La chronique de Frédéric Schiffter | George Orwell ou le retour du bon sauvage civilisé

La chronique de Frédéric Schiffter | George Orwell ou le retour du bon sauvage civilisé

Dans sa dernière chronique, le philosophe Frédéric Schiffter critique le concept de common decency de George Orwell, récupéré par Jean-Luc Mélenchon.

Le 26 août dernier, à Marseille, Jean-Luc Mélenchon clôture l’université d’été de la France insoumise par un discours où il évoque George Orwell(1). Il déclare qu’il vient de découvrir une notion à laquelle se référait l’écrivain britannique : la décence populaire. Mélenchon y voit, dit-il, une « idée optimiste » en ce qu’elle parie sur l’aspiration des « gens simples » à un « bonheur fait de choses simples ». Et Mélenchon d’exhorter les gens assemblés autour de lui à reprendre cette idée puisqu’elle rappelle et souligne, selon lui, leur valeur du « partage ».

Une « décence populaire » ?

Quand ils cherchent à restituer en français le sens de common decency, Bruce Bégout, Jean-Claude Michéa, Simon Leys(2), usent des termes de décence commune ou de décence ordinaire et non de décence populaire. En outre, chacun d’eux interprète cette common decency non comme un eudémonisme, mais comme une forme de bon sens moral qu’Orwell prête en particulier aux classes dites populaires et qui se manifesterait, selon lui, comme le fondement éthique, pré-doctrinal, d’un authentique socialisme. « Les petites gens ont eu à subir depuis si longtemps les injustices, écrit-il, qu’elles éprouvent une aversion quasi instinctive pour toute domination de l’homme sur l’homme ». À en croire Orwell, la pensée indécente de devenir un exploiteur ne viendrait jamais à l’esprit d’un exploité.

Peu importe la torsion sémantique que Jean-Luc Mélenchon inflige à l’idée de George Orwell. Décence commune, ordinaire, populaire… Quelle que soit la manière dont on traduit common decency, je crains d’y déceler l’effet d’une même cristallisation sociologique. Stendhal avait inventé le mot pour décrire l’illusion amoureuse. L’amant ne voit pas sa belle telle qu’elle est, mais dotée de qualités dont la pare inconsciemment son imagination afin de la magnifier. Si elle est digne de son amour, c’est parce qu’il la désire comme il la fait apparaître à ses yeux, indifférent à ce qu’elle est réellement. Son sentiment est la dupe du désir.

Il arrive aussi à un intellectuel socialiste d’être sentimental. Orwell ne voit pas les « petites gens » telles qu’elles sont, mais telles qu’il aimerait qu’elles fussent — animées d’un sens de l’honnêteté. Il les idéalise pour qu’elles se conforment à l’image qu’il se forge des acteurs d’une révolution juste et humaniste. « Les travailleurs manuels, écrit-il dans un article de critique littéraire, acquièrent dans une civilisation machiniste, de par les conditions dans lesquels ils vivent, un certain nombre de traits de caractère : droiture, prévoyance, générosité, haine des privilèges. C’est à partir de ces dispositions-là qu’ils conçoivent la société future, au point que l’idée d’égalité fonde la mystique du socialisme prolétarien. C’est là une conception très différente de celle du socialiste de la classe moyenne, qui vénère en Marx un prophète. »(3) L’utopie orwellienne est autant dans le projet social que dans le regard porté sur ses acteurs(4).

