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La chronique de Frédéric Schiffter | Le peuple, une réalité ou un mot ?

La chronique de Frédéric Schiffter | Le peuple, une réalité ou un mot ?

Dans sa dernière chronique, le philosophe Frédéric Schiffter s’en prend à la démagogie autour de l’utilisation du « Peuple » par les hommes politiques.

Je suppose qu’en dehors des historiens des idées, personne ne se souvient de la « querelle des universaux » qui fit rage au Moyen Âge jusqu’au XVe siècle.

Cette querelle opposait deux camps de philosophes. D’un côté les « réalistes », de l’autre côté les « nominalistes ». Les premiers affirmaient que l’Homme existe, comme la Femme, le Cheval, la Marmite, le Lit, etc. Les seconds leur rétorquaient que l’Homme, la Femme, le Cheval, la Marmite, le Lit, etc., n’étaient que des notions, des vents de bouche, même — flatus vocis. Ils faisaient observer aux réalistes que nul n’avait jamais rencontré l’Homme ou la Femme, jamais dressé le Cheval, jamais cuisiné dans la Marmite, jamais dormi dans le Lit, mais, en revanche, qu’on pouvait bavarder avec tel ou tel homme, épouser telle ou telle femme, monter tel ou tel cheval, s’équiper de telle ou telle marmite, coucher dans tel ou tel lit (1).

Vivre, pour les nominalistes, c’est toujours se trouver en présence de réalités — personnelles, naturelles, cosmiques, matérielles, sociales, politiques —, toutes particulières, auxquelles on donne des noms propres ou communs. En nommant chacune d’elle, non seulement on cherche à l’identifier en elle-même et à ne pas la confondre avec le mot qui la désigne, mais on veille aussi à ne pas ériger son nom, en l’universalisant, en essence. On peut raisonner à partir du pluriel, à condition de tenir compte qu’il contient avant tout le singulier, l’altérité, l’hétérogénéité, le détail, l’occasionnel, le circonstanciel, et, dès lors, qu’il n’est pas l’universel. L’Homme ne dit rien de la diversité des humains, de leurs différentes sociétés, des changements de leurs modes d’être au monde. Les humains existent, l’Homme non.

Loin de moi l’intention de relancer la querelle entre réalistes et nominalistes, mais, en ma qualité de citoyen, je me demande comment entendre la continuelle référence faite au « Peuple » par les politiciens de gauche et de droite.

Le « Peuple » introuvable

Les Grecs de l’Antiquité, inventeurs de la démocratie, usaient de trois termes pour parler du peuple. L’ethnos renvoyait à l’origine, à la langue, aux coutumes communes d’un groupe ; le laos désignait un public indifférencié ; le démos définissait une somme d’individus ayant le même droit de cité. Pour prendre l’exemple de la démocratie d’Athènes du — Ve siècle, le démos constituait 10% de la population et les citoyens devaient répondre à une conformité sexuelle, ethnique et sociale. Ainsi, ni les femmes (2), ni les « métèques » (3), ni les esclaves, ne faisaient partie du peuple, au sens politique. La démocratie n’était réservée qu’à une minorité d’hommes libres, riches ou pauvres, et athéniens de souche.

Quand des politiciens français de tous bords se recommandent du peuple, se réfèrent-ils à l’ethnos, au laos ou au démos ? Ils se gardent bien de le préciser, glissant même, sciemment ou non, d’un sens à l’autre. Ou alors, chacun son peuple. Chez l’un le mot signifie une communauté d’individus dotés d’une même identité ethnique — à préserver des étrangers —, chez l’autre tous les citoyens juridiquement égaux d’un pays (4), chez un autre encore les couches modestes. Quelle que soit l’acception qu’ils donnent au mot « peuple », ils en font un être pensant et voulant, un sujet historique auquel, souvent, ils prêtent une majuscule. Le vote, un référendum ou des élections, serait selon eux l’expression même de sa pensée et de sa volonté. « Le peuple s’est prononcé », disent-ils.

N’ayant jamais serré la main de l’Homme, je n’ai jamais pu davantage savoir ce que pensait ou décidait le peuple, surtout lors d’un vote. Le peuple ne parle pas et c’est d’ailleurs pourquoi nombre de démagogues s’en font les porte-parole. Ce n’est qu’un terme générique qui recouvre, pour l’occulter, une réalité sociologique variée, irréductible à toute homogénéité — une population divisée en catégories sociales aux intérêts divergents et antagoniques. Les paysans, les ouvriers, les employés du secteur privé, les fonctionnaires, les cadres moyens, les cadres supérieurs, les professions libérales, les retraités, les artisans, les petits commerçants, les petits patrons, les industriels, les banquiers, les smicards, les milliardaires, etc., sont tous citoyens. Or pareil démos ne peut s’exprimer de manière univoque mais toujours dissonante n’étant dans les faits qu’un agrégat de classes, de clans, de coteries, socialement et économiquement hostiles les uns envers les autres. Quand, à l’occasion d’une élection, malgré leur inimitié, ces camps portent ensemble au pouvoir, majoritairement, tel ou tel parti, ou tel ou tel homme, censé représenter le peuple c’est parce qu’ils s’imaginent d’une part qu’ils forment cette entité universelle et, d’autre part, que leurs élus en incarneront l’âme à un degré supérieur — comme si le scrutin allait sonner la fin des conflits et l’avènement de l’intérêt de tous. Lors d’un vote national, ce n’est pas le peuple qui se prononce, mais il se produit une hallucination collective qui donne à voir l’acte de liberté et de souveraineté d’une abstraction.

« Le nominalisme est élément primordial du matérialisme », écrit Marx dans La Sainte famille. De fait, on retrouve chez lui ce nominalisme quand il définit l’idéologie comme un ensemble de représentations imaginaires et fallacieuses que des hommes, exploiteurs ou exploités, prisonniers de déterminismes sociaux, entretiennent inconsciemment sur eux-mêmes. Au nombre de ces représentations, on compte les préjugés, les croyances religieuses, les systèmes philosophiques, les valeurs morales, mais aussi les notions politiques et juridiques. Dans La Question juive, Marx brocarde les « universaux » énoncés dans la Déclaration des droits de l’Homme — l’Homme étant en l’occurrence un bourgeois, grand ou petit, qui s’octroie des libertés individuelles, au détriment des prolétaires et des colonisés qui n’ont droit à rien. Dans le Manifeste, au mot de « peuple », utilisé à l’envi par Proudhon pour désigner les classes laborieuses, les classes les « plus souffrantes », il préfère celui, sans affect, de prolétariat. Si un ouvrier est un homme du peuple, le capitaliste l’est aussi. Le prolétaire vend sa force de travail pour survivre, le capitaliste la lui achète à vil prix et en tire une plus-value. Pour Marx il faut les distinguer, circonscrire avec précision leur situation respective dans les rapports de production, rappeler qu’ils sont en guerre.

Guillaume d’Occam, le maître du nominalisme médiéval dont Marx avait retenu l’enseignement, invitait à passer le « rasoir » de la critique sur les vocables généraux qui embrument la réalité. Sans doute serait-il avisé d’emprunter au Docteur invincible (5) sa lame effilée afin de saigner l’idée de peuple et de la vider de sa confusion.

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Frédéric Schiffter est né en 1956 au Burkina Faso, appelé aussi le « pays des hommes intègres ». Dix ans plus tard, il échoue à Biarritz, où il lui arrive d’enseigner la philosophie l’hiver, de surfer l’été, et, à ses moments perdus, qu’il apprécie comme les meilleurs de la vie, de commettre des essais mordants et mélancoliques, parmi lesquels: Sur le blabla et le chichi des philosophes, Le Bluff éthique et Philosophie sentimentale (Prix Décembre 2010).

Notes :

(1) À l’école des nominalistes, Spinoza notait plaisamment que l’idée de Chien n’aboie pas.
(2) En France, les femmes ne devinrent électrices et éligibles qu’à partir du 21 avril 1944. De ce point de vue, il est possible de dire qu’avant cette date, n’étant pas citoyennes à part entière, elles n’appartenaient pas au peuple — démos.
(3) L’État français n’accorde le droit de vote qu’aux étrangers membres de la communauté européenne pour les élections municipales et européennes. Les étrangers hors communauté européenne sont exclus du démos — comme les femmes françaises avant le 21 avril 1944.
(4) Telle est la conception des Conventionnels de 1789 qui regroupaient sous le nom de « peuple » tous les Français qui ne faisaient pas partie des ordres déchus de la noblesse et du clergé.
(5) Le « Docteur invincible » était le surnom donné au théologien anglais Guillaume d’Occam (1285-1347) accusé d’hérésie par toutes sortes d’autorités ecclésiastiques, en raison de sa méthodologie critique qui préfigure celle de la science moderne.

Légende : Attaque du Palais du Louvre le 29 juillet 1830 

Crédits : Paris, Musée Carnavalet / Wikimedia Commons

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