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Les Économistes Atterrés | De la nécessaire concurrence des idées en économie

Les Économistes Atterrés | De la nécessaire concurrence des idées en économie

Auteurs : Eric Berr et Dany Lang, membres du collectif « Les Economistes atterrés »

Dans le monde merveilleux du néo-libéralisme, dont le macronisme est le dernier avatar, il est des vérités absolues, révélées, qu’il est malvenu de remettre en cause. Il est ainsi d’évidence que le Marché, stimulé par la concurrence, serait efficace et œuvrerait dans l’intérêt de tous. Ce discours, relayé ad nauseam par la presse CAC 401, celle de ces quelques milliardaires qui ont concentré entre leurs mains 90% des organes de presse privés, ne saurait être remis en cause.

Ainsi s’organise, sur les plateaux de télévision mais aussi dans les studios de radio et dans les colonnes de trop nombreux journaux et magazines, un défilé permanent du « prêt-à-penser » économique où se relaient des « experts », souvent auto-proclamés et dont la légitimité médiatique repose essentiellement sur leur capacité à relayer le discours dominant. Leur mission consiste à réciter leur catéchisme économique, reposant sur dix commandements, qui sont autant de dogmes : l’austérité budgétaire tu prôneras ; la dépense publique tu diminueras ; plutôt que les plus riches, les pauvres tu taxeras ; la libéralisation financière tu assureras ; une banque centrale indépendante tu chériras ; le Marché tu vénéreras ; la compétitivité tu promouvras ; la privatisation de l’économie tu organiseras ; la déréglementation tu favoriseras ; le caractère objectif de tes recommandations tu affirmeras (2).

Ces missionnaires du Marché, qui prônent à longueur de temps les vertus de la concurrence économique, refusent pourtant obstinément celle, saine et légitime, qui devrait s’exercer sur le marché des idées. Laissée entre les mains des promoteurs du mainstream – ce que les économistes appellent la théorie néo-classique –, l’information, ou, plus exactement dans ce cas la propagande, est une arme de manipulation massive. Peu importe, au fond, que les conclusions de la théorie dominante soient parfois plus fines et plus nuancées que le discours médiatique ne le laisse entendre.
Peu importe qu’une démocratie qui se respecte devrait aussi et avant tout se caractériser par une presse libre et indépendante, non seulement du pouvoir politique mais aussi, et avant tout, des puissances financières – qui ne sont jamais très loin de ce dernier. Peu importe, enfin, que les faits démentent chaque jour un peu plus les vertus supposées d’une approche économique qui sert seulement la minorité aisée qui la promeut et trompe la plupart des candides acquis à sa cause.

Dans le monde néo-libéral, la croyance doit primer sur les faits. Si ces derniers ne confirment pas la première, c’est la réalité qu’il convient de blâmer, donc de changer. Injonction nous est alors faite de conforter cette représentation « officielle » du monde, non de nous y confronter, et encore moins de la réfuter. Il n’y a pas d’alternative, disait Margareth Thatcher ; la gestion de l’économie n’est ni de gauche ni de droite, elle est bonne ou mauvaise renchérissait Tony Blair, préfigurant ainsi le macronisme. Dès lors, pourquoi confronter les idées économiques et perdre un temps précieux à débattre ?
Pierre Cahuc et André Zylberberg3 peuvent ainsi qualifier de négationnistes ceux de leurs collègues qui ne partagent pas le discours économique dominant tandis que les opposants à sa réforme de l’imposition du capital sont, pour Emmanuel Macron, des esprits chagrins qui cèdent à cette passion triste qu’est la jalousie. Débattre est pourtant un impératif démocratique élémentaire et les citoyens doivent pouvoir bénéficier d’une information plurielle et argumentée afin d’éclairer leurs choix économiques. Suivant le sage conseil de Keynes, les économistes devraient s’atteler à cette tâche avec modestie : « Si les économistes pouvaient parvenir à ce qu’on les considère comme des gens humbles, compétents, sur le même pied que les dentistes, ce serait merveilleux ! »4.
Ainsi, pour la vitalité du débat démocratique, faire vivre la concurrence des idées en économie est urgent et nécessaire. Puisse Le Média être un espace où l’on aura plaisir à voir – et faire – renaître ces débats.

1. Voir Aude Lancelin, La pensée en otage, Les Liens qui Libèrent, 2018.
2. Voir Eric Berr, L’intégrisme économique, Les Liens qui Libèrent, 2017.
3. Voir Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme économique. Et comment s’en débarrasser, Flammarion, 2016.
4. John Maynard Keynes, La Pauvreté dans l’abondance, Gallimard, 2002, p. 118.

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