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Gilets jaunes et politique du GIF

Gilets jaunes et politique du GIF

Samuel Lequette, Delphine Le Vergos, essayistes, nous proposent une analyse des usages des images de violence, dans le mouvement des Gilets jaunes.

Les manifestations de samedi dernier ont donné lieu à deux vidéos qualifiées à juste titre comme « violentes ». Diffusées en boucle à cadence stroboscopique sur la plupart des chaînes de télévision et sur le web, ces deux séquences ont cumulé en quelques heures plusieurs millions de vues et d’engagements.

La première séquence se déroule à Paris, sur la passerelle Léopold Sédar-Senghor. Elle montre d’abord un homme repoussant à coups de poing un groupe de gendarmes mobiles protégés par leurs visières et leurs boucliers, puis l’un des gendarmes au sol, roué de coups par le même assaillant, aidé cette fois de plusieurs « manifestants ». Nous apprendrons que l’agresseur est un ex-champion de France de boxe.

La deuxième séquence se déroule à Toulon. Elle montre un commandant de police qui frappe au visage à plusieurs reprises un homme dos au mur déjà immobilisé et encerclé par d’autres policiers. Nous apprendrons que le fonctionnaire de police est très bien noté, et qu’il a été décoré de la légion d’honneur.

Que faire de ces images ? Dans l’immédiat, les éléments et les informations qui accompagnent les deux vidéos sont trop parcellaires pour établir clairement les faits. Les violences filmées sont condamnables, mais nous n’avons pas d’autres interprétants pour les décrypter que des commentaires émis a priori par des journalistes de plateaux.

Pourtant ces deux séquences sont associées et exhibées de façon intensive, sans qu’aucune explication ne vienne justifier leur articulation et leur redite.

Quel est le message ? à supposer bien entendu qu’il y en ait un, et que nous ne soyons pas soumis purement et simplement, à travers l’audimat, à un flux d’images incontrôlé visant à contenter le plaisir scopique de spectateurs bons clients. S’agit-il d’induire une lecture atténuante du type : « voyez comme les policiers sont malmenés, à la fin même les meilleurs d’entre eux craquent » ? Cet homme à Toulon dont on ne voit pas le visage ni les mains parce qu’elles sont floutées, avait, nous dit-on, empoigné un tesson de bouteille et s’apprêtait à agresser le policier. Est-ce en ce cas un acte de légitime défense par opposition à l’acte de violence gratuit et inexcusable auquel s’est livré l’ex-champion de boxe à Paris ? Devons-nous désigner alors (comme le suggère l’analyste des violences policières David Dufresne) un « bon » et un « mauvais » boxeur ? S’agit-il de nous rappeler à la raison en nous disant « voyez, c’est un contexte insurrectionnel caractérisé, il est temps que les choses reviennent dans l’ordre » ? S’agit-il enfin d’exciter par le spectacle de la violence des individus déjà porteurs de pathologies violentes dans l’objectif de mieux les appréhender par la suite ?

Si elles frappent de stupeur, si elles suscitent l’indignation, au lieu de favoriser la prise de conscience, ces deux séquences à la fois édifiantes et dévoyées mettent la réflexion hors circuit.

Leur puissance d’évocation produit des effets de mobilisation, qui prennent une forme inédite grâce à la cagnotte en ligne leetchi.com. Deux groupes antagonistes se sont constitués : l’un incite à financer les frais de justice du boxeur, l’autre l’indemnisation des policiers blessés au cours des manifestations. La première cagnotte, lancée lundi matin par la belle-sœur du boxeur, est fermée moins de 48 heures après par l’hébergeur ; la deuxième, lancée le même jour, par le président de la région Sud-Provence-Alpes-Côte d’Azur Renaud Muselier, est toujours ouverte et totalise à cette heure plus d’un million d’euros avec presque 37000 participants.

Les images comme spectacle

Outre l’obsession de capter l’attention à tout prix, l’exploitation de ces boucles visuelles proches du GIF (Graphics Interchange Format) questionne le regard dans l’accès aux images transgressives et violentes. Nous mesurons après plusieurs semaines « émaillées d’incidents » qu’aucune image, aussi forte soit-elle, n’est « la bonne », la dernière. Le spectacle du « chaos » et de la « mise à mort », objets véritables de la quête de l’extra-ordinaire depuis le début des manifestations des gilets jaunes, bien que sollicités dans chacune de ces scènes, est manqué dans sa représentation. L’image qui compte est donc toujours l’image à venir, la suivante, celle qui s’annonce au prochain acte, mais n’a pas encore été vue.

S’il est souhaitable que « La bonne image » ne nous parvienne jamais, il est à redouter, à considérer la communication des responsables politiques de la majorité et le fonctionnement de certains médias parmi les plus hégémoniques et les plus endémiques, que nous entrions désormais dans une logique d’escalade. Cette propension à jouer avec le feu en période de crise est inquiétante, parce qu’elle repose à la fois sur une mécanique de dramatisation bien connue et sur un impensé, dont les journalistes ne font pas toujours l’examen. Par exemple, lorsque sur le plateau de CNEWS, qui diffuse, quotidiennement et depuis des semaines, des images d’extrême violence, l’intellectuel médiatique Vincent Cespedes dit avec un soupçon de provocation qu’il « comprend » la violence des gilets jaunes, la réaction de la journaliste qui distribue la parole, Sonia Mabrouk, et de ses collaborateurs, est aussitôt celle de la consternation et du dépit.

Les manœuvres de diversion entreprises par des responsables politiques habiles et des organisations médiatiques commerciales ne doivent pas faire perdre de vue la situation initiale, qui est le produit d’un ensemble d’inégalités sociales bien réelles et la manifestation d’une incapacité ou plutôt d’une profonde mauvaise volonté à en tenir compte. Il importe de lutter contre les stratégies du gouvernement et de certains de ses représentants, qui visent, par médias interposés, à neutraliser ce mouvement en le réduisant à l’expression d’une violence intolérable, tout en amenant des propositions de lois pour limiter sinon rendre impossibles les manifestations de cette violence : fichage, contraventions, convocations, arrestations… Sans cet effort de description et de critique orienté vers l’action, les causes et les conditions d’émergence des affrontements, qui appellent aujourd’hui une réponse politique, seront une fois de plus oubliées au profit du fait divers et des idées reçues, des fantasmes et des émotions spectaculaires.

Samuel Lequette, Delphine Le Vergos – Auteurs de plusieurs ouvrages collectifs, dont Décamper (éditions La Découverte) et Cours petite fille ! #MeToo TimesUp #NoShameFist (éditions des Femmes – Antoinette Fouque)

Légende : Gilets jaunes, le 5 janvier 2019

Crédits : Capture d’écran / YouTube / Le Média

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