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Le groupe Jean-Pierre Vernant | Le chat de Schrödinger, la tour d’ivoire et la marée de merde

Par le groupe Jean-Pierre Vernant

L’ère néolibérale ébranle tous les fondements de l’Université imposant tout un cortège de régressions inquiétantes. Le Média s’associe aujourd’hui à la lutte du « Groupe Jean-Pierre Vernant », collectif d’universitaires.

« Le poisson pourrit toujours par la tête. » (proverbe chinois)                                     

Ce n’est même pas une nouveauté : l’Université est morte[1]. Non pas que le secteur de l’enseignement supérieur soit délaissé – il est au contraire l’objet de tous les appétits et il n’y a jamais eu tant d’étudiants en France[2] –, mais l’idée d’Université est morte dans l’imaginaire social. Dans les rares journaux qui lui consacrent quelques colonnes, on n’en finit plus de la déclarer en crise ; on s’interroge gravement sur l’effet de la dernière saignée gouvernementale ; on recommande le recours aux gadgets pédagogiques “innovants” les plus ineptes et l’on promeut, sans y toucher, les tristes écoles privées qui louent annuellement un stand au salon de l’orientation rigoureusement inutile qui porte, surprise, le nom du journal[3]. Dans un perpétuel chantage à l’effondrement, les responsables politiques, en médecins de Molière, assurent que l’Université va au désastre s’il n’y a pas consentement à une saignée de plus.

« J’ai toujours tâché de vivre dans une tour d’ivoire, mais une marée de merde en bat les murs, à les faire crouler« , écrivait Gustave Flaubert à Ivan Tourgueniev à l’automne 1872. L’Université idéelle – la tour d’ivoire[4] – a pour mission de produire, transmettre, critiquer et conserver les savoirs. Ces savoirs y sont construits dans la durée par des travaux savants soumis à la contradiction des pairs et sont articulés comme des continuités autour de grandes “grammaires” méthodologiques – les disciplines – comme autant de manières d’aborder la compréhension du monde. L’objet de l’Université est ainsi la recherche désintéressée de vérités irréductibles à toute dimension utilitaire. Elle vise à constituer des individus autonomes, émancipés de tout déterminisme, en prise sur un monde qu’ils tentent de comprendre, et propres à investir et réinventer les imaginaires sociaux. L’Université comme communauté de savants est animée par son mouvement propre de questionnement endogène, qui crée le savoir comme un commun de la connaissance qu’aucun intérêt particulier ou privé ne peut s’approprier. L’Université suppose l’interrogation illimitée, qui ne s’arrête devant rien, qui ne se propose à priori aucune fin pratique et monnayable et qui se remet elle-même constamment en cause. L’Université nécessite donc que ceux qui la constituent créent leurs propres institutions et choisissent leurs propres modalités d’organisation dans la lucidité, en connaissance de cause, après délibération collective. En un mot, l’Université ne peut être qu’“autonome”, au sens d’autonomos « qui se donne à soimême sa loi », et suppose libertés académiques, collégialité et indépendance à l’égard de tout ce qui peut en contrarier la maturation — à commencer par la recherche de la performance monétisable.

La marée de merde néolibérale qui bat les flancs de cette tour d’ivoire est faite de vagues de réformes sans horizon ni perspective sensible qui dévitalisent l’Université par dépossession de ses acteurs – étudiants et universitaires (personnels techniciens[5] et chercheurs[6]). Par un procédé de novlangue typique du néolibéralisme, et non sans une certaine dose d’humour noir, les vagues de dépossession ont été baptisées “autonomie” et les vagues de bureaucratisation et de précarisation, “excellence”. Elles visent, d’une part, à donner aux universités la conformation d’entreprises privées[7] et s’articulent autour de quatre volets :

  • l’“autonomie” administrative ; il s’agit de doter les universités d’un cadre juridique inspiré des sociétés de droit privé et d’un conseil d’administration non élu nommant des dirigeants non nécessairement universitaires.
  • l’“autonomie” de recrutement, d’évaluation et de gestion des personnels ; il s’agit de laisser les recrutements à la technostructure universitaire plutôt qu’aux pairs[8], de généraliser les contrats de droit privés (sortie de la fonction publique), de déréguler les salaires et de généraliser la précarité.
  • l’“autonomie” pédagogique ; il s’agit de généraliser, par la sélection à l’entrée des filières universitaires, la mise concurrence des étudiants et des formations, d’amenuiser les libertés pédagogiques des universitaires (au nom de l’attractivité, de l’employabilité et de la rentabilité des parcours) et de mettre fin au cadre national des diplômes.
  • l’“autonomie” financière ; il s’agit de déréguler les frais d’inscription pour substituer le financement privé au financement par l’Etat, et au passage de généraliser le recours au crédit des étudiants comme des universités.

