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Antonio Gramsci : « Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle »

Antonio Gramsci : « Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle »

Alors que 2019 pointe le bout de son nez, nous avons eu envie de vous faire (re)découvrir la critique de Gramsci à l’encontre du Jour de l’an. 

Cofondateur du Parti communiste italien (PCI) et opposant au régime de Mussolini, Antonio Gramsci est essentiellement connu pour le concept « d’hégémonie culturelle ». Le militant a été un grand journaliste et un philosophe très prolixe, analysant le nationalisme, l’historicisme, le rôle des intellectuels, du parti ou de la religion comme aucun autre marxiste avant lui. Dans cet article, intitulé « Je hais le Nouvel an », l’Italien explique que fêter l’arrivée d’une nouvelle année fait « perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit », en détruisant toute forme de continuité historique. Gramsci plaide pour un changement de mentalité, pour que nous puissions reprendre le contrôle de nos vies.

Chaque matin, à me réveiller encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi la nouvelle année. C’est pourquoi je hais ces Nouvel an à échéance fixe qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs, etc.. C’est un travers des dates en général. On dit que la chronologie est l’ossature de l’Histoire ; on peut l’admettre. Mais il faut admettre aussi qu’il y a quatre ou cinq dates fondamentales que toute personne bien élevée conserve fichée dans un coin de son cerveau et qui ont joué de vilains tours à l’Histoire.

Elles aussi sont des Nouvel an. Le Nouvel an de l’histoire romaine, ou du Moyen Âge, ou de l’Époque moderne. Et elles sont devenues tellement envahissantes et fossilisantes que nous nous surprenons nous-mêmes à penser quelquefois que la vie en Italie a commencé en 752, et que 1490 ou 1492 sont comme des montagnes que l’humanité a franchies d’un seul coup en se retrouvant dans un nouveau monde, en entrant dans une nouvelle vie. Ainsi la date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’Histoire continue de se dérouler avec la même ligne fondamentale et inchangée, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante. Voilà pourquoi je déteste le Nouvel an. Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle. Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle. Pas de ronds-de-cuir spirituels. Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues. Pas de jour de jubilation aux rimes obligées collectives, à partager avec des étrangers qui ne m’intéressent pas. Parce qu’ont jubilé les grands-parents de nos grands-parents etc., nous devrions nous aussi ressentir le besoin de la jubilation. Tout cela est écœurant.

Antonio Gramsci, 1er janvier 1916 sur l’Avanti!, édition de Turin, rubrique « Sotto la Mole »

Légende : Tombe d’Antonio Gramsci, à Rome

Crédits : Sebastian Baryli / Flickr

1 Comment

  1. Michel MARION

    Je rejoins cet état d’esprit car nous devons prendre en cosnsidération nos différences de compréhension ! N’oublions pas que ressentir la vie et la partager comme une fête n’est pas forcément perçu ainsi par l’ensemble de la population de notre société individualiste qui pense souffrir, mais de quoi précisément ! Des difficultés pour avoir ou payer ceci cela ! mais quand est-il des tribus « encore sauvage » d’afrique d’asie ou d’amérique ! Comme exemple je met cette émission de france 5 du 30 Dec 2018 Rendez-vous en terre inconnue Kev Adams chez les Suri . Qui m’a touché dans en profondeur .

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