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Aurélien Bernier | Ce que démondialiser veut dire

Aurélien Bernier | Ce que démondialiser veut dire

Auteur : Aurélien Bernier

Ex-membre d’Attac, Aurélien Bernier est l’auteur de « La gauche radicale et ses tabous » et de « La démondialisation ou le chaos ». A ses yeux, la gauche ne pense plus l’internationalisme, se contentant de le brandir comme un slogan. Aux destructions néolibérales en cours, il faudrait pouvoir opposer un nouveau projet de coopération entre États.

Pendant longtemps, j’ai cru qu’il suffisait de décrire les ravages que produisent les politiques communautaires pour convaincre la gauche (j’entends par gauche, la gauche radicale) qu’elle devait défendre une rupture claire avec l’Union européenne. J’ai cru qu’il suffisait de montrer les conséquences désastreuses du libre échange pour que le besoin de mesures protectionnistes devienne une évidence et qu’il soit assumé par notre famille politique. Que l’épuisement des ressources naturelles et les conséquences sanitaires des diverses pollutions de l’environnement, scientifiquement démontrés, nous conduirait forcément à revendiquer une baisse de la consommation matérielle à l’échelle de la planète, autrement dit la décroissance. Ce n’est malheureusement pas le cas, loin s’en faut. La démonstration peut bien être irréfutable, on nous oppose toujours un « mais ». Des changements aussi ambitieux sont-ils possibles ? N’auraient-ils pas des conséquences économiques encore pires que celles que nous subissons aujourd’hui ? N’y a-t-il pas un risque de déstabiliser encore davantage un ordre mondial déjà explosif ? Même à gauche, l’idée de rupture avec la mondialisation, ses mécanismes et ses institutions, fait peur.

Je pense que cette crainte nous affecte et nous paralyse car nous ne parvenons pas à donner une perspective politique globale, un contre-modèle cohérent opposable au capitalisme mondialisé. La mondialisation a une cohérence certaine. Elle instaure la concurrence généralisée par la libre circulation des marchandises et des capitaux, par la fusion et l’expansion des marchés, qui structurent un ordre international économique mais aussi politique. Face à cette mécanique efficace (aujourd’hui, les économies et les peuples se trouvent bel et bien en concurrence à l’échelle quasi-planétaire), la gauche a non seulement enchaîné les défaites sur le front des luttes sociales, mais elle n’a pas su réellement adapter ses propositions à cette situation nouvelle. C’est particulièrement vrai sur le sujet de l’internationalisme, qui est une valeur fondamentale de la gauche et un enjeu primordial pour construire une alternative. Alors qu’il faudrait pouvoir opposer à la mondialisation de la concurrence un nouveau projet de coopération entre États, la gauche européenne ne pense plus l’internationalisme, mais se contente de le brandir comme un slogan.

Au tournant des années 2000, le mouvement altermondialiste (auquel j’appartenais) avançait l’idée d’une « autre mondialisation » basée sur la réforme « de l’intérieur » des institutions internationales. Confrontée à une réalité très différente, cette idée a fait long feu. À présent, il est clair que l’internationalisme tel que nous le concevons à gauche, fondé sur l’égalité et la coopération entre États, se construira contre les institutions internationales existantes. Mais nous ne disons jamais comment.

Penser l’internationalisme aujourd’hui, c’est tenir compte de cette mondialisation, qui verrouille les rapports entre pays, pour trouver les moyens de s’en extraire. C’est chercher comment une gauche au pouvoir pourrait créer des relations fondamentalement différentes avec les pays tiers, des relations qui sortent du cadre imposé de la concurrence acharnée et du néocolonialisme économique exercé sur les pays du Sud. En délaissant cette question absolument fondamentale, nous nous condamnons à intervenir dans les marges étroites que nous laisseraient le système capitaliste mondialisé : un peu de désobéissance par-ci, un peu de néo-keynésianisme par-là, ce qui serait toujours bon à prendre, bien sûr… mais qui ne forme pas une alternative réellement opposable à l’Union européenne, aux institutions internationales, aux grandes firmes privées. Il faut voir plus grand et inventer, y compris pour convaincre la population qu’une autre voie est réellement envisageable.