Quand on lui objecte que la moralité politique des opprimés relève du fantasme, Bruce Bégout répond que George Orwell ne nie pas que lesdits opprimés peuvent, « par intérêt à court terme ou par des politiques de bouc-émissaire, se rallier à des systèmes totalitaires ». Seulement, ajoute-t-il, lorsqu’ils n’agissent plus décemment — pour s’adonner, par exemple, à des lynchages, des ratonnades, des délations, etc. —, il faut incriminer leurs « conditions sociales dégradées, les métamorphoses de l’ère de la technique, du capitalisme triomphant et du totalitarisme ». Ils perdent leur âme quand leurs conditions de vie sont devenues totalement indécentes. Mais leur immoralité ne serait que circonstancielle, en aucun cas essentielle. Les opprimés conserveraient le bon fond qui les caractérise et qui ne tarde jamais à resurgir. Comme le dit Bruce Bégout, la common decency propre aux opprimés s’exprimerait alors de nouveau, selon son mode négatif : si elle n’indique que très rarement ce qui doit se faire, elle rappelle toujours ce qui ne se fait pas.

Une anthropologie rousseauiste

Pareille sanctification fantasmatique fait songer à l’anthropologie rousseauiste. Orwell semble retrouver chez l’homme humble le naturel vertueux de l’homme sauvage imaginé par l’auteur du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes — un être dont l’âme, non encore altérée par les besoins artificiels que génère la civilisation, est exempte d’amour-propre, d’égoïsme, de cupidité et d’autres passions vicieuses. Certes, l’homme humble ne vit pas dans l’état de nature, mais, pour Orwell, tout se passe comme si, en raison même de son humilité, il était moins dénaturé, au sens strict, que les privilégiés. En s’élevant dans les plus hautes sphères sociales, les capitalistes auraient rompu tout lien avec la bonté originelle de l’homme, alors que le travailleur, en demeurant au niveau d’une vie modeste, voire pauvre, en conserverait au contraire les tacites préceptes. La nature parlerait à son cœur. De là, chez Orwell, un penchant conservateur manifestant un désir de préserver le monde de l’enlaidissement dû au progrès économique et technique — fût-il lié à un productivisme socialiste —, et, par là, de sauvegarder l’humanitas des hommes.

« Il est des idées d’une telle absurdité, que seuls des intellectuels peuvent y croire », notait Orwell. S’il semble absurde, en effet, que des philosophes tournés vers la critique sociale et la démystification idéologique accordent une valeur conceptuelle à la lubie de la common decency, on comprend en revanche pourquoi des leaders politiques s’en emparent. Rien de plus avisé que d’annoncer aux « gens simples » qu’ils incarnent par essence le Bien pour récolter leurs suffrages. Les démagogues en panne d’inspiration rhétorique sont sauvés. L’expression de décence commune fera un efficace élément de langage.

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Frédéric Schiffter est né en 1956 au Burkina Faso, appelé aussi le « pays des hommes intègres ». Dix ans plus tard, il échoue à Biarritz, où il lui arrive d’enseigner la philosophie l’hiver, de surfer l’été, et, à ses moments perdus, qu’il apprécie comme les meilleurs de la vie, de commettre des essais mordants et mélancoliques, parmi lesquels: Sur le blabla et le chichi des philosophes, Le Bluff éthique et Philosophie sentimentale (Prix Décembre 2010).

 

Notes : 

(1) Auteur de 1984, de La ferme des animaux, mais aussi d’ouvrages relatant la misère des classes laborieuses en Angleterre dans les années 1930, George Orwell s’engagea durant la Guerre d’Espagne dans les Brigades Internationales.

(2) Orwell anarchiste tory, de Jean-Claude Michéa, Climats, 2000.

De la décence ordinaire, de Bruce Bégout, Allia 2008

Orwell ou l’horreur de la politique, de Simon Leys, Champs Flammarion 2014

(3) Recension de The Freedom of the Street de Jack Common, 1938

(4) Bien évidemment, toujours à propos des « gens simples », il existe une cristallisation péjorative, dont la vision, tout aussi illusoire que la méliorative, répond quant à elle à un désir de les enlaidir et, partant, de projeter sur eux des tares et des vices. Nietzsche, qui n’avait pas de mots assez méprisants pour les « miséreux » et leurs « mœurs crasseuses », eût pu parler d’indécence populaire.

 

Légende : George Orwell

Crédits : Wikimedia commons

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