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Grand débat national : la poudre de perlimpinpin d’Emmanuel Macron ?

Grand débat national : la poudre de perlimpinpin d’Emmanuel Macron ?

Le blogueur Mathieu I estime que le Grand débat national mis en place par le président de la République n’est que de la poudre aux yeux.

Le cas Emmanuel Macron est intéressant car il est à l’origine de deux bouleversements majeurs dans le mode de fonctionnement de notre pays. Au niveau politique d’abord puisqu’en réunissant les forces néolibérales de gauche et de droite, il a mis fin à l’hypocrisie du clivage « gauche-droite » auquel on assistait depuis 1983 et la conversion du Parti socialiste aux théories néo-classiques lors du tournant de la rigueur. Au niveau des luttes sociales ensuite, puisqu’il est parvenu à imposer sa réforme de la SNCF sans coup férir malgré les grèves et la résistance des syndicats.

L’aspect intéressant est qu’en face les modes de résistance et d’organisation évoluent ou seront amenés à le faire. Au niveau social, le mouvement des Gilets jaunes est l’illustration parfaite de ces évolutions. Sans passer par les canaux classiques des syndicats ou des partis politiques, les citoyens ont commencé par partager leur colère sur les réseaux sociaux avant de la concrétiser par des blocages ou des manifestations.

La stratégie de Macron face aux grèves perlées des syndicats de la SNCF était simple. Il s’agissait de poursuivre son action et d’attendre que la contestation s’épuise. Il pouvait compter pour cela sur l’affaiblissement du pouvoir d’achat des grévistes qui ne pouvaient pas se permettre de supporter des baisses de salaire sur des périodes trop longues. L’évolution des modes de transport des usagers l’a probablement également servi avec l’émergence des bus à bas coût, qu’il avait lui-même contribué à mettre en place lors de son passage au ministère des Finances, et le développement du covoiturage.

L’émergence des Gilets jaunes

Face aux Gilets jaunes, la stratégie du pourrissement est beaucoup plus compliquée. Tout d’abord parce que les manifestations ont souvent lieu le week-end, ce qui permet de neutraliser les effets néfastes sur le pouvoir d’achat mais également parce que de nombreux retraités se sont joints au mouvement et enfin parce que des groupes de casseurs apparaissent beaucoup plus difficiles à maîtriser.

La première force de ce mouvement est qu’il semble incontrôlable tout en donnant l’impression de pouvoir s’inscrire dans la durée. Sa deuxième force est qu’il émerge directement des forces travailleuses du pays, ce qui lui donne une immense crédibilité à la différence d’un mouvement comme Nuit Debout, pour lequel les Français se demandaient ce que faisaient ses membres pendant la journée. Nuit debout, qui pouvait pourtant être intéressant par certains de ses aspects, avait donné l’image d’un mouvement hors-sol porté par des personnes pouvant se permettre de ne pas travailler et plus intéressées par les questions sociétales que réellement sociales.

À l’inverse, le mouvement des gilets jaunes donne l’image d’une France travailleuse, laborieuse, ancrée dans la réalité du quotidien, qui souffre et qui se bat pour survivre. Cette France pas nécessairement contestataire par nature mais qui est toujours sur la crête et qu’un simple coup de vent peut faire basculer dans le ravin.

Sans surprise les revendications des Gilets jaunes sont claires et donnent l’impression d’être ancrée dans la réalité du terrain. On peut citer notamment la lutte contre l’évasion fiscale, une imposition juste des entreprises (que les multinationales paient vraiment de façon équitable l’impôt par rapport aux TPE et PME), l’arrêt du remboursement des intérêts illégitimes de la dette, la remise en place de l’ISF, la lutte contre la concentration des médias, l’interdiction de faire de l’argent sur les personnes âgées (EHPAD), l’utilisation de l’argent des péages d’autoroute pour l’intérêt commun, l’interdiction de vendre les biens français comme les barrages ou les aéroports, agir pour l’écologie, fin du CICE, endiguer la désertification des zones rurales, favoriser les petits commerces des villages et centres-villes, fin du travail détaché, uniformisation de la Sécurité Sociale, garder le système de retraite solidaire, pas de hausse de la taxe sur le carburant, revalorisation de l’agriculture, protection de l’industrie française, refonte proportionnelle du barème des droits de succession pouvant actuellement aller jusqu’à 60%, traiter les causes des migrations, réelle politique d’intégration ou sortir de l’Union européenne.

Ces revendications sont quasi totalement à l’opposé de la politique d’Emmanuel Macron. Cela n’est pas une surprise puisque l’ancien Ministre des Finances a plus été élu sur la peur de voir Marine Le Pen accéder au pouvoir que sur son programme.

Emmanuel Macron est habile. Il est parfaitement conscient qu’une telle crise ne peut se résoudre par une politique de l’autruche. En lieu et place d’une fuite stérile, il a donc pris ses responsabilités en proposant de débattre des problèmes pour tenter de les solutionner. Son idée d’organisation d’un Grand débat national est à saluer.

