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Antonio Conselheiro | Che Guevara ou le spectre de l’insurrection

Antonio Conselheiro | Che Guevara ou le spectre de l’insurrection

Auteur : Antonio Conselheiro, urbaniste

Fin de 2017, on commémorait le 50ème anniversaire de la mort de Che Guevara. Fallait-il que Paris rende hommage à cette « figure de la révolution devenue une icône militante et romantique », selon les mots d’Anne Hidalgo ? Il en est semble-t-il que le fantôme du Che dérange encore.

Depuis longtemps, ce n’est plus la révolution que visent les contre-révolutionnaires mais son idée : cette espérance selon laquelle un monde meilleur attend ceux qui auront le courage de renverser celui-ci.

Là où le plus grand nombre se contente de croire la révolution impossible, eux s’emploient à l’exiler de l’imaginaire populaire où elle avait trouvé asile. Comme en leur temps les staliniens, ils veulent arracher jusqu’au souvenir de la geste révolutionnaire qui pourrait réarmer le nombre toujours plus important des malheureux. Il leur faut donc briser encore et encore les idoles que le peuple avait eu l’outrecuidance de choisir sans le consentement de ses maîtres : extirper, comme une inquisition contemporaine, les traces de religiosité socialistes et communistes qui subsistent çà et là à l’ombre du dogme du progrès.

Il fallait bien que leur acharnement en arrivât au seul révolutionnaire dont la société de consommation soit tombée amoureuse : Che Guevara. Depuis que la mairie de Paris lui consacre une exposition, c’est une avalanche d’anathèmes parfaitement contradictoires mais fondus au creuset de cette peur des bien-pensants qu’il est devenu impossible d’appeler grande. Tantôt élevé au rang de tyran génocidaire à la Pol Pot et tantôt ravalé à la figure d’une petite frappe sanguinaire, Che Guevara comparait, cinquante ans après sa mort, face à une cour de justice composées d’anti-communistes staliniens. Aucune des figures imposées de ce genre de procès ne lui est épargnée. L’homme de paix se voit reprocher une concupiscence pour les massacres ; le médecin toutes sortes de pathologies relevant de la psychiatrie répressive ; le libérateur sa compromission avec l’oppression ; le décolonisateur en Afrique son racisme envers les noirs.

Il ne leur suffit évidemment pas de lui prêter tout le mal possible : il leur faut également lui dénier à la fois toute bonne intention et toute belle réalisation. L’une et l’autre de ces falsifications repose sur l’ignorance volontaire pour les uns, involontaire pour les autres, des conditions historiques. Et il n’y a là rien de bien surprenant. L’histoire dont on postule la fin, comment pourrait-on en saisir le sens ? A ces aveugles nés ou parvenus, il est facile de ne pas voir les formes d’oppression contre lesquelles le Che a lutté, en faisant couler le sang de quelques-uns, il est vrai, mais pour épargner celui du plus grand nombre. Qu’il ait pris les armes contre des dictateurs et les empires coloniaux dont ils étaient les hommes liges, qu’il ait développé l’accès à l’éducation et aux soins là où ils étaient inexistants, voilà qui n’effleure pas nos humanistes. Ils préfèrent lui reprocher le genre de Guantanamo dont ils absolvent volontiers les États-Unis.

Mais le déni le plus scandaleux est sans doute celui de son courage personnel. En l’assimilant ou bien à un dictateur omnipotent ou bien à un tueur à gages, ses détracteurs placent le Che du côté du plus fort – alors même qu’il a toujours fait le choix, en rejoignant sans cesse de nouvelles luttes, de rester du côté du plus faible. Il a toujours préféré courir vers une défaite possible que s’asseoir sur une victoire certaine – ce qui devrait lui valoir un minimum de respect de la part de planqués pétitionnaires de leur propre néant.

Philosophes pour sociétés lobotomisées, réactionnaires amnésiques, droitards faussement cultivés et éditorialistes ignares se sont donc unis quelques jours pour ajouter quelques tweets à ce livre noir du communisme qui doit sceller, selon eux, le jugement de tout révolutionnaire et le destin de toute révolution. Que reste-t-il au Che après que nos maladroits plagiaires des paramilitaires boliviens ont dérisoirement criblé son souvenir ? Cela-même qui a fait son succès planétaire : une image devenue pour tant de peuples comme une hypostase de l’idée révolutionnaire. Cette image, les exploiteurs d’hier l’avaient habilement récupérée pour faire de la révolution contre la marchandise une marchandise révolutionnaire.

Le spectacle alors s’attachait à neutraliser la révolution en la digérant, et les œuvres complètes de Marx pouvaient figurer dans les pages publicitaires de « l’Express » sans faire craindre une nouvelle Commune à ses Versaillais de lecteurs.

En rendant à la Révolution l’image que leurs pères avaient capturée à leur profit, les contre-révolutionnaires de ce temps se signalent à la fois par leur veulerie et par leur bêtise. Ils sont comme les hommes de main malhabiles qui discréditent les maîtres dont ils portent la livrée en se livrant à des exactions trop visibles : c’est le mépris et non la reconnaissance qu’ils recevront pour prix de leur servilité. Si leurs piaulements numériques ont servi à quelque chose, ce qui est douteux, c’est finalement à réarmer l’idéal révolutionnaire que le spectacle avait réussi à rendre romantique, c’est-à-dire inoffensif.

Aujourd’hui, comme la possibilité de la Révolution, l’image du Che résiste et défie les certitudes de ceux qui veulent nous faire souscrire une fois pour toutes à l’inévitable. Le spectre de la révolution revient hanter la société grâce aux cauchemars de ceux qui le craignent. Et ce n’est pas la moindre des victoires du Che sur ses récupérateurs et ses contempteurs, que de continuer à incarner l’insurrection qui vient.

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