Elles visent, d’autre part, à généraliser la mise en concurrence des établissements d’enseignement supérieur, ce qui suppose d’accentuer leur différenciation, en produisant délibérément des inégalités. Ainsi, la politique menée depuis six ans vise à séparer des universités “de recherche” au cœur des métropoles régionales, qui conservent leur moyens, des établissements “de proximité” paupérisés des villes secondaires et des banlieues[9], et à individualiser les statuts des universitaires en conséquence.

L’ère néolibérale ébranle tous les fondements de l’Université. Les savoirs disparaissent au profit de compétences, segmentées, découpables, évaluables ; les étudiants, devenus entrepreneurs d’eux-mêmes, sont supposés faire l’acquisition d’un stock de compétences grâce aux investissements consentis dans leur formation ; les universités se doivent en conséquence de devenir des usines à diplômer, garantissant la valorisation de ce capital de compétences ajustées à des filières préformatées par une fructification à venir sous forme d’avenir professionnel et des statuts et revenus correspondants. Le raisonnement, l’exigence intellectuelle et les savoirs sont alors frappés d’obsolescence puisqu’il s’agit d’acquérir technicité (l’archétype de la compétence technique: Ctrl-C Ctrl-V) et compétences comportementales (“savoir être” et autres soft skills) théorisées par le néomanagement : confiance, empathie, intelligence émotionnelle, communication, gestion du temps et du stress, audace, motivation, présence, vision, etc. Le stock de compétences constituant l’individu lui-même en capital humain inclut, en plus de ces acquis, les aptitudes innées, le capital culturel hérité du milieu familial, le capital physique dûment entretenu par la pratique sportive, la capacité de prédation sexuelle, etc. Si la mutation de l’Université est aujourd’hui un tel enjeu politique, c’est que s’y joue la formation de l’individu social, intégrant les mécanismes de perpétuation du système.

Ce que n’avait pas anticipé Flaubert, c’est que la marée de merde puisse battre les murs de la tour d’ivoire par l’intérieur. Si la dévitalisation de l’Université est si rapide, c’est que les vagues de réformes ont fait apparaître une caste nouvelle au sein de l’institution qui s’est attribuée, mettant fin à la collégialité universitaire et ne rencontrant guère de résistance, les rôles – ainsi que les gratifications symboliques et matérielles afférentes – de “décideurs” (managers et PDG) dépossédant les universitaires de leur métier et les réduisant au rang de simples exécutants. Petits hommes gris et ternes sans goût pour le savoir qu’ils méprisent, ils s’expriment, présentation pahoueur-pognette à l’appui, dans un sabir de communicant à peine compréhensible, constitué de lieux communs et de mots d’ordres, de normes et de procédures, de contrats d’objectif et de classements, de certifications et d’indicateurs de performance – métastases de cette forme de bureaucratie particulière qu’ils appellent “gouvernance”. Il serait pernicieux de penser que cette technocratie d’apparatchiks en costards-cravates est unanimement rejetée par les universitaires ou qu’elle assoit son pouvoir sur la manipulation ou la coercition. En réalité, le cauchemar climatisé qui s’installe réussit à gagner la servitude volontaire et le consentement de nombre d’universitaires par l’accaparement et la redistribution d’une part croissante des ressources des établissements (primes, promotion, financements, etc), par la peur du déclassement, mais aussi par simple légitimisme panurgique vis-à-vis des règles instituées.