Dans cette réflexion à mener sur une refonte de l’ordre international, la France a une position particulière : celle d’un pays qui dispose d’une capacité de changement déterminante. Contrairement à ce que véhicule un certain discours décliniste, la France a énormément de poids dans les relations internationales et dans l’économie mondiale. Nous possédons le deuxième réseau diplomatique et le quatrième réseau de multinationales au monde. Nos entreprises exercent dans quasiment tous les domaines d’activité et sont implantées sur tous les continents. Nous avons des géants industriels ou financiers (Total, Vinci, AXA, les grandes banques françaises…) qui n’ont pas grand-chose à envier aux plus grandes firmes américaines, allemandes ou chinoises. Ces groupes travaillent pour leur propre intérêt, celui de leurs actionnaires. Par leur puissance et par la soumission du pouvoir politique à leurs volontés, ils sont, sur bien des aspects, la réalité des politiques extérieures de la France.

L’arrivée d’une gauche radicale au pouvoir pourrait marquer un changement important dans les relations diplomatiques de la France avec le reste du monde. Mais que vaudrait ce changement s’il n’est que diplomatique ? Si Total continue de détruire l’environnement dans les pays pauvres en toute impunité, si les banques françaises privées continuent de contrôler l’économie du Maghreb ou si Veolia continue de profiter de la privatisation des services publics un peu partout dans le monde ? Pour espérer mettre en place des relations internationales différentes, en introduisant de la justice sociale et des politiques de préservation de l’environnement, c’est d’abord sur l’action économique de la France qu’il faut agir.

Imaginons une nationalisation de ces grandes entreprises françaises qui investissent massivement à l’étranger. Une nationalisation qui n’aurait rien à voir avec les fausses nationalisations du Parti socialiste en 1982, qui visaient seulement à redresser, avec des capitaux publics, des entreprises en perte de compétitivité pour mieux les relancer dans la concurrence internationale. Cette fois-ci, il s’agirait d’en prendre réellement le contrôle pour les intégrer à un projet politique global. Imaginons que notre pays gouverné par la gauche impose à toutes ces firmes nationalisées de pratiquer des politiques sociales exemplaires, quel que soit le pays dans lequel elles sont implantées. De rémunérer correctement les salariés. D’autoriser et de travailler avec les syndicats. De respecter les sous-traitants. De réinvestir la plus grande part des bénéfices dans le pays qui héberge l’activité productive.

Imaginons que ce changement majeur dans la gestion des entreprises se double d’une politique d’investissement elle aussi radicalement différente. La France dispose d’environ 1 500 milliards de stocks d’investissements à l’étranger, qui sont largement détenus par les groupes du CAC 40. Nationaliser les grandes multinationales françaises, c’est aussi avoir la possibilité de réorienter ces investissements vers les pays qui en ont le plus besoin et pour des activités utiles aux populations. Plutôt que d’aller concurrencer General Electric aux États-Unis, développer à prix coûtant des systèmes énergétiques publics et renouvelables en Afrique. Plutôt que d’ouvrir des succursales pour vendre des voitures en Allemagne, investir en Grèce pour aider le pays à sortir de l’austérité. Dans les pays du Sud, ces investissements permettraient de continuer à accéder à des matières premières que nous ne possédons pas, mais dans des conditions tout à fait différentes : en apportant une juste contrepartie là où les marchés mondiaux ne font que pérenniser le pillage des ressources naturelles par le privé et en réduisant le plus possible ces prélèvements pour des raisons écologiques évidentes.

Imaginons, enfin, qu’au-delà des relations économiques, la France développe des échanges non-marchands, non seulement avec d’autres États, mais aussi avec des collectivités locales, sur des sujets variés : culture, éducation, accès aux soins, recherche fondamentale et appliquée… Cette coopération peut concerner aussi bien les régions industrialisées que les régions pauvres et permet, là aussi, de sortir de la logique de concurrence qui caractérise la mondialisation.

Si la gauche affichait cette ambition et détaillait les moyens d’y parvenir, la sortie de l’Union européenne, de l’Organisation mondiale du commerce, le contrôle des marchandises et des capitaux… prendraient un tout autre sens. Ils apparaîtraient comme des étapes obligées pour démondialiser, non pas pour sauver notre peau dans la concurrence internationale, mais pour refuser la concurrence et instaurer d’autres relations entre peuples.

Pendant deux décennies, de 1955 à 1975, les pays du Sud réunis au sein du Mouvement des non-alignés ont porté un discours radical qui a longtemps inquiété les pays occidentaux. Le propos ne se limitait pas à condamner la domination des États-Unis, de l’Europe et du Japon sur l’économie mondiale : il traçait les contours d’un « nouvel ordre international » basé sur la recherche d’autonomie pour chaque État et sur la coopération d’égal à égal. Tout ceci a été balayé par la mondialisation, mais ces revendications n’ont jamais été aussi pertinentes et nécessaires qu’aujourd’hui. Il est plus que temps de repasser à l’offensive et de montrer ce que démondialiser veut dire.

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