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La chronique de Frédéric Schiffter | L’intelligence insultée (remarques sur la censure)

La chronique de Frédéric Schiffter | L’intelligence insultée (remarques sur la censure)

Dans sa dernière chronique, le philosophe Frédéric Schiffter souligne les limites de la censure et plaide pour une liberté d’expression voltairienne.

Quand des particuliers, des associations, des autorités, saisissent la justice dès qu’ils entendent les vociférations d’un rappeur, les provocations d’un journaliste, les blagues douteuses d’un saltimbanque, les prêches délirants d’un imam, ou encore les écrits d’un auteur, je m’interroge sur ce réflexe de censeurs.

Chez les âmes indignées, le recours à la loi procède du sentiment que c’est au Bien que s’est attaqué un Nick Conrad, un Zemmour, un Dieudonné, un barbu. Tout se passe comme si elles étaient elles-mêmes les victimes d’une atteinte à la dignité humaine. Dès lors, quand elles en appellent à la censure, c’est parce qu’elles auraient le devoir, en leur qualité de bonnes âmes, de faire en sorte qu’un juge muselle des êtres qui véhiculent la haine.

Réclamer à l’égard d’un quidam une condamnation judiciaire, un ostracisme médiatique ou, récemment, à propos de Céline, une entrave éditoriale, m’effraie. Car ceux qui se placent dans le camp de la Vertu dénient aux autres la faculté de discernement. Selon leur logique, on ne peut faire courir à la société le risque de laisser s’exprimer librement un chanteur ou un écrivain dont ils ont décrété l’âme haineuse, car les auditeurs, les téléspectateurs, les lecteurs, n’ayant pas, comme eux, les vertueux, un jugement critique aigu, pourraient être contaminés par la rage et, à leur tour, la propager. Les vertueux sauraient ce qu’il est permis de dire et de ne pas dire, d’entendre et de ne pas entendre, de lire et de ne pas lire, non seulement parce qu’ils posséderaient en eux un sens moral qui en ferait les garants des Valeurs républicaines, mais parce qu’ils seraient aussi plus avisés que n’importe quel citoyen. Ils formeraient une indispensable Société Protectrice des Esprits.

Rien de plus naïf que de s’imaginer qu’un discours de haine influencerait des gens. On ne prêche jamais que des convaincus. Si les mots haineux d’un orateur trouvent un écho dans une foule, c’est parce que la haine anime déjà cette foule. Il est son porte-parole. Ceux qui viennent l’écouter viennent s’écouter.

Il en va de même pour les discours vantant la fraternité.

Le prêtre, ou le tribun, sert aux gens ce qu’ils désirent entendre. Les paroissiens ne se rendent pas à la messe, les militants n’accourent pas au meeting pour qu’on leur prouve, aux uns comme aux autres, la grandeur de ce sentiment — ils en sont convaincus — mais pour qu’on leur rappelle combien ils ont raison d’y croire.

Je noterai au passage que les discours de haine ne rejettent pas la fraternité — comme le montrent les confréries racistes où on la cultive entre soi —, et, inversement, que les messages fraternels universels accompagnent des pulsions de carnage — comme ce fut le cas lors de la Révolution française dont la devise des Conventionnels « La fraternité ou la mort ! » devait s’entendre, selon Nicolas de Chamfort, dans le sens de:  « Sois mon frère ou je te tue ! »

Dans le domaine littéraire, ceux qui firent pression sur les responsables des éditions Gallimard pour que les pamphlets antisémites de Céline ne soient pas publiés ont, là encore, insulté l’intelligence du public. La lecture de ces écrits n’est pas obligatoire et sans doute que les censeurs eux-mêmes ne les ont pas lus. Réapparut ici avec force le préjugé décrit plus haut selon quoi les mots déteignent sur les esprits et entraînent des actes. Si on admet que Bagatelles pour un massacre pourraient inspirer un antisémitisme à ses lecteurs, accusera-t-on alors le marquis de Sade et Sacher Masoch de susciter des perversions sexuelles ? La brigade des stupéfiants devra-t-elle interdire dans les collèges et les lycées la lecture des Paradis artificiels de Baudelaire de crainte que son Poème du haschich n’y encourage le trafic et la consommation de shit ?

Un écrivain n’exerce de pouvoir que sur son écriture. J’attends toujours que l’on me prouve la causalité qui lierait un roman, un brûlot, un essai, un livre sacré, une chanson, un poème, à des comportements illicites ou barbares. Je ne parle pas de libelles de propagande mais des ouvrages, majeurs ou non, appartenant à la littérature, à la religion, à la philosophie.

En revanche, nombre de gens pensent, parlent, agissent, dans l’ignorance des références livresques qu’ils revendiquent.

J’ai croisé dans ma vie des juifs, des chrétiens, des musulmans. J’ai toujours été frappé par le fait que la plupart d’entre eux ne possédaient qu’une connaissance très superficielle, voire nulle, de l’Ancien Testament, des Évangiles, du Coran. À l’université, certains de mes camarades qui se disaient marxistes n’étaient savants de l’œuvre de Marx que par ouï-dire. Or l’inculture de ces braves gens ne les empêchait pas de se louer de l’authenticité de leur foi et de leur marxisme et les autorisait même à afficher une totale orthodoxie. Souvent, ils manifestaient de l’agressivité à mon égard, jugeant arrogante la curiosité intellectuelle de celui qui avait mis son nez dans les ouvrages des auteurs dont ils se coiffaient. Ce qui laisse à penser que s’ils s’étaient donné la peine de lire réellement les doctrines censées définir leur vision du monde et orienter leur conduite, ils eussent proféré des croyances moins virulentes et des convictions moins arrêtées — et, peut-être, auraient-ils cultivé un scepticisme de bon aloi. Les fanatiques, les dogmatiques, les enragés, se recrutent rarement chez les lecteurs qui ne s’interdisent aucune œuvre même suspecte de contrevenir à un ordre social ou moral.

« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez le dire. » Cette phrase faussement attribuée à Voltaire par Evelyn Beatrice Hall est devenue la maxime des champions de la tolérance. La liberté d’expression n’a pas besoin de martyrs. Il lui faut des avocats pour faire contrepoids aux tracasseries des policiers de l’Opinion qui se mêlent de la limiter par altruisme et pour plaider sa cause quand on la traîne devant les tribunaux des bons sentiments.

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Frédéric Schiffter est né en 1956 au Burkina Faso, appelé aussi le « pays des hommes intègres ». Dix ans plus tard, il échoue à Biarritz, où il lui arrive d’enseigner la philosophie l’hiver, de surfer l’été, et, à ses moments perdus, qu’il apprécie comme les meilleurs de la vie, de commettre des essais mordants et mélancoliques, parmi lesquels: Sur le blabla et le chichi des philosophes, Le Bluff éthique et Philosophie sentimentale (Prix Décembre 2010).

Légende : Louis-Ferdinand Céline, dans le magazine Stupéfiant !

Crédits : Capture d’écran / YouTube / Stupéfiant !

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