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La chronique de Frédéric Schiffter | L’écrivain engagé dans l’impasse

La chronique de Frédéric Schiffter | L’écrivain engagé dans l’impasse

Dans sa dernière chronique, le philosophe Frédéric Schiffter nous explique pourquoi il perçoit l’engagement littéraire comme une impasse.

Le 22 octobre 1970, Alain Geismar, dirigeant de l’organisation maoïste La Gauche prolétarienne est condamné à 18 mois de prison pour « reconstitution de ligue dissoute ». Dans les jours qui suivent, devant les portes de l’usine Renault de Boulogne-Billancourt, Jean-Paul Sartre, juché sur un tonneau, harangue des ouvriers pour dénoncer « l’État policier » (1). Même si sa présence n’attire pas grand monde, la presse est là – des photographes et la télévision. Mais Sartre ne vient pas seulement défendre Alain Geismar. « C’est à vous de dire si l’action de Geismar est bonne ou non », déclare-t-il. « Je veux témoigner dans la rue parce que je suis un intellectuel et que je pense que la liaison du peuple et des intellectuels, qui existait au XIXème siècle (2), pas toujours, mais qui a donné de très bons résultats, devrait être retrouvée aujourd’hui. Il y a cinquante ans que le peuple et les intellectuels sont séparés, il faut maintenant qu’ils ne fassent plus qu’un. Non pas pour que les intellectuels donnent des conseils au peuple, mais au contraire, pour que les masses prennent une forme neuve et c’est pourquoi je vous dis : nous nous retrouverons certainement. » (3)

Je me demande si le Sartre de 1970, directeur de La Cause du peuple, aurait serré la main au Sartre de 1938 auteur de La Nausée. Car entretemps était paru, en 1948, Qu’est-ce que la littérature ?, ouvrage dans lequel Sartre, alors « compagnon de route » du Parti communiste français, plaidait pour une réforme politique de la création littéraire. « Le sort de la littérature est lié à celui de la classe ouvrière » (4), y écrivait-il. L’écrivain devait cesser de conter aux classes exploitées des destinées de personnages mus par des passions stériles, comme l’amour, l’ambition, l’angoisse. Pour un romancier, la question n’était pas de s’engager dans son œuvre, mais d’engager son œuvre dans un processus révolutionnaire. Il avait à puiser son inspiration dans les contradictions du capitalisme et les avancées du socialisme, en rendre compte au public populaire par le moyen des formes « bourgeoises » du roman ou du théâtre, lesquelles, par là même, soumises à cette fin, obtenaient leur rachat historique. En revanche, les écrivains qui auraient cultivé l’ « art pour l’art » — comme le firent, par exemple, au temps des insurrections révolutionnaires du XIXe, Flaubert, Baudelaire et Gautier — n’eussent pu faire davantage illusion. Leur soin stylistique et leur pureté conceptuelle seraient apparus comme des coquetteries culturelles du pouvoir dominant, des simagrées formelles impuissantes à entraver l’accession des ouvriers à leur conscience de classe. Si, en prenant une pose aristocratique, de nouveaux Flaubert, Baudelaire, Gautier, faisaient mine de mépriser la vulgarité de la bourgeoisie, cela ne changerait rien à leur statut de scribes à son service (5). Car, notait Sartre, ces écrivains auraient « besoin d’[affirmer ce mépris] pour justifier leur esthétique d’opposition […] Ils [souhaiteraient] conserver l’ordre social pour pouvoir s’y sentir des étrangers à demeure : en bref ce [seraient] des révoltés, pas des révolutionnaires. » Or, « des révoltés, poursuivait-il, [la bourgeoisie] en fait son affaire. En un sens, même, elle se fait leur complice : il vaut mieux contenir les forces de la négation dans un vain esthétisme, dans une révolte sans effet ; libres, elles pourraient s’employer au service des classes laborieuses ».

Sartre faisait-il partie des révoltés ou des révolutionnaires ? Dans laquelle des deux catégories le rangerait sa production littéraire ? Était-il lu des ouvriers ou encore des masses ? En tout cas, avec le principe de l’engagement, Sartre promut une éthique à l’usage de tout membre de l’élite culturelle des classes moyennes. Il ne s’agissait pas tant pour un écrivain – mais, aussi bien, pour un universitaire, un chercheur, un philosophe, un acteur, voire un chanteur – de produire un travail à l’usage des opprimés que de prendre parti en personne, et publiquement, pour leur cause. Ainsi, en sortant de sa « spécialité » dans laquelle la culture du capital cherchait à l’enfermer, en « s’occupant de ce qui ne le regarde pas » (6), il devenait un intellectuel.

De Sartre à BHL

À la mort de Sartre, l’éthique de l’engagement ne disparut pas. Elle trouva même un autre souffle grâce à une jeune génération de clercs déjà aisément installés dans les sphères où se fabrique l’opinion : la presse écrite, l’édition, les médias.

