La chronique de John R. MacArthur | La faille jaune

La chronique de John R. MacArthur | La faille jaune

Dans sa dernière chronique, John R. MacArthur, président et éditeur de Harper’s Magazine, explique le mouvement des Gilets jaunes et l’échec de la gauche radicale.

Afin de « Comprendre le mouvement des gilets jaunes » – c’était cela la promesse à la une du journal Le Monde, affichée en gros titres le 10 décembre 2018 –, j’ai revisité le texte d’un écrivain qui ne s’est pas prononcé sur ce sujet dans les pages débats du premier quotidien de France.

En fait, l’identité et la frustration de ces révolutionnaires inattendus et non alignés étaient traitées l’été dernier dans un modeste essai de 85 pages, rédigé par le romancier Édouard Louis et titré Qui a tué mon père. L’absence d’un point d’interrogation est clé pour « comprendre » le point de vue exprimé. Louis, aujourd’hui membre de l’élite parisienne tellement méprisée par les manifestants, n’a pas oublié ses racines dans le nord industriel. Son livre fait l’éloge, d’une certaine manière, de son père, abîmé physiquement et spirituellement par une vie de travail brutal dans une usine et, plus tard, par l’obligation de balayer les rues et ramasser les ordures – un emploi payé 700 euros par mois – pour ne pas perdre son aide sociale.

Les Gilets jaunes seraient en colère à cause d’une hausse de taxe ; Louis parle également de réductions de taxe et de dépenses : « Août 2017 – le gouvernement d’Emmanuel Macron retire cinq euros par mois aux Français les plus précaires. Le même jour, ou presque, peu importe, il annonce une baisse des impôts pour les personnes les plus riches de France. »

Cette nouvelle politique fiscale arrive à la suite d’une confrontation entre le président de la République et deux syndicalistes au mois de mai, à Lunel dans l’Hérault : « Ils sont en colère », raconte Louis, « leur manière de parler le fait comprendre. Ils ont l’air de souffrir aussi. Emmanuel Macron leur répond, la voix pleine de mépris : “Vous n’allez pas me faire peur avec votre T-shirt. La meilleure façon de se payer un costard c’est de travailler” ».

Et voilà la ligne rouge – disons plutôt la faille jaune – franchie. « Il renvoie ceux qui n’ont pas les moyens de se payer un costume à la honte, à l’inutilité, à la fainéantise. Il actualise la frontière, violente, entre les porteurs de costumes et les porteurs de T-shirts, les dominés et les dominants, ceux qui ont l’argent et ceux qui ne l’ont pas, ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien. Ce genre d’humiliation venue des dominants te fait ployer le dos encore plus. »

L’échec de la France insoumise

Donc pourquoi le choc et l’étonnement parmi la classe politique et les médias ? Le petit ouvrage d’Édouard Louis était en vente un peu partout. Il n’est pas vraiment nécessaire de s’interroger sur une crise fabriquée par une classe politico-financière qui ne cesse de ronger ce qui reste de l’amour-propre et des biens des classes inférieures. Il n’y a pas de point d’interrogation chez Édouard Louis, puisqu’il connaît bien les assassins de son père.

Il y a quand même des questions à poser, surtout au sujet de la gauche officielle, qui semble être aussi surprise par les Gilets jaunes que La France en Marche. Le problème des socialistes est évident. Handicapée par son rigide soutien de l’Union européenne et sa dominance par la machine économique allemande, la gauche molle, semblable aux démocrates américains dans leur soutien de l’ALENA, a perdu la confiance de la classe ouvrière. Dispersés vers le Front national (devenu Rassemblement national) ou l’abstention de la vie politique, les ouvriers ordinaires, souvent sous-employés ou au chômage, n’ont rien à voir avec les grands projets écologiques ou libre-échangistes qui animent les bobos ainsi que les bourgeois libéraux.

En revanche, la France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon aurait dû profiter de la montée des Gilets jaunes. Malheureusement, ils ont l’air de rater le train. Le 8 décembre, jour de manifestations violentes à Paris, Mélenchon était à Bordeaux présidant une conférence de son parti, très minoritaire à l’Assemblée nationale. Bien qu’il essaie de s’attacher aux Gilets jaunes, le chef de LFI est entravé par ses liens à la politique de la « gauche rassemblée », ce qui est pour moi l’équivalent de la politique correcte aux États-Unis. Image avant substance.

Récemment exclu de la liste des candidats pour les prochaines élections européennes, Djordje Kuzmanovic a quitté LFI pour protester contre ce qu’il qualifie d’insistance « sur l’intersectionnalité et la non-hiérarchisation des luttes ». Dans une tribune publiée dans Marianne, Kuzmanovic a dénoncé une tendance qui « a conduit le mouvement à s’abîmer dans des combats secondaires […] un exemple, si l’immense majorité des Français soutient la lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes, la plupart d’entre eux comprennent que les priorités, dans ce domaine, renvoient à l’égalité salariale, à la réduction de la pauvreté féminine, à l’éradication des violences dont les femmes sont victimes ; et non à l’écriture inclusive ».

Bien dit de la part de quelqu’un qui a parcouru les Champs-Élysées le 8 décembre, en respirant les gaz lacrymogènes au milieu d’une quasi-émeute. S’il n’y a pas d’argent pour acheter du pain, peu importe où le pain est vendu, et dans combien de variétés.

John R. (Rick) MacArthur est le président et l’éditeur de Harper’s Magazine. Il est également un journaliste et auteur primé. Sous sa direction, Harper’s Magazine a reçu vingt National Magazine Awards, la plus haute reconnaissance de l’industrie. Il écrit aussi régulièrement pour le magazine britannique The Spectator et tient une chronique en français pour Le Devoir. Il est l’auteur de Deuxième combat : la censure et la propagande dans la guerre du Golfe (1992, 2004) et, plus récemment, de L’illusion Obama (2012).

Légende : Gilets jaunes le 1er décembre

Crédits : Koja

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