Le problème est que le président de la République ne va pas au bout de sa logique puisque les grands thèmes qu’il propose constituent une simple tentative de faire coïncider les revendications des gilets jaunes avec sa politique.

Impôts, dépenses et action publique

S’il n’est pas étonnant que le premier sujet du Grand débat porte sur les impôts, les dépenses et l’action publique, l’inquiétude provient de l’orientation des questions autour desquelles le grand débat doit s’organiser : « Comment pourrait-on rendre notre fiscalité plus juste et plus efficace ? Quels impôts faut-il à vos yeux baisser en priorité ? Quelles sont les économies qui vous semblent prioritaires à faire ? » Si la première ouvre le débat sur la meilleure fiscalité à adopter dans notre pays cela n’est pas le cas des deux suivantes, qui parlent de baisses d’impôts et d’économies à réaliser. Cela revient à donner la priorité à la baisse des impôts par rapport à la qualité des services publics, ce qui n’est clairement pas le message délivré par les Gilets jaunes.

Les Gilets jaunes ne souhaitent pas une baisse généralisée des impôts au contraire des principes de la pensée néo-classique chère à Macron. Les Gilets jaunes souhaitent une baisse des taxes sur les produits de 1ère nécessité que sont l’eau, le gaz, l’électricité, l’alimentation et le carburant mais ils souhaitent une vraie lutte contre l’évasion fiscale, une taxation plus forte des multinationales, la remise en place de l’ISF, la fin du CICE, un impôt sur le revenu plus progressif, une refonte proportionnelle du barème des droits de succession pouvant actuellement aller jusqu’à 60%. Si toutes ces revendications étaient appliquées par Emmanuel Macron, il n’est pas certain du tout que les caisses de l’État en pâtiraient.

Du coup la question sur les économies à réaliser apparaît particulièrement discutable sans évoquer dans le même temps les investissements à effectuer. Les gilets jaunes veulent lutter contre la désertification des zones rurales, augmenter les allocations aux handicapés, le nombre de structures adaptées et les moyens humains formés, uniformiser la Sécurité Sociale, nationaliser EDF et GDF ou interdire aux EHPAD de faire de l’argent sur les personnes âgées. Dans ces revendications, les gilets jaunes demandent une hausse de ces services publics. Or ces demandes semblent secondaires dans le grand débat national où Emmanuel Macron insiste avant tout sur les économies à faire.

L’idée sous-jacente dans ce grand débat est que l’on ne peut pas accroître les services publics et baisser les impôts. Les partisans d’Emmanuel Macron en déduiront donc que sa politique de baisse des impôts et de réduction des services publics est la bonne et qu’elle correspond aux aspirations des gilets jaunes. Emmanuel Macron fait mine de ne pas comprendre que les gilets jaunes souhaitent une hausse de la qualité et de la quantité des services publics grâce à une fiscalité plus juste c’est-à-dire davantage accès sur les plus riches donc sur la lutte contre l’évasion fiscale.

Soyons beaux joueurs et reconnaissons tout de même que ces questions finissent pas être abordées dans les dernières questions. Mais là encore on peut critiquer l’ordre et la formulation des questions qui font passer les suppressions de services publics avant les besoins sans parler de créations et qui accolent les termes dépassés ou trop chers aux services publics : « Faut-il supprimer certains services publics qui seraient dépassés ou trop chers par rapport à leur utilité ? À l’inverse, voyez-vous des besoins nouveaux de services publics et comment les financer ? Comment mieux organiser notre pacte social ? Quels objectifs définir en priorité ? »

Organisation de l’État et des collectivités publiques

Le deuxième sujet abordé lors de ce grand débat est l’organisation de l’État et des collectivités publiques. Là encore les questions posées sont biaisées puisqu’on ne demande pas le nombre d’échelons administratifs nécessaires mais s’il y en a trop. On ne demande pas si la meilleure option est la déconcentration ou la décentralisation mais s’il faut renforcer la décentralisation :

« Y a-t-il trop d’échelons administratifs ou de niveaux de collectivités locales ? Faut-il renforcer la décentralisation et donner plus de pouvoir de décision et d’action au plus près des citoyens ? À quels niveaux et pour quels services ? »

Si la question suivante semble davantage ouvrir le débat en demandant : « Comment voudriez-vous que l’État soit organisé et comment peut-il améliorer son action ? », la suivante ne laisse guère de doutes sur les réelles intentions : « Faut-il revoir le fonctionnement de l’administration et comment ? »

Enfin la dernière question préserve un peu les apparences en demandant « Comment l’État et les collectivités locales peuvent-ils s’améliorer pour mieux répondre aux défis de nos territoires les plus en difficulté et que proposez-vous ? ». Malheureusement cette question essentielle n’arrive qu’à la fin. Ces questions auront-elles le temps d’être traitées correctement ?

Transition écologique

Contrairement aux deux premiers, le sujet sur la transition écologique est beaucoup plus ouvert et nettement moins orienté. Il n’utilise pas de questions fermées et cela fait toute la différence.

