois formes de contre-vérités qui répondent à des mécanismes différents. 

« Veritas est adæquatio intellectus et rei », écrit Thomas d’Aquin. La vérité traduit la conformité de l’intellect avec la réalité. Il n’est pas de meilleure façon de définir le vrai, et, par là même, le faux – comme la non-conformité de l’intellect avec la réalité. En d’autres termes que ceux de la scolastique : énoncer une vérité c’est dire ce qui est, énoncer une contre-vérité c’est dire ce qui n’est pas.

L’erreur

Il existe dès lors trois types de contre-vérités. L’erreur, le mensonge, l’illusion.

On fait erreur quand on se précipite dans son jugement, quand on n’observe pas les étapes d’une logique, quand le préjugé commande à l’entendement. On peut dire alors que l’esprit erre, qu’il a perdu son chemin – méthodos, en grec. Mais il lui est aisé de le retrouver. Si, par exemple, on a commis une bourde dans un calcul, on aboutira à un résultat juste après avoir repéré l’endroit ou le moment où on a bifurqué malencontreusement. Il suffit alors de reprendre avec précaution la bonne voie de la démonstration et de la mener à son terme.

On tombe aussi dans l’erreur par désintérêt à l’égard des mots, de leur signification propre et exacte. L’approximation, l’imprécision, le général, ruinent sinon la véracité d’un discours, du moins sa justesse. L’idéal serait d’installer en sa mémoire un lexique qu’on consulterait avant d’utiliser un terme pour être sûr de parler à bon escient. À défaut de pareil dictionnaire intime, pour éviter de divaguer, on s’accoutumera à la lecture d’ouvrages qui clarifient les notions – telle est, selon Ludwig Wittgenstein, la seule vocation de la philosophie. On s’évertuera ainsi à vaincre sa négligence – negligere, en latin, signifie ne pas lire.

Toute erreur de raisonnement est donc corrigible. Elle recèle même une vertu pédagogique. On apprend de ses erreurs – notamment à ne plus les reproduire.

Le mensonge

On ment lorsqu’on induit sciemment autrui dans l’erreur, comme si on lui indiquait une mauvaise direction, ou un chemin inexistant, afin que, s’écartant de la réalité, il la perde de vue. Dans l’égarement, il s’en remettra au menteur pour que celui-ci l’oriente – lequel en profitera pour le perdre davantage. Mentir est utile en amour, en amitié, en toute espèce de commerce, mais surtout si on exerce le pouvoir. Machiavel rappelle que le Prince doit montrer à ses sujets qu’il respecte les vertus vantées par la morale commune mais à condition de se garder de remplir les devoirs auxquels elles obligent. Pour maintenir la cité dans un relatif état pacifié, le Prince ne mise pas sur la chimérique bonté des humains, mais tient compte des intérêts égoïstes qui les animent, les divisent et les jettent les uns contre les autres. Ce serait folie de sa part de chercher à incarner la Justice, mais sagesse de la feindre en usant de la force afin de tenir les individus en respect.

Cela appelle chez lui un réel talent de comédien – facilité toutefois par l’habitude du faux de paraître souvent plus vraisemblable que le vrai. Les mensonges du Prince supposent de revêtir le masque de la vérité, de parler avec les accents de l’évidence et de la sincérité. Servi au moyen d’une habile rhétorique, un mensonge politique, « même s’il n’est cru qu’une heure, aura fait son travail », note Jonathan Swift, car « le mensonge vole tandis que la vérité ne le suit qu’en boitant, de telle sorte que lorsque les citoyens en arrivent à ouvrir les yeux, c’est un quart d’heure trop tard. La farce est finie et le conte a produit son effet » (1) Certes, les sujets que le Prince abuse peuvent le confondre pour peu qu’ils exercent le doute – qu’ils lui demandent, avant de lui accorder leur crédit, les preuves de ce qu’il avance. Mais s’ils n’exigent de lui rien de tel et croient sans examen ses contre-vérités – ses fausses informations ou sa propagande – ils méritent leur servitude. Il entre plus de bassesse chez le dupé que chez le dupeur.

L’illusion

On s’illusionne quand on se ment. L’illusion ne vient pas d’un manque de discernement qui ne ferait pas voir la réalité telle qu’elle est, mais d’un désir contrarié par cette réalité, désir qui, partant, substitue par le secours de l’imagination une autre réalité qui lui convient – autant dire un mirage.

Comme dit à merveille l’expression, s’illusionner c’est « prendre son désir pour la réalité ». Dans L’Essence du christianisme, Ludwig Feuerbach expose la façon dont se construit la personne du Dieu unique. Les humains, dit-il, souffrent de leur finitude terrestre. Leur existence, leur puissance, leur connaissance sont bornées. Dès lors, ils projettent leur désarroi dans le ciel et le change en gloire. Dieu est perçu comme la figure de leur humanité débarrassée de ses limites. Il existe hors du temps. Il ne naît ni ne meurt. Il peut tout et Il sait tout. Ainsi s’agenouillent-ils devant une figure qu’ils imaginent réellement éternelle, omnipotente et omnisciente – à laquelle ils prêtent, ajoutera Freud, une dimension paternelle.

Une religion se présente comme un cas particulier d’idéologie – une idéologie étant un ensemble de représentations fantasmatiques que les humains entretiennent sur le monde et sur eux-mêmes afin de se consoler de leur condition. Une idéologie ne répond donc jamais à une exigence de connaissance mais à un désir de bonheur social ou de quiétude métaphysique — à un espoir de salut ici-bas ou dans l’au-delà. En cela, elle est pourvoyeuse de sens. Une religion donne du sens à l’existence ; une doctrine politique, ou morale, donne du sens à l’action ; une philosophie donne du sens à l’Histoire – chacune pouvant bien sûr remplir seule cette tâche. Porté par les affects de l’humiliation que suscite l’absurdité de la vie, le sens détrône la vérité dans l’esprit des humains. Ils n’attendent même pas des sciences qu’elles répondent aux questions « comment ? » et « qu’est-ce que ? », mais aux interrogations réservées à la religion et à certaines philosophies : « Pour quoi ? » et « Pourquoi ? ».

Alors que l’erreur est corrigible et que l’on peut déjouer un mensonge par un ressaisissement de l’esprit, l’illusion, du fait même qu’elle comble pour un temps l’affectivité, s’avère une contre-vérité résistante au doute comme à toute forme de critique. Et pour cause : le trompé n’est autre que le trompeur. Et, à supposer qu’un esprit revienne de telle ou telle de ses illusions, angoissé de replonger dans le non-sens, il aura tôt fait de trouver sur le marché abondant des idéologies un sens nouveau à son existence qu’il prendra pour la vérité.

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Frédéric Schiffter est né en 1956 au Burkina Faso, appelé aussi le « pays des hommes intègres ». Dix ans plus tard, il échoue à Biarritz, où il lui arrive d’enseigner la philosophie l’hiver, de surfer l’été, et, à ses moments perdus, qu’il apprécie comme les meilleurs de la vie, de commettre des essais mordants et mélancoliques, parmi lesquels: Sur le blabla et le chichi des philosophes, Le Bluff éthique et Philosophie sentimentale (Prix Décembre 2010).

Notes :

(1) Jonathan Swift, L’Art du mensonge politique (1733), Éditions Jérôme Millon (2007)

Légende : Nicolas Machiavel, peinture de Santi di Tito

Crédits : Wikimedia Commons

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