Pourtant, malgré ces agents de la tristesse, malgré la pénurie savamment gérée et malgré l’abattement qui gagne les esprits après tant de batailles perdues, à chaque rentrée, le même miracle se reproduit. La machinerie universitaire se remet en branle comme un funambule monte sur son fil… Ici, ce sont deux secrétariats pédagogiques que l’on a fusionnés, divisant par deux la capacité à accueillir les étudiants. Là, c’est la collègue qui faisait les emplois du temps qui a été mutée au Pôle communication – en 180 secondes –, de sorte que les amphis n’ont pas été réservés. Et pourtant on se démerde. Le fil d’acier, qui semblait mort, tient bon et le funambule avance, comme un demi-dieu malgré les vertiges… Et les cours ont lieu, de haute volée. Des îlots d’autonomie intellectuelle s’entretiennent ça et là, dans les interstices ou dans des niches abritées du raz de marée bureaucratique. Les recherches sont parfois faites à l’arrache, sur fonds personnels, sans livrables ni reporting à l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) – qui gratte les derniers euros pour entretenir sa masse salariale. Mais cela ne dure qu’un temps : on s’use à la longue et le dénuement tue ce qu’il reste d’enthousiasme.

Si les universités fonctionnent encore malgré les conditions qui lui sont faites, c’est parce qu’il reste une majorité d’universitaires et de techniciens qui vit encore l’imaginaire de l’Université-tour d’ivoire. Le néolibéralisme a beau n’exalter que l’entrepreneur et le gagneur-jouisseur, nous restons nombreux à investir les types anthropologiques hérités des périodes antérieures – fonctionnaire intègre, responsable administratif consciencieux, enseignant par vocation, comptable honnête au service de l’Etat, étudiant trouvant par les livres une vie augmentée, chercheur amoureux de la belle ouvrage… Si l’Université idéelle est morte aux yeux de presque tous, elle est en même temps en vie dans l’imaginaire et dans la pratique de ceux qui n’ont ni renoncé ni été corrompus par la promesse infantile de compter parmi les gagnants. L’Université a été créée à la suite de la Renaissance du XIIème siècle; elle peut s’auto-instituer à nouveau, dans un retour aux sources qui en renouvelle l’imaginaire et le fonctionnement, à l’occasion d’une Renaissance du XXIe siècle.

L’Université en sa tour d’ivoire est un chat de Shrödinger. Le cortège de régressions en marche – sélection des étudiants, dérégulation des frais d’inscription, différenciation des statuts des universitaires de proximité et d’excellence – peut la faire bifurquer vers une dévitalisation durable ou vers cette renaissance. 

*Le Groupe Jean-Pierre Vernant est un intellectuel collectif qui coalise des universitaires de différentes spécialités par l’usage d’un nom propre en commun destiné à casser la mécanique de réputation nombriliste qui domine le débat public.

http://www.groupejeanpierrevernant.info/


[1] Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, faisait déjà ce constat en 1996, sur la radio nationale australienne ABC, lors d’une “Boyer lecture”.
[2]
Il y a environ 2,5 millions d’étudiants dont 1,6 millions à l’Université.
[3]  Il arrive parfois que l’école privée dont la réclame est faite appartienne à l’un des actionnaires majoritaires du journal.
[4] Nous reprenons ici la métaphore de la tour d’ivoire en référence au célèbre discours prononcé à Louvain le 18 novembre 2005 par Simon Leys.
[5] Nous utilisons le mot “technicien”, faute de disposer d’un mot collectif connoté plus positivement pour désigner ceux qui apportent au quotidien le soutien nécessaire à l’enseignement et la recherche. Ils sont désignés au sein de l’institution par l’acronyme “biatss” pour “bibliothèques, ingénieurs, administratifs, techniciens, de service et de santé”.
[6] Cette catégorie de personnels comprend les chercheurs et les enseignant-chercheurs.
[7] La convention parue au journal officiel du 31 décembre 2017 a créé le cadre juridique des “sociétés universitaires et de recherche” qui serviront de base pour les étapes de transformation à venir.
[8] Le gouvernement Cazeneuve, avant de quitter piteusement ses ministères, a ainsi promulgué un décret permettant aux présidents et vice-présidents de devenir professeurs des universités sans passer par la procédure collégiale habituelle : Décret n° 2017-854 du 9 mai 2017.
[9] La convention parue au journal officiel du 24 décembre 2017 officialise ce système d’Université à deux vitesses et annonce la fin des programmes d’excellence après lesquels les technocraties universitaires n’ont eu de cesse de courir.

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