Tout juste pouvons-nous remarquer cette question : « Comment faire partager ces choix à l’échelon européen et international pour que nos agriculteurs et nos industriels ne soient pas pénalisés par rapport à leurs concurrents étrangers ? » On peut se demander en quoi l’échelon européen peut-être pertinent sur les questions écologiques qui sont par nature mondiales. L’orientation de la question pose également problème puisque l’idée de faire partager nos choix semble enlever la possibilité d’un protectionnisme écologique qui pourrait renverser la logique de concurrence en faveur de nos agriculteurs et de nos industriels. Il est dommage que la revendication des gilets jaunes de sortir de l’UE ne soit pas abordée ici.

Redonner plus de force à la démocratie et la citoyenneté

Encore une fois l’appartenance de la France à l’UE est réaffirmée dans la phrase « Être citoyen, c’est contribuer à décider de l’avenir du pays par l’élection de représentants à l’échelon local, national ou européen. » Cela est particulièrement problématique dans la mesure où la clef du débat se situait exactement sur ce sujet et que de nombreuses revendications des gilets jaunes sont impossibles à mettre en place du simple fait de l’appartenance de la France à l’UE. C’est notamment le cas de la fin du travail détaché, afin que toute personne autorisée à travailler sur le territoire français soit à égalité avec un citoyen français et que son employeur cotise à la même hauteur qu’un employeur français, de la nationalisation d’EDF et de GDF ou de l’arrêt du remboursement des intérêts illégitimes de la dette.

En effet la fin du travail détaché nécessite des négociations avec des partenaires européens ayant intérêt à conserver ce dispositif. La nationalisation d’EDF et GDF est contraire à la directive européenne 2003/54/CE.

L’arrêt du remboursement des intérêts illégitimes de la dette nécessite de pouvoir compter sur le soutien de sa banque centrale face à l’envolée de ses taux d’emprunt sur les marchés. Or la crise de la dette grecque a montré que la BCE n’était pas disposée à mener cette politique monétaire bien au contraire.

Enfin il est frappant de voir que le grand débat national passe sous silence deux revendications clés des gilets jaunes, qui sont la sortie de l’UE et la protection de l’industrie française. Il est vrai qu’évoquer la question de la démocratie et de l’UE pose de plus en plus question notamment depuis 2005 et l’imposition du traité constitutionnel européen malgré le refus des peuples français, néerlandais et irlandais.

Enfin la question du protectionnisme est également soigneusement oubliée alors qu’il s’agit d’un élément majeur dans la lutte contre le chômage de masse et la sauvegarde du pouvoir d’achat.

Ce grand débat, comme souvent avec Emmanuel Macron, semble finalement être davantage un écran de fumée qu’une réelle volonté de comprendre le mouvement des gilets jaunes. Il donne surtout l’impression de vouloir faire coller les revendications des gilets jaunes à la politique d’Emmanuel Macron. Sa récente signature du traité franco-allemand d’Aix-la Chapelle en compagnie d’Angela Merkel en est la parfaite illustration. En effet l’objectif de ce traité est de former à terme une zone économique franco-allemande dotée de règles communes (article 20).

Il s’agit d’une très mauvaise nouvelle pour la France puisque l’économiste Robert Mundell avait reçu le « Prix Nobel » d’économie en 1961 en montrant que si les taux de changes n’évoluaient pas dans une zone monétaire optimale, cela entraînait une mobilité des facteurs de production en direction de la zone économique la plus forte. Autrement dit la supériorité de l’industrie allemande sur l’industrie française combinée à l’impossibilité pour la France de dévaluer sa monnaie devraient impliquer un développement de l’industrie allemande au détriment de l‘industrie française et une mobilité des facteurs de production, travailleurs et capitaux, en direction de l’Allemagne.

Il s’agit exactement de ce que les gilets jaunes veulent éviter lorsqu’ils évoquent la protection de l’industrie française et la lutte contre le chômage de masse. Il est alors difficile de ne pas paraphraser Emmanuel Macron à l’évocation de ce Grand débat national, qui ne semble pas être autre chose que de la poudre de perlimpinpin.

Légende : Marlène Schiappa face à Benoît Hamon, lors de l’émission politique du 24 décembre

Crédits : Capture d’écran / YouTube / Ca zappe 

1 Comment

  1. Jean-Paul B.

    L’Oligarchie et ses marionnettes de Gôche et de Droite ont bien compris que le RIC est une arme redoutable aux mains du Peuple qui peut à tout moment « renverser la table »: référendum sur les traités européens,sur le maintien ou non dans l’UE,abrogation des lois affaiblissant la protection des salariés,indexation des salaires et des retraites sur l’inflation,réforme fiscale plus juste,proportionnelle,révocation de tout élu en cours de mandat,retour à la retraite à 60 ans avec 37,5 annuités,etc.
    Les Gilets Jaunes ont compris (et nous aident à comprendre) que l’immense majorité des politiciens s’opposent la possibilité pour le Peuple de légiférer,car ils perdraient à la fois pouvoir,revenu et in fine raison d’être.

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