Dans les années 80 durant lesquelles le « bloc soviétique » se délitait, laissant apparaître plus que jamais sa nature policière, militariste, concentrationnaire et bureaucratique – nature pour laquelle Sartre éprouva une grande indulgence –, ceux qui se nommaient eux-mêmes les « nouveaux philosophes », se lancèrent dans une croisade contre toutes sortes de totalitarismes et de tyrannies. Plus question pour ces nouvelles Lumières d’exalter une société idéale ou l’avènement d’une humanité nouvelle, mais d’agir dans l’optique de « bonne volonté » que défendait Albert Camus contre le « socialisme réaliste » de Sartre, à savoir : s’opposer au Mal — entendant par cette notion tout ce qui porte atteinte à l’humanitas de l’homme. L’un d’entre eux, Bernard-Henri Lévy, écrira dans un Éloge des intellectuels (7), que même si le Mal reste le thème central des écrivains, rien n’oblige ces derniers à ne pas choisir une voie morale dans un engagement public – via, par exemple, des pétitions, des éditoriaux, des interventions télévisées – et, par là même, à ne pas marier leur éthique de conviction à l’éthique de responsabilité. S’il y a un temps pour traiter littérairement du Mal « par-delà bien et mal », il y a aussi un temps pour le combattre ou, avant tout, le condamner. Dès lors que les égarements staliniens, maoïstes et castristes de Sartre étaient admis et blâmés, les auteurs, les artistes, les universitaires, et autres « acteurs culturels », failliraient moralement à leur mission, si, reclus dans leur champ de compétence, ils se désengageaient de leur rôle d’intellectuels, consistant à « répondre en conscience à l’appel de l’Universel » (8). Sans des esprits éclairés, toujours sur le qui-vive, la démocratie ne serait plus qu’un corps social décérébré et à la dérive. Prenant la place que l’Intelligence aurait désertée, le Mal infecterait la civilisation des pires pathologies idéologiques. Sans qu’il y ait lieu de croire qu’il parle de lui-même, Lévy s’exclame : « L’intellectuel n’est pas un homme. C’est une dimension de la société. C’est une part bénie des choses. L’intellectuel, c’est une instance sans quoi le monde irait plus mal encore. […] Ontologie du clerc. […] Le clerc […], c’est une région de l’être. N’y en aurait-il qu’un […] que la région serait sauve et le monde un peu sauvé. » (9)

Sartre en appelait à la liaison du peuple et des intellectuels, or son appel est resté sans effet. Aujourd’hui encore, Bernard-Henri Lévy encourage le clerc à dire du mal du Mal, or le Mal suit sa carrière (10).

À quoi bon, donc, les intellectuels, puisque leurs exhortations politiques, leurs leçons de morale, leurs cris d’alarme, résonnent dans le vide, puisque leurs interventions passent pour des gesticulations ? Car, si d’aucuns purent être liés à un mouvement social ou à un événement historique, jamais ils ne le déclenchèrent. Ils en furent toujours les opportunistes suiveurs et animateurs, le plus souvent les idiots utiles, et leur enrôlement partisan n’ajouta aucune qualité à leurs idées – surtout quand il fut suivi de palinodies.

Dès lors, il me semble que pour un écrivain, ou un philosophe, le seul engagement envisageable soit bien son œuvre. Non de spéculer sur ce qui doit être mais de s’efforcer de décrire ou de nommer ce qui est – de ne pas lâcher la proie du réel pour l’ombre de l’Idéal. Ce qui n’empêche pas, par ailleurs, des écrivains ou des philosophes de se battre, en tant qu’individus, pour une cause. Quand, par exemple, pendant la Guerre d’Espagne, George Orwell rejoint les rangs du POUM, Simone Weil et Benjamin Péret ceux de la Colonne Durruti, chacun s’engage comme « combattant » et non comme romancier, essayiste, poète. Dans Le Déshonneur des poètes, Benjamin Péret fustigeait Éluard et Aragon qui tentèrent pendant l’Occupation de dévoyer la poésie en en faisant une expression de propagande. Un poème n’est pas un tract. La poésie en elle-même est une résistance à la barbarie, rappelait Péret. Je dirais de même pour la littérature et la philosophie.

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Frédéric Schiffter est né en 1956 au Burkina Faso, appelé aussi le « pays des hommes intègres ». Dix ans plus tard, il échoue à Biarritz, où il lui arrive d’enseigner la philosophie l’hiver, de surfer l’été, et, à ses moments perdus, qu’il apprécie comme les meilleurs de la vie, de commettre des essais mordants et mélancoliques, parmi lesquels : Sur le blabla et le chichi des philosophes, Le Bluff éthique et Philosophie sentimentale (Prix Décembre 2010).

Notes : 

(1) L’ancien résistant Jacques Chaban-Delmas est alors premier ministre.
(2) Sartre pense peut-être à Zola et à l’affaire Dreyfus. Il pourrait remonter au XVIIIe siècle et suggérer le rôle de Voltaire dans l’affaire Calas. Je ferai remarquer toutefois que ni Voltaire ni Zola n’avaient pour objectif de rallier le « peuple » ou les « masses » à leurs efforts pour sauver la mise à mort des innocents. Je doute aussi qu’ils eussent défendu Alain Geismar.
(3) Jean-Paul Sartre à Billancourt, Archives INA – site internet Jalons.
(4) Qu’est-ce que la littérature ?, Gallimard, Folio, p. 251
(5) Antonio Gramsci qualifierait ces écrivains d’organiques, c’est-à-dire consubstantiellement liés au mode de domination bourgeois – et à son idéologie – quand bien même ils afficheraient dans leurs ouvrages toute leur détestation à son égard.
(6) J-P Sartre, Plaidoyer pour les intellectuels, Idées/Gallimard p. 38
(7) Bernard-Henri Lévy, Éloge des intellectuels, 1987, Grasset, Livre de poche
(8) Éloge des intellectuels, p.55
(9) Ibid. p. 61
(10) La question se pose aussi, bien sûr, pour les intellectuels de droite qui exaltent le Peuple, son « identité culturelle » comme son « rejet des élites » – l’immigration et la mondialisation apparaissant à leurs yeux comme les formes mêmes du Mal –, mais dont l’influence demeure cantonnée à l’aire de leurs seuls lecteurs ou auditeurs.

Légende : Jean-Paul Sartre, avec Simone de Beauvoir et d’Ernesto Che Guevera

Crédits : Alberto Korda / Wikimedia Commons

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