La chronique de Frédéric Schiffter | La superstition du progrès

La chronique de Frédéric Schiffter | La superstition du progrès

Dans sa dernière chronique, le philosophe Frédéric Schiffter questionne la notion de « progrès » et la croyance des philosophes pour un « sens de l’histoire ».

Le dictionnaire indique que le mot superstition vient de deux termes latins. D’un adverbe, super, qui signifie au-dessus, et d’un verbe, sistere, qui signifie tenir ou se tenir. Dès lors, un esprit s’avère superstitieux d’une part s’il croit qu’au-dessus de la réalité se tient une autre réalité invisible hantée par des puissances ou des divinités, et, d’autre part, s’il s’imagine que celle-ci détermine les événements qui se produisent au cœur de celle-là.

À la croyance selon laquelle le surnaturel coiffe et régit le monde naturel, y compris l’existence des humains à une échelle individuelle ou collective, s’ajoute chez le superstitieux la conviction que, dans tout ce qui arrive, bon ou mauvais, le hasard n’a aucune part. « C’est écrit », dit-il. D’où, par là même, le prétendu pouvoir dont se targuent certains, appelés voyants, de prédire le futur immédiat ou lointain en observant certains phénomènes qui se manifestent dans le présent – comme la position des astres ou des vols d’oiseaux –, ou en auscultant des cartes de Tarot, des entrailles d’animaux, le marc de café. À leurs yeux visionnaires, n’importe quel élément vivant ou inerte de la réalité, constitue un signe annonciateur. Un chat noir présage un déboire sentimental ou un tremblement de terre, un trèfle à quatre feuilles le décrochage du gros lot au Loto ou un printemps ensoleillé.

Le progrès et l’Histoire

Prédire dès maintenant ce qui adviendra sur la foi d’indices fantaisistes, suscite généralement la moquerie des intelligences élevées. Pourtant, quand je lis les philosophes qui imaginent une fin ou un but à l’Histoire, je ne puis m’empêcher d’y retrouver semblable propension à interpréter des événements de telle sorte qu’ils en décèlent les signes avant-coureurs. Je ne parle pas de Bossuet ou de Joseph de Maistre, penseurs de la Providence, pour qui le devenir historique obéit au vouloir souvent mystérieux de Dieu, mais de figures – parmi d’autres – du rationalisme telles que Condorcet, Hegel, Marx.

Par-delà leurs particularités doctrinales, ces trois philosophes se retrouvent sur un point : le progrès meut nécessairement l’Histoire – le progrès n’étant pas une force qui descendrait du ciel sur la Terre, mais une tendance immanente aux âges de l’humanité eux-mêmes. Au cours du temps, les hommes évolueraient dans la direction du meilleur, et ce mouvement donnerait un sens à leur existence.

Dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, Condorcet exprime sa conviction que les hommes construisent à travers les siècles une civilisation où non seulement les sciences triompheront des préjugés et les techniques nouvelles feront reculer l’inconfort de vivre, mais où les unes liées aux autres, étayées sur des institutions justes, amélioreront l’homme lui-même. Homo homini deus – l’homme est un dieu pour l’homme –, tel était le credo Condorcet(1).

Dans La Raison dans l’Histoire, Hegel pose que les faits historiques ne relèvent pas de la contingence mais de la nécessité. Au moment où ils vivent dans le fracas des guerres ou des révolutions, les hommes, en proie au chaos de leurs passions subjectives, ne se doutent pas qu’ils sont les agents d’un plan objectif – rationnel, dynamique, universel –, à l’œuvre dans le temps historique. Ils ignorent que l’Histoire avance selon une logique dialectique intrinsèque qui réconcilie deux moments ou deux époques contradictoires. Ainsi, l’État tel que l’invente la Révolution française opère à l’insu de ses protagonistes une synthèse entre le citoyen antique, simple individu tourné vers l’extériorité collective, avec la personne dotée d’une intériorité promue par le christianisme. Le citoyen moderne conjugue ses devoirs publics avec ses exigences privées. Le droit définit son champ réel de liberté. Pour Hegel, comme pour Condorcet, l’homme est une providence pour lui-même.

Elimination du hasard

« Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme ». Dès la première ligne du Manifeste Marx – et Engels – assigne un sens à l’Histoire, à savoir l’avènement d’une société sans exploitation de l’homme par l’homme et sans État. Le communisme ne relève pas d’un choix philosophique ou politique, il s’inscrit dans un processus temporel animé, entraîné, déterminé, par la violence de la lutte des classes. Si la révolution bourgeoise mit un terme à la domination de la noblesse et au féodalisme, elle la remplaça par un système d’exploitation, le capitalisme, qui fit naître une autre classe, le prolétariat, dont la mission historique sera, précisément, de renverser à son tour la classe dominante et d’instaurer des structures sociales de production et d’échanges égalitaires.

À la différence des superstitions vulgaires, les superstitions philosophiques du progrès n’ont cure de la transcendance divine ou du surnaturel. Pour elles, l’Histoire est l’œuvre exclusive de l’humanité. Cependant, comme les autres superstitions, elles s’expriment comme des pensées de l’interprétation – en l’occurrence comme des sémiologies du salut. Condorcet voit dans les avancées techniques et scientifiques les conditions du progrès moral, Hegel voit dans l’État moderne l’avènement même de la finalité politique et éthique, Marx voit dans les diverses luttes sociales autant d’étapes vers la société sans classes ni salariat(2). Trois philosophes communiant dans le refus de penser et d’accepter la fusion du temps historique et du hasard – fusion qui ne produit jamais une réalité prévue ou anticipée.

« La réflexion philosophique n’a d’autre but que d’éliminer le hasard », déclare Hegel(3) » – propos que Condorcet et Marx ne contrediraient pas. Je dirais quant à moi que toute réflexion philosophique visant à éliminer le hasard – tant dans le devenir des hommes que dans l’existence individuelle – a pour but de nier le sentiment de la dimension absurde et tragique de la vie et qu’elle se fourre elle-même dans le sac des croyances. Voilà pourquoi une sensibilité matérialiste accueille avec un scepticisme amusé les extrapolations conceptuelles des superstitieux du progrès et préfère méditer les mots de Shakespeare – à peine réarrangés : L’Histoire est un récit plein de bruit et de fureur raconté par un idiot et qui ne signifie rien(4).

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Frédéric Schiffter est né en 1956 au Burkina Faso, appelé aussi le « pays des hommes intègres ». Dix ans plus tard, il échoue à Biarritz, où il lui arrive d’enseigner la philosophie l’hiver, de surfer l’été, et, à ses moments perdus, qu’il apprécie comme les meilleurs de la vie, de commettre des essais mordants et mélancoliques, parmi lesquels : Sur le blabla et le chichi des philosophes, Le Bluff éthique et Philosophie sentimentale (Prix Décembre 2010).

Notes :
(1) Jusqu’à ce que la police du Comité du salut Public ne l’arrête pour activités contre-révolutionnaires et qu’il ne se suicide dans sa cellule pour échapper à la guillotine.
(2) Je me souviens que lors de mes jeunes années, quand je m’adonnais au tourisme universitaire, des militants d’extrême-gauche, libertaires, situationnistes, cherchaient à se convaincre de l’imminence du Grand soir dès qu’ils étaient les témoins, souvent actifs, de troubles sociaux. Mai 68 hantait encore leur mémoire. Aussi, dès qu’une grève se durcissait, qu’une une mobilisation populaire prenait de l’ampleur, qu’un mécontentement étudiant printanier se radicalisait, je les voyais revêtir la toge d’aruspices et s’évertuer à déceler dans les viscères de l’un ou l’autre de ces mouvements des formes de la future organisation communiste de la société. Et, tels les devins de l’Antiquité, ils se disputaient d’abondance sur leurs diagnostics et leurs prévisions.
(3) La Raison dans l’Histoire, éditions 10-18, p. 48
(4) Macbeth, V, 5, Shakespeare

Légende : Hegel avec ses étudiants

Crédits : Franz Kugler / PD-Old / WIkimedia